LE SONGE
liU PETIT PÈRE ANDRÉ '.
Qui ne connaît ce prédicateur singulier dont les isermons facétieux et pathétiques ont été suivis avec * empressement et même avec fruit pendant plus de cinquante ans ^ soit dans la capitale , soit dans d'autres villes du Royaume ? il était bien naturel que ce bizarre et zélé serviteur de Dieu ne fut pas oublié dans un ouvrage qui a paru récemment sous le titre de Predicatoriana ^ et qui renferme grand nombre d'anecdotes sur les prédicateurs anciens et modernes et des extraits curieux des sermons des xvi" et xvn* siècles. Ce qui concerne le petit Père André
■ André Bouîlanger, dît le petit Père André , est né dWe famille de robe en 1582. Entré dans l'Ordre des Augustîns réformés vers 1600 , îl a commencé à prêcher en 1605 ; on lui doit mie infinité de carêmes et d'avents ; il est mblrt le 21 septembre 1657. Il ne manquait ni de talent , ni dé facilité ; mais pour réveiller l'attention de ses auditeurs, et pour se mettre à la portée du peuple , il se permettait parfois des tours enjoués, des expressions triviales que le goût n'approuvait pas , mais dont l'effet était souvent surprenant. On assure que la Reine-Mère (Anne d'Autriche ) assi^ait avec plaisir à ses sermons , ainsi que le grand Condé qui ne confribuk pas peu à le mettre en vogue. On n'a jamais publié ses nombreux sermons , ni divers autres ouvrages qu'il avait composés ; on en conservait pourtant jadis les manuscrits dans le couveiît de la reine Marguerite au faubourg Saint-Germaîn. Le seul morceau du petit Père André qui ait été imprimé , est son Oraison funèbre de Marie de Lor^ rétine, abbesse de Chelles ; Paris, 1627, i/i-8** , pièce assez inédiocre et qui est devenue rare*
* Dijon , Victor I^gier , 1841 , in-8*»;
y est mentionné , pp. 206-220 ; mais Farticle n'est pas complet ; nous reprochons à Fauteur dWoii!* omis un fait ut une citation qui avaient le droit ^ y figurer , et que nous allons rétablir^ non pas pour le fond , car cela tient à de vieilles querdles bcureusemcnt apaisées depuis longtemps, mais pour la forme , c'est-à-dire pour la toumiu^ plaisante qu'a employée le prédicateur dans sa défense, lors de ces contestations bruyantes jadis , et maintenant sens conséquence ; voici le fait :
Le petit Père André prêchait un jour de Carême à Alby y dans le temps des fâcheuses disputes^» de M. Arnaud avec les Jésuites, c'est-à-dire, dans la plus ({rniide chaleur des querelles relatives au jansé*^ ninmo. Le jour que dans l'église on lit l'Evangile relatif à la Madelaine , le Père Andn; , suivant sa coutume , ne manqua pas de prêcher sur la grâce efficace |>ar elle-même* Son sermon assaisonné de plusieurs saillies contre les Jésuites , fut dénoncé à Varohevêque d'Alby. L'archevêque fit venir le prédicateur, lui reprocha les hérésies qu'il avait débitoo» et «es sorties indécentes ccmtre les RR. PP* ; il lui iuxionna do se rêlracter le dùiianche suivant. Le |)Qlit l\k\> Amlré promit de faire tout ce que Fari^vi^(uo exigeait » espérant par cet aven édifier , disail-il > ct^ux quHl avait pu scandaliser par scm inqunidoïKV. I*os Jt^uiti^ instruits de cette rétradaliou futuixs chantèrent > dit-on , victoire ^ et se jmtoluirciit bien d^allor j<mir« au sermon du diniaiicbe ^uivnut « do la ivaïii$ion du pvvdicatettr qui devait riHrader uik^ à une , loul»^ 1» propontMOS jaBse^
nistes qu*il avait hasardées dans le sermon précédent. Ceia; qui connaissaient le Père André ne doutèrent pas qu'il ne se passât quelque scène plaisante au sujet de cette rétractation. Le grand jour iurrivé, l'église fut pleine de curieux. Le petifPère André monte en chaire, et après avoir fait le signe de la croix, dit :
' tt Messieurs , avant de commencer mon sermon , permettez-moi de vous raconter un songe que j'ai fait la nuit passée. Comme je suis persuadé qu'il ne vous ennuierapas , je crcHS pouvoir, avec confiance , vous prier dé l'écouter; le voici tel qu'il est : J'ai songé, la nuit dernière, que j'étois conduit devant le tribijgial de Jésus-Christ pour y être jugé ; imaginez-^vous quelle frayeur, pour un pauvre pécheur conïme moi , sans préparation , sans pénitence ! J'ai eu grande peur, et surtout lorsque le Fils de Dieu m'a dit : Approchez , petit Père André , que je vous juge. Saisi de crainte et de respect , je me suis pros-^ tei*né à ses pieds. Comment, me dit-il alors avec un visage qui m'a paru irrité , n'est-ce pas pour conduire le peuple d'Alby dans les pâturages salu-« taires, que je vous ai envoyé à eux? Cependant au lieu de le nourrir d'une saine doctrine , on vous, accuse de prêcher des hérésies. — Moi ! Seigneur, des hernies ! vous qui sondez les cœurs et les reins , v^ous savez parfaitement que ce n'a point été mon 4ntî^tion ; et si par ignorance ou par foiblesse , j'ai eu le malheur d'avoir avancé quelque chose qui n'étoit pa» conforme à vos vérités saintes , me voici prêt , Seigneur^ à Teffacer de mon sang. — N'avez-»
vous pas , me dit J.-C. , prêché telle et telle chose ? ( C'étoit précisément les propositions dénoncées. ) ^— Seigneur» ai-je r^ndu , je n'en disconviens pas ; mais jusqu'ici , j'ai été bien éloigné de croire que ce fussefit des hérésies, car j'ai appris cela d'un grand maitre. — Eh! quel est ce grand maître? m'a dit Jésus-Christ. — C'est saint Thomas , cet ange de l'école, que vous avez suscité à votre Eglise, dans les derniers siècles , pour être la colonne de la vérité et le fléau de l'erreur ; et il est si vrai que le grand docteur a enseigné ce que l'on me reproche comme des hérésies , que je n'ai £ait que rapporter ses sentimens mot pour mot. (Alors le petit Père André cita les passages de St. Thomas , entièrement copformes à ses propositions. ) — Oh ! oh ! dit alors le Sauveur ; eh ! Thomas se mêle donc aussi d'être janséniste ? Qu'on me le fasse venir. Approchez, Thonias; est-il possible que vous , à qui j'ai rendu le glorieux témoignage que vous avez bien écrit , vous ayez cependant enseigné que ma volonté ne pouvant manquer d'être accomphe , quand je veux qu'un homme consente à ma grâce , il y consent infailliblement , et même nécessairement , non pas d'une, nécessité absolue, mais d'une nécessité d'infaiUibihté, qui n'empêche pas qu'il ne consente librement ? — Oui , Seigneur, lui répondit St. Thomas , je l'ai enseigné^ je l'avoue, mais je Fai appris de St. Bernard, qu'on regarde comme le dernier Père de votre Eghse sainte , et qui enseigne telle et telle chose en tel endroit de ses ouvrages. ( Alors le Père André cita les passages de St. Benuo^d qui prouvent la grâce effî-
cace. ) — Quoi! dit Jésus-Christ, le doucereux ' St. Bernard est donc aussi janséniste? Qu'on l'appelle ! Approchez , Bernard ; avec votre air dévot et humilié , vous croiroit-on capable d'enseigner que ma grâce ait un pouvoir souverain sur le libre arbitre , sans pourtant que cela ôte au libre arbitre la puissance qu'il a de lui résister, s'il le veut , et que l'homme agisse infailliblement , qucnque librement , quand je le veux attirer à moi par la douceur de mes inspirations efficaces? est-il vrai que vous avez enseigné une pareiDe dqctrine ? — Oui, Seigneur, je l'avoue, dit St. Bernard; mais j'ai pour garant St. Augustin, et j'ai cru m'en devoir rapporter à lui , puisque npn-seulement votre Eglise a approuvé
' Celte épîtbète me rappeUe yja petit livre fort rare , intitulé : Le sentier et V adresse de déi^otion , etc. , s. d» petit m-4® goth, ', à la fin duquel on trouve une bonne et hriefve exhortation extraite des sermons du doulx et dépol docteur metliflue Mon-^ seigneur sainct Bernard.
On sait que ce grand dpcteur de l'Eglise , né à Fontaine , petit village près de jpijon , en 1091 , prit Phabit monastique à Giteaux, en 1113, et qu'ensuite il fonda l'abbaye de Clairvaux où il mourut le 20 avril 1153. Ce Claîrvaux était un désert afireux qui auparavant s'appelait la pallée d'Absjrnthe, Après la mort du saint abbé , un poète lui fit cette espèce d'épîtapbe , dans laquelle il joue sur le mot Clairvaux , et particulièrement sur la première syllabe du mot :
Clarœ sont valles ; claris virtutibus abbas Clarîor, his clarum nomen in orbe'dcdit.
Clarus avis, olarus meritîs, etclaras houore, Clariût ingcnîo , relligione magîs.
Mors.est clara, cinis clams , claroiuque sepnichrum \ Glarius exaltât spiritus anté Deam.
sa doctrine sur la grâce , mais qu'elle Ta canonisée en quelque sorte , en ne se servant que des expressions de ce docteur pour exprimer ses sentimens sur cette matière. — Quoi ! St. Augustin à qui j'ai fait tant de grâces , et qui doit en si bien connmtre les effets , a enseigné cette doctrine? D. faut que je sache un peu de qui il l'a apprise ; paroissez , Augustin : Qui vous a enseigné que ma grâce forme en l'homme le mouvement de sa volonté et dispose efficacement de son cœur par l'empire que j'ai sur la volonté humaine , aussi bien que sur le reste des créatures qui sont sous le ciel ? de qui tenez-vous cette doctrine? — De St, Paul , Seigneur. — Quoi ! de Paul , mon apôtre ? -«^ Oui , de St. Paul, votre apôtre, qui m'enseigne que vous faites en nous ce qui vous est agréable , et que c'est vous qui formez en nous le vouloir et l'action. — Qu'est-ce que tout ceci , dit Jésus-Christ? il n^y a donc que des jansénistes dans mon paradis? Qu'on m'appelle St. Paul; il faut creuser ceci, et aller à la source. Approchez , Paul , et déclarez pubhquement qui vous a enseigné la doctrine qu'on vous accuse de tenir sur la grâce efficace; et pareillement de qui vous avez appris qu'elle a infailliblement son effet , quoique la volonté de l'homme s'y oppose librement. — De qui je l'ai appris , c'est de vous-même , mon Dieu ; c'est de votre esprit qui remphssoit mon cœur ; je n'ai fait que lui prêter la main et la plume, j'ai écrit ce qu'il m'a dicté lui -même. Eh ! ne trou verois-je pas en mille endroits de votre Evangile la confirmation de ces grandes vérités que vous avez enseignées vous-
même de votre bouche adorable ? — Il est vrai , dit alors le Sauveur, j'ai enseigné cette doctrine, et je l'ai laissée à mon Ef^lise comme un précieux héritage ; mais je vois bien d'où vient tout le mal : qu'on m'appelle le Père Ignace. Ce bon saint, qu'on a eu de la peine à démêler entre les autres , a paru enfin* ( Alors les jésuites frémissoient d'angoisses. ) — Approchez , Père Ignace , a continué le "Fils de Dieu ; approchez , vous êtes un bonhomme, quoique vous ne soyez pas bien élevé ; mais apparemment vous ne vous en piquez pas , car vous n'avez pas oublié , sans doute , qu'à trente-cinq ans vous étiez encore en cinquième avec les grimauds de sainte Barbe ; à telle enseigne que vous eûtes le fouet pour vos faits et gestes. Je vous ai donné mon paradis , ce n'est pas pour vous le reprocher ; demeurez-y puisque vous y êtes ; mais vous avez des enfans qui sont des brouillons , des superbes ; ils veulent dominer sur la foi des fidèles et faire passer leurs opinions nouvelles et erronées pour l'ancienne orthodoxe croyance de mon ËgUse. Je vous charge de les humilier ; la commission ^'est pas aisée , je l'avoue , mais , encore une fois , je vous en charge ; si vous ne pouvez en venir à bout, j'y mettrai moi-même la main, et je les humilierai jusque dans la poussière, eux qui se croient sur le chandeher de l'Egbse ' .
* Nous sommes bien éloigné d'approuver celte sortie virulente contre un corps respectable qui a rendu tant de services à l'Eglise et à l'Etat sous le rapport des missions et de l'ins-^ truction , mais qui a pu dil^ comme Beaumai'chais : Ma vie e$ï un combat.
» Messieurs , voilà mon songe ; mais comme te n'est qu'un songe , vous n'en croirez que ce qu'il vous plaira. » #
Cette anecdote est assez plaisante et bien dans le genre du petit Père André ; mais est-elle d'une authenticité bien avérée? Nous pensons qu'il est permis d'en douter , du moins pour certains détails , surtout dans la manière plus qu'inconvenante dont il fait parler le Sauveur. C'est sans doute la raison pour laquelle Fauteur dû Prédkatoriana n'a pas inséré cette anecdote danô son recueil, quoiqu'elle fut digne d'y figurer comme tarit d'autres pièces facétieuses. Il en est de même de quelques autres anecdotes sur le même prédicateur , omises dans le même recueil ; il paraît que l'auteur a voulu les laisser sous la responsabilité de Tallemant des Réaûx , qui a consacré un article au petit Père André dans ses Historiettes, édition de Delloye, 1840, tom. VI, pp. 42-55. Au reste tout ce qui tient à ce prédicateur est amusant et facétieux ; c'est pourquoi nous avons reproduit le songe précédent , sans toucher au fond , parce que nous nous sommes toujours tenu à une distance respectueuse du janséniste et dn mohniste , étant , comme jadis nous l'avons déjà révélé , simplement
Ebéniste.
OlJOIf^ niP, DE FRAKTI>. 1841»
LIANA.