‹ Premier livre de lecture des écoles BerlitzChapitre 57 sur 69 · Acte II, scène · texte numérisé non relu

Acte II, scène

Le maître de philosophie. — Venons à notre leçon. Que voulez-vous apprendre ?

M. Jourdain. — Tout ce que je pourrai ; car j'ai toutes les envies du monde d'être savant, et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences quand j'étais jeune.

Le maître de ph. — Ce sentiment est raisonnable ; nam^ sine

doctrina^ vita est quasi mortis imago* Vous entendez cela, et vous savez le latin, sans doute?

M. Jourdain. — Oui, mais faites comme si je ne le savais pas : expliquez-moi ce que cela veut dire.

Le maître de ph. — Cela veut dire que, sans la science la vie est presque une image de la mort*

M. Jourdain. — -Ce latin-là a raison.

Le maître de ph. — N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences?

M. Jourdain. — Oh ! oui. Je sais lire et écrire.

Le maître de ph. — Par où vous plaît-il que nous commencions? Voulez-vous que je vous apprenne la logique?

M. Jourdain. — Qu'est-ce que c'est que cette logique?

Le maître de ph. — C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit.

M. Jourdain.— Qui sont-elles, ces trois opérations de l'esprit?

Le maître de ph. — La première, la seconde et la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux ; la seconde, de bien juger par le moyen des catégories ; et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des figures: Barhara^ cdarent, Darii^ ferio^ haralipton^ etc.

M. Jourdain. — Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. f Cette logique-là ne me revient point. J Apprenons autre chose qui soit plus joli.

Le maître de ph. — Voulez-vous apprendre la morale?

M. Jourdain. — La morale?

Le maître de ph. — Oui.

M. Jourdain. — Qu'est-ce qu'elle dit, cette morale?

Le maître de ph. — Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et . . .

■^ Mots qui n'ont aucun sens et dont on se servait dans l'ancienne logique pour se rappeler les différentes formes du syllogisme.

f Rt harbatlf, mot du langage familier, et qui veut dire : rude et rebutant. Ce mot est tiré de rebarhe^ (re et barbe) qui se disait au 16e siècle avec un sens analogue à contre-poil.

J Cela ne me revient pas^ gallicisme pour : Cela ne me plait pas.

M. Jourdain. -—Non, laissons cela : je suîs bilieux comme tous les diables, et il n'y a morale qui tienne ; je me veux mettre en colère tout mon soûl,* quand il m'en prend envie.

Le maître de pli. — Est-ce la physique que vous voulez apprendre ?

M. Jourdain. — Qu'est-ce qu'elle chante, cette physique?

Le maître de ph. — La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles et les propriétés des corps ; puis discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, Tarc-en-ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, les tonnerres, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons.

M. Jourdain. — Il y a trop de tintamarre là-dedans.

Le maître de ph. — Que voulez-vous donc que je vous apprenne ?

M. Jourdaiu. — Apprenez-moi l'orthogi^aphe.

Le maître de ph. — Très-volontiers.

M. Jourdain. — Après, vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune, et quand il n'y en a point.

Le maître de ph. — Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer selon l'ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles^ ainsi dites voyelles, parce qu'elles expriment les voix ; et en consonnes^ ainsi appelées consonnes, parce qu'elles sonnent avec les voyelles et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix : A, E, I, O, U.

M. Jourdain. — J'entends tout cela.

Le maître de ph. — La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A.

M. Jourdain. — A, A. Oui.

Le maître de ph. — La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en-bas de celle d'en haut : A, E.

* Soûl ( autrefois saout)^ prononcez «om, du latin satullus.

M. Jourdain. — A, E ; A, E. Ma foi, oui. Ah! que cela est beau !

Le maître de ph. — Et la voix I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I,

M.Jourdain. — A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la

science

Le maître de ph. — La voix O se forme en rouvrant les mâchoires et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O.

M. Jourdain. — O, O. Il n'y a rien de plus juste. A, E, I, O ; I, O. Cela est admirable! I, O ; I, O.

Le maître de ph.-— L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.

M. Jourdain. — O, O, O. Vous avez raison. O, Ah! la belle chose que de savoir quelque chose.

Le maître de ph. — La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les joindre tout à fait : U.

M. Jourdain. — ^U, U. Il n'y a rien de plus véritable, U.

Le maître de ph. — Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue ; d'où vient que, si vous la vouliez faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.

M. Jourdain. — U, U. Cela est vrai. Ah ! que n'ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela!

Le maître de ph. — Demain nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.

M. Jourdain. — Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles-ci ?

Le maître de ph. — Sans doute ; je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.

M. Jourdain. — Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je souhaiterais que vous m'aidassiez à écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber aux pieds d'une dame de grande qualité.

Le maître de pli.— Fort bien.

M. Jourdain. — Cela sera galant, oui?

Le maître de ph. — Sans doute. Sont-ee des vers que vous lui voulez écrire ?

M. Jourdain. — Non, non ; point de vers.

Le maître de ph. — ^Vous ne voulez que de la prose?

M. Jourdain. — Non, je ne veux ni prose ni vers.

Le maître de ph.— Il faut bien que ce soit l'un ou l'autre.

M . Jourdain . — Pourquoi ?

Le maître de ph. — Par la raison, monsieur, qu'il n'y a, pour s'exprimer, que la prose ou les vers.

M. Jourdain. — Il n'y a que la prose ou les vers?

Le maître de ph. — Non, monsieur. Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce qui n'est point vers est prose.

M. Jourdain. — Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela?

Le maître de ph. — De la prose.

M.Jourdain. — Quoi! quand je dis: Nicole, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit, c'est de la prose?

Le maître de ph. — Oui, monsieur.

M. Jourdain. — Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Belle marquise^ vos beaux yeux me font mourir (T amour; mais je voudrais que cela fût mis d'une manière galante, que cela fût tourné gentiment.

Le maître de ph. — Mettez que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d'un . . .

M. Jourdain. — Non, non, non ; je ne veux point tout cela. Je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle marquise^ vos beaux yeux m.e font w.ourir d'amour.

Le maître de ph. — Il faut bien étendre un peu la chose.

M. Jourdain. — ^Non, vous dis-je ; je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet, mais tournées à la mode, bien arran-

gées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on peut les mettre.

Le maître de ph. — On peut les mettre premièrement comme vous avez dit: Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien: D' amour mourir me font ^ h elle marquise^ vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d'amour me font^ belle marquise^ mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux^ belle marquise^ d amour me font. Ou bien: Me font vos yeux beaux mourir y belle marquise, d amour.

M. Jourdain. — Mais de toutes ces façons-là laquelle est la meilleure ?

Le maître de ph. — Celle que vous avez dite : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d amour.

M. Jourdain. — Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et je vous prie de venir demain de bonne heure.

Le maître de ph. — Je n'y manquerai pas.

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