DEUXIÈME PARTIE
Vous savez, Messieurs , combien le Fils de Dieu parut toujours se plaire à donner à Madeleine , en toutes les occasions , les marques les plus flatteuses et les plus brillantes de sa préférence et de son amour ; vous savez, avec quelle affabilité il la reçut , lorsqu’elle vint se jeter à ses pieds; avec quelle attention, il remarqua tous les divers gages qu’elle lui donna alors de sa tendresse ; avec quel éclat, il. lui remit ses péchés ; avec quelle bonté, il lui donna la paix , cette paix précieuse que les hommes nous souhaitent en vain , et que Dieu seul peut nous donner.
Vous savez, avec quel zèle, le Sauveur du monde, qui semblait oublier ses propres intérêts, lorsqu’il était personnellement insulté , prit toujours feu pour la défense de Madeleine, dès qu’on osa l'attaquer en sa présence; avec quelle force et quel détail de raison , il fit sentir sans ménagement à un orgueilleux Pharisien , qu’il devait plus à Madeleine qu’à lui; avec quelle fierté, avec quel empire , il imposa silence à ses propres disciples , en Béthanie, lorsqu'ils voulurent blâmer la générosité de cette tendre Israélite; avec quelle bonté, il se décida hautement pour elle , contre Marthe même , lorsque celle-ci , par un mouvement de jalousie que doit excuser , sans doute , la grandeur du maître qu’elles servaient toutes les deux, jugea à propos de se plaindre du personnage oisif que lui paraissait faire Madeleine aux pieds de Jésus-Christ, et du peu de secours quelle en tirait.
Vous savez la part que le Fils de Dieu voulut bien prendre constamment à ce qui la regardait; qu’il daigna s’attendrir, en essuyant ses reproches, qu’ildaigna pleurer,
en voyant couler ses larmes , et qu'il ne craignit pas d’exciter, sans retour contre sa personne, la jalouse fureur des chefs du peuple et des princes de la synagogue , en ressuscitant Lazare par complaisance pour elle.
Vous savez que, jusque dans l'empire du trépas , Jésus- Christ fut sensible à la douleur de Madeleine; qu'il lui envoya l’ange du ciel, à plusieurs reprises, pour la consoler, et qu’il y vint lui-mème enfin, avec toute la délicatesse d'une vive et tendre amitié. Vous savez que ce fut Madeleine qu’il favorisa de sa première apparition , et que, pour lui donner une plus grande marque de confiance , il voulut partager avec elle la gloire de former les premiers prédicateurs de l'Évangile, en lui donnant pour eux la même commission qu' il donna ensuite à ceuxci pour toutes les nations de la terre ; commission glorieuse , qui a donné lieu à un grand cardinal de dire que , si les premiers pères de notre foi avaient été les apôtres du monde , Madeleine devait être regardée comme l’apôtre des apôtres eux-mêmes.
Vous savez, avec quelle effusion de cœur, le Fils de Dieu, peu satisfait de favoriser Madeleine de toutes ces • distinctions si éclatantes, avait voulu mettre le comble à toutes ses grâces, en confondant à jamais ses intérêts avec ceux de cette fidèle Israélite, lorsque, pour réprimer la jalousie des Juifs et la cupidité des disciples, se livrant à son esprit prophétique , à la table de Simon , deux jours avant sa mort , il lui annonce que la gloire de son nom s’étendrait dans l'avenir le plus reculé ; que partout où l' Évangile serait connn, on y connaîtrait la grandeur de son amour, et quelle recevrait des hommages chez tons les peuples de la terre, chez qui le vrai Dieu serait adoré.
Et, ave« quelle splendeur, l'oracle magnifique ne s' est-il pas accompli? L’Orient et l'Occident, la Palestine et la
Grèce , la France et l'Ttalie se disputent V honneur d’avoir reçu ses derniers soupirs. Éphèse, Jérusalem, Constantinople, Rome, le Nivernais et la Provence prétendent, à l’envi , à la gloire de posséder ses précieuses reliques : il n’est presque point de ville en Allemagne , en Flandre, en Espagne , et généralement dans tous les états catholiques , qui ne se vante de posséder on sa chevelure , ou quelques parties considérables de ses ossements ; preuve éclatante, sinon de la critique judicieuse des peuples, du moins de la vénération générale qu’ils ont toujours eue pour Madeleine, et de la pieuse envie dont ils sont préoccupés, d’avoir en effet entre les mains quelques portions des dépouilles de sa mortalité. Son cnlte est universellement répandu dans tonte la terre ; ses fêtes se solennisent avec pompe chez tontes les nations ; l’ Église grecque le dispute en zèle, sur ce point, avec l’Église latine, avec qui elle s’accorde si peu sur tont le reste. Partout Madeleine a des temples et des antels , partout on lui offre des vœux ; et l’ardeur qu’on a à l’ honorer , suivant la promesse de Jésus-Christ, est aussi vive aujourd’hui, quelle put l’être, aux plus anciens temps de la religion en son berceau.
Ce fat dans les premiers siècles, Messieurs, que les Séqnanais , nouvellement convertis au christianisme , érigèrent dans leur ville métropole, à la gloire de Madeleine, ce temple que nous avons vu céder au temps qui consume tout. Mais malgré l’ardeur de l’Église primitive dans laquelle ils avaient été nourris , ,nos ancêtres purent-ils jamais avoir plus d’empressement à l’élever, qu’on en a, de nos jours, à le faire sortir une seconde fois de ses rnines , à la faveur de la généreuse piété d’nn peuple zélé pour une église, qu’il regarde à juste titre comme sa mère,
puisque c’est sur nés fonds sacrés qu'il a reçu, avec le baptême , le caractère auguste des enfants de Dieu ; sous l'autorité et la direction d'un chapitre qui, formant depuis sept siècles , une des plus précieuses portions du clergé de cette province, acquiert tous les jours un nouvean lustre , par les talents et le génie , les vertus et la science, les avantages de la naissance et le mérite personnel des membres qui le composent, et qui, toujours prêts à se sacrifier aux autels dont ils sont les ministres , s'arrachent généreusement à tous les plaisirs et à leurs propres affaires , pour veiller, de plus près et avec plus de constance , à la réparation des murs de la maison de Dieu.
Ce fut ainsique, sous les ordres de Zorobabel et de Jésus fils de Josedech , au retour de Babylone , on vit autrefois la tribu de la maison de Jacob s’empresser h l’envi à la réédification du temple de Jérusalem. Les riches d’Israël y concoururent, en répandant avec profusion des trésors pour l’entreprise sainte. Les filles de Juda y consacrèrent leurs colliers , leurs bracelets , leurs pierreries , et généralement tous les ornements de leur beauté. Les robustes de la nation tinrent à honneur d’y travailler de leurs propres mains; et les plus nobles lévites, alors comme aujourd’hui, présidèrent à tout l’ouvrage;.... avec cette seule différence qui sera bien glorieuse pour vous , Messieurs, c’est que les vieillards qui se souvenaient d’avoir vu dans leur jeunesse l’édifice de Salomon , ne purent retenir leurs larmes, lorsqu’ils aperçurent le temple nouveau qui venait de lui être substitné, tant la différence en était sensible , et peu à leur avantage ; au lieu que le sanctuaire auguste, qui s’élève sous nos yeux, portera la joie dans tous les cœurs , effaçant de beaucoup la gloire de l’ancien, et le disputant, en magnificence, aux plus célèbres monuments de la piété des Français ,
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dans tonte l’étendùe de cette vaste monarchie. C’est dans ce temple nouveau que se fixeront les autels errants de Madeleine et ses ministres dispersés ; c'est dans ce temple , dont la durée égalera celle des siècles , que nous viendrons bientôt rendre nos hommages à cette sainte incomparable , dont la gloire n’est sans bornes que parce que son amour n’en a point connu (1).
Mais si Madeleine est honorée par l'hommage de nos éloges et de nos vœux, elle le sera plus, Messieurs, par l'hommage de nos imitations et de nos vertus : aussi l’Église la présente-t-elle moins à notre admiration qu’à notre instruction , et surtout à l’instruction d’un sexe dont Madeleine fut la gloire , par l’héroïsme de la fidélité qu elle eut pour le Fils de Dieu , dans un temps où les hommes les plus forts n’eurent pas le courage de le suivre, et par l’éclat des distinctions dont la favorisa toujours,
par préférence, le Sauveur du monde.
Jeunes personnes qui vivez encore dans l’innocence ! apprenez donc de Madeleine , combien grands sont les périls de la jeunesse , de la beauté , de tous les dons purement naturels; souvenez -vous que le désir excessif de plaire est toujours dangereux, rarement innocent, et qu’il est bien difficile de donner beaucoup de sentiments , sans en prendre soi-môme. A la vue des faiblesses de la jeune Israélite, comprenez de quelle importance est, pour vous, la garde de votre cœur ; et à quels désordres il vous expose, si vous ne vous accoutumez à le contrarier sans cesse, en tous ses penchants. -,
(I) Ce sermon fat prononcé, dans l'église des Cordeliers emprontée par la paroisse de la Madeleine, pendant l'édification de la belle collégiale qui existe aujourd'hui : c’est & cette circonstance qu'est due la brillante allusion que fait ici l'auteur.
Femmes mondaines, et peut-être voluptueuses! apprenez de Madeleine à revenir de vos écarts ; ils ont été, dans vous, le fruit de la faiblesse humaine; que votre retour soit le fruit de votre correspondance à la grâce. Et pourriez-vous , ou vous proposer un modèle plus digne d’être suivi que celui qub vous présente Madeleine , ou trouver ailleurs un motif plus puissant de le suivre.
Et vous qui, fières d'une réserve que vous ne devez peut-être qu'à votre insensibilité , vous en faites un rempart, à l’abri duquel vous croyez pouvoir mépriser toute la terre, et dont la mondanité de Madeleiue elle- même a peut-être scandalisé la précieuse vertu ! femmes plus vaines que sages! apprenez de notre sainte, qu’il n'y a que la grâce de Dieu et une attention continuelle sur nous-mêmes qui puissent nous raidir constamment contre la pente qui nous précipite vers le mal ; et craignez qu’on ne puisse vous dire, à son sujet, ce que saint Augustin disait à une dévote de votre caractère , pleine d’elle-même et médisante : « Plût à Dieu que vous eussiez donné dans les • mêmes excès dont vous croyez si volontiers les autres » capables! vous seriez moins éloignée du royaume de > Dieu; du moins vous auriez de l'humanité! •
Qui que nous soyons , ne rougissons pas de notre sensibilité naturelle ; ce qui est une perfection dans la nature, ue saurait être un crime devant Dieu : mais apprenons de Madeleine à redouter ces avantages mêmes qui nous parent, aux yeux des hommes ; apprenons d’elle à purifier nos sentiments, à leur donner un objet digne de la fin surnaturelle pour laquelle nous avons été créés , et à en réparer le désordre , si les nôtres se sont jamais écartés de la seule chose qu'il nous soit jamais permis d’aimer.
Qa’il est doux, disait saint Cyprien, de trouver, dans son propre cœur, un remède toujours présent à tous ses maux, et de combattre tous les vices, en aimant ! qu’il est doux de vaincre, lorsque c’est par l’amour que l’on remporte la victoire , et de pouvoir réparer tous ses désordres, en se livrant à une tendresse à laquelle notre nature nous sollicite, et que la grâce s’offre sans cesse de sanctifier! Tenera militia, délicate conflictus, quandà, solo amore, de cunctis criminibus reportatur Victoria !
Ce fut par ces combats également doux et glorieux que Madeleine, devenue, par excellence, l'amante fidèle de Jésus- Christ , mérita d’ être aussi, par préférence, l’amie chérie de l’Homme- Dieu , et de goûter dès cette vie, sur la terre, une partie de la félicité éternelle que notre religion nous promet, et qui consiste tout entière dans 1 amour réciproque de Dieu pour les saints , et des saints pour ce Dieu qui les a créés. Heureux si , sur ses traces, touchés de son exemple, nous pouvons parvenir à la même pureté et au même bonheur!... Je vous le souhaite, an nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit.