‹ Premier livre de lecture des écoles BerlitzChapitre 29 sur 69 · ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS

Le lendemain, je pris un droschki, et je partis pour Strelna, résidence du grand-duc Constantin lors de son séjour à la cour de Saint-Pétersbourg. J'étais muni de ma lettre pour le général Rodna, aide de camp du czarewich, et de ma pétition pour

Tempereur Alexandre. Arrivé au château, la sentinelle voulut m' arrêter ; mais je montrai ma lettre pour M. de Rodna, et on me laissa passer.

Je montai le perron, et je me présentai à l'antichambre. M. de Rodna travaillait avec le czarewich. Ou me fit attendre dans un salon qui donnait sur de magnifiques jardins, tandis qu'un officier portait ma lettre ; un instant après, le même officier revint et me dit d'entrer.

Le czarewich était debout contre la cheminée ; car quoiqu'on fût à peine à la fin de septembre, le temps commençait à se faire froid ; il achevait de dicter une dépêche à M. de Rodna assis. J'gnorais que j'allais être aussi rapidement introduit, de sorte que je m'arrêtai sur le seuil, étonné de me trouver si vite en sa présence. A peine la porte fut-elle refermée, qu'avançant la tête sans faire aucun autre mouvement du corps, et fixant sur moi ses deux yeux perçants : Ton pays? me dit-il. — La France, monseigneur. — Ton âge? — Vingt-six ans. — Ton nom ? — ;&.... — Et c'est toi qui veux obtenir un brevet de maître d'armes dans un des régiments de Sa Majesté Impériale, mon frère? — C'est l'objet de toute mon ambition. — Tu dis que tu es de première force? — J'en demande pardon à Votre 4.1tesse Impériale : je n'ai pas dit cela, car ce n^est pas à moi de le dire. — Non, mais tu le penses? — Votre Altesse Impériale sait que l'orgueil est le péché dominant de la pauvre race humaine ; d'ailleurs j'ai donné un assaut, et Votre Altesse peut s'informer. — Je sais ce qui s'y est passé, mais tu n'avais affaire qu'à des amateurs de seconde force. — Aussi les ai-je ménagés. — Ah ! tu les as ménagés ; et si tu ne les avais ' pas ménagés, que serait-il arrivé? — Je les eusse touchés dix fois contre deux. — Ah ! ah î . . . ainsi, par exemple, moi, tu me toucherais dix fois contre deux? — C'est selon. — Comment, c'est selon? — Oni, c'est selon que Votre Altesse Impériale désirerait que je la traitasse. Si elle exigeait que je la traitasse en prince, c'est elle qui me toucherait dix fois, et moi qui ne la toucherais que deux. Si elle permettait que je la traitasse comme tout le monde, ce serait alors très-probablement

moî qui ne seraîs touché que deux fois, et elle qui serait touchée dix.

— Lubenski, cria le c^sarewich eu se frottant les mains ; Lubenski mes fleurets ! Ah ! ah ! monsieur le fanfaron, nous allons voir. — Comment ! Votre Altesse permet? — Mon Altesse ne permet pas, mon Altesse veut que tu la touches dix fois ; est-ce que tu reculerais, par hasard? Prends ce fleuret, prends ce masque et voyons un peu. — C'est Votre Altesse qui m'j force? — Eh oui, cent fois oui, mille fois oui, mille millions de fois oui» — J'y suis. — lime faut mes dix coups, entends-tu dit le czarewich en commençant à m'attaquer, mes dix coups entends tu, pas un de moins. Je ne te fais pas grâce d'un seul.

Malgré l'invitation du czarewich, je me contentais de parer, et ne ripostais même pas. — Eh bien ! s'écria- t-il en s'échauffant, je crois que tu me ménages. Attends, attends ... ha ! ha! Ces dix coups, où sont-ils donc ? — Monseigneur, le respect ... — Va-t'en au diable avec ton respect! et touche, touche.

J'usai à l'instant même de la permission, et le touchai trois fois de suite. — Bien cela! bien, cria-t-il ; à mon tour . . . Tiens . . . Ha ! touché, touché ... — C, était vrai. — Je crois que Votre Altesse ne me ménage pas, et qu'il faut que je fasse mon compte avec elle. — Fais ton compte, fais . . . Ha! ha!

Je le touchai quatre autres fois, et lui, dans une riposte me boutonna à son tour. — Touché, touché! cria-t-il tout joyeux. Rodna, tu as vu que je l'ai touché deux fois sur sept. — Deux fois sur dix, monseigneur, répondis-je, en le pressant à mon tour. Huit .... neuf . . . dix . . . Nous voilà quittes.

Bien, bien! cria le czarewich . . . bien; mais ce n'est pas assez d'apprendre à tirer la pointe : à quoi veux-tu que cela serve à mes cavaliers? C'est le sabre qu'il faut. Sais tu tirer le sabre, toi? — J'y suis à peu près de la même force qu'à Tépée. — Oui? Eh bien, au sabre, te défendrais-tu, à pied, contre un homme à cheval armé d'une lance? — Je le crois, monseigneur. — Tu le crois, tu n'en es pas sûr .... Ah ! ah! tu n'en es pas sûr? — Si fait, monseigneur, j'en suis sûr. — Ah ! tu en es sûr, tu te défendrais? — Oui, monsegneur. — Tu parerais un

coup de Jauce? — Je le parerais. — Contre un homme à cheval? — Contre un homme à cheval.

Lubenski, Lubenski! cria de nouveau le czarewich. — L'officier parut. — Faites-moi amener un cheval, faites-moi donner ime lance. Une lance, un cheval, vous entendez ; allez ! allez! — Mais monseigneur .... — Ah ! tu recules, ah ! ah! — Je ne recule pas, monseigneur, et contre tout autre que Votre Altesse, tous ces essais ne seraient qu'un jeu. — Eh bien! contre moi, qu'y a-t-il ?

— Contre Votre Altesse, je crains également de réussir et d'échouer ; car je crains, si je réussis qu'elle n'oublie que c'est elle qui a ordonné ....

— Je n'oublie rien : d'ailleurs, voilà Rodna, devant qui je t'ai ordonné et t'ordonne de me traiter comme tu le traiterais, lui.

En ce moment, l'officier parut devant les fenêtres, conduisant un cheval et tenant une lance. — C'est bien, continua Constantin en s'élançant dehors ; viens ici : dit-il, en me faisant signe de le suivre ; et toi, Lubenski, donne-lui un sabre, un bon sabre, un sabre bien à sa main, un sabre des gardes à cheval. Ah! ah! nous allons voir. Tiens-toi bien, monsieur le maître d'armes, je ne te dis que cela, ou je t'enfile comme une grenouille.

A ces mots, Constantin sauta sur son cheval, sauvage enfant des steppes, dont la crinière et la queue balayaient la terre ; il lui fit faire, avec une habileté remarquable et tout en jouant avec sa lance, les évolutions les plus difficiles. Pendant ce temps, on m'apportait trois ou quatre sabres en m'invitant à en choisir un ; mon choix fut bientôt fait. —

— C'est cela, c'est cela î y es-tu? me cria le czarewich. — Oui, monseigneur. Alors il mit son cheval au galop pour gagner l'autre bout de l'allée. — Mais c'est sans doute une plaisanterie? demandai-je à M. de Rodna. — Rien n'est plus sérieux, au contraire, me répondit celui-ci ; il y va pour vous de la vie ou de votre place ; défendez-vous comme dans un combat, je n'ai que cela à vous dire.

La chose devenait plus sérieuse que je n'avaîs cru ; s'il ne s'était agi que cle me défendre et de rendre coup pour coup, eh bien, j'en aurais couru la chance ; mais là, c'était tout autre chose ; avec mon sabre émoulu et sa lance effilée, la plaisanterie pouvait devenir fort grave ; n'importe, j'étais engagé, il n'y avait pas moyen de reculer ; j'appelai à mon secours tout mon sang-froid et toute mon adresse, et je fis face au czarewich.

Il était déjà arrivé ou bout de l'allée et veuait de retourner son cheval. Quoi que m'en eût dit le général de Rodua, j'espérais toujours que tout cela n'était qu'un jeu, lorsque, me criant une dernière fois : — Y es-tu? — je le vis mettre sa lance en arrêt et son cheval au galop. Alors seulement je fus convaincu qu'il s'agissait tout de bon de défendre ma vie, et je me mis en garde.

Le cheval dévorait le chemin, et le czarewich était couché sur son cou de telle manière qu'il se perdait dans les flots de la crinière qui flottait au vent ; je ne voyais que le haut de sa tête entre les deux oreilles de sa monture. Arrivé à moi, il essaya de me porter un coup en pleine poitrine, mais j'écartai l'arme par une parade de tierce, et, faisant un bond de côté, je laissai le cheval et le cavalier, emportés par leur course, passer sans me faire aucun mal. Quand il vit son coup manqué, le czarewich arrêta son cheval court avec une adresse merveilleuse. — C'est bien, dit-il ; recommençons.

Et, sans me donner le temps de faire aucune observation, il fit pirouetter son cheval sur les pieds de derrière, reprit du champ et, m' ayant demandé si j'étais préparé, revint sur moi avec plus d'acharnement encore que la première fois ; mais, comme la première fois, j'avais les yeux fixés sur les siens, et je ne perdais aucun de ses mouvements ; aussi, saisissant le moment, je parai en quarte, et je fis un bond à droite, de sorte que cheval et cavalier passèrent de nouveau près de moi aussi infructueusement qu'ils l'avaient déjà fait.

Le czarewich fit entendre une espèce de rugissement. Il s'était pris à ce tournoi comme à un combat véritable, et il voulait qu'il finît à son honneur. Aussi, au moment oii je croyais

en être quitte, je le vis se préparer à une troisième course. Cette fois, comme je trouvais la plaisanterie par trop prolongée, je décidai qu'elle serait la dernière.

En effet, au moment où je le vis tout près de m'atteindre, au lieu de me contenter cette fois d'une simple parade, je frappai d'un violent coup la lance, qui, coupée en deux, laissa le czarewich désarmé ; alors, saisissant la bride du cheval, ce fut moi, à mon tour, qui l'arrêtai si violemment qu'il plia sur ses jarrets de derrière ; en même temps je portai la pointe de mon sabre sur la poitrine du czarewich. Le général de Rodna poussa un cri terrible ; il crut que j'allais tuer Son Altesse. Constantin eut sans doute aussi la même idée, car je le vis pâlir. Mais aussitôt je fis un pas en arrière, et m'inclinant devant le grandduc : — Voilà, monseigneur, lui dis-je, ce que je puis montrer aux soldats de Votre Altesse, si toutefois elle me juge digne d'être leur professeur.

Oui, mille diables ! oui, tu en es digne, et tu auras un régiment, ou j'y perdrai mou nom .... Lubenski, Lubeuski î continua-t-il en sautant à bas de cheval, conduis Pulk à l'écurie ; et toi, viens, que j'apostille ta demande. — Je suivis le grandduc, qui me ramena dans le salon, prit une plume, et écrivit au bas de ma supplique :

,,Je recommande bien huihblement le soussigné à Sa Majesté Impériale, le croyant tout à fait digne d'obtenir la faveur qu'il sollicite.''

Et maintenant, me dit-il, prends cette demande, et remets-la à l'empereur lui-même. Adieu, et si jamais tu passes à Varsovie, viens me voir. —

Je m'inclinai, au comble de la joie de m'en être tiré aussi heureusement, et remontant dans mon droschki^ je repris le chemin de Saint-Pétersbourg, porteur de la toute-puissante apostille.

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