LE COURTISAN ATTRAPE
Madame de Sévigné a 31, de Pompone, Il faut que je vour conte une petite historiette, qui est trèsvraie, et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers. Il fit l'autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin, il dit au maréchal de Graniont. Monsieur le maréchal, lisez, je vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. Le maréchal, après l'avoir lu, dit au roi : Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes les choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. — Le roi se mit à rire et lui dit: N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est un fat? — Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. — Oh! bien, dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement ; c'est moi qui l'ai fait. — ■ Ah! Sire, quelle trahison! que Votre Majesté me le rende, je l'ai lu brusquement. — Non, monsieur le
maréchal, les premiers sentîments sont toujours les plus naturels. — Le roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.
LETTRE DE M.^^ DE SEVIGNÉ à M, de Coulantes,
Paris, ce lundi 15e décembre 1870.
Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie : enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste ; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon ?) ; une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie madame Rohan et madame d'Hauterive ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue ; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire ; devinez-la ; je vous le donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens? Eh bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Madame de Coulange dit : ,, Voilà qui est bien difficile à deviner ; c'est Madame de la Vallière. — Point du tout, Madame. — C'est donc mademoiselle de Retz. — Point du tout, vous êtes bien provinciale. — Vraiment nous somme bien bêtes, dites-vous, c'est
mademoiselle Colbert. — Encore moins. — C'est assurément mademoiselle Créquy. — Vous n'y êtes pas. — Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse dimanche, au Louvre, avec la
permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de
Mademoiselle . . . devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi ! par ma foi ! ma foi jurée î Mademoiselle, la grande Mademoiselle ; Mademoiselle, fille de feu Mademoiselle, petitefille de Henri IV, mademoiselle d'Eu, mademoiselle du Bombes, mademoiselle de Montpeasier, mademoiselle d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du Roi ; Mademoiselle, destiuée au trône ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer ; si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison ; nous en avons fait autant que vous.
Adieu, les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non.