‹ Premier memorandumChapitre 16 sur 21 · Dimanche · texte numérisé non relu

Dimanche

Deux jours en entre-haîllement , — Pas d'événements, du reste. — Un peu d'intrigue qui pourra me bien poser cet hiver. Je n'ai plus de mal au cœur du journalisme et de ces prostitutions masquées qu'on appelle des articles. J'en ferai tant qu'on voudra! j'ai vaincu mes dégoûts : — avalé mon crapaud, comme dit Chamfort.

Cette nuit dernière j'ai lu un livre très remarquable, — d'une profondeur de réalité étonnante, cœur et mœurs. — Écrit avec esprit, élégance et audace, d'une charmante mystification de titre : La Fée dans un salon, et d'épigraphes toute mystificatrices aussi. L'auteur est Arnould Frémy. Est-ce un pseudonyme? Peu importe!

Quoique son talent soit sérieux^ ce doit être un amusant partner dans un punch de garçons ! — Penser à lire ses autres ouvrages : les Deux Anges et Elfride,

Aujourd'hui Gaudin est revenu. — Levé, habillé de bonne heure et allé déjeuner chez lui. — Sortis et au café et avec B... Gais et avons causé de mariage.

— L. R. est venu ce matin m'inviter à passer le soir chez sa mère. — Ai refusé, — ai donné pour excuse que j'avais le pied difforme, — Le fait est que je ne puis mettre de bottes étroites, et madame L. . . qui est revenue eût été là ! et je suis en coquetterie avec elle ! — Sommes allés chez Th..., G... et moi, jusqu'à cinq heures. — Essayé d'agrafer une robe à la maîtresse de S... et me suis outrageusement et infructueusement meurtri la main. — M'en suis vengé en prouvant à la donzelle que j'étais plus mince sans corset qu'elle avec le sien qui craquait de partout. Puis ai fort bien prêché sur ce texte : « Vanitas vanitatum et omnia vanitas! » — Dîné chez G. — Pris du kirsch à Corazza.

— Promené au Boulevard. — Un brouillard glacial ! — Allé chez Aristide B... — pas trouvé. "— Allé lire une Revue. — Rentré, écrit, lu, — vais me coucher et lire encore.

Savez-vous la différence qu'il y a entre un homme fdible et un homme fort > C'est que l'homme faible est la proie à la fois de plusieurs idées ou de plusieurs personnes, tandis que l'homme fort ne l'est que d'une seule. L'un est tiraillé en sens divers, l'autre est précipité dans un sens quelconque, tous deux entraînés, car tous deux ont des passions, et le fort encore plus que le faible : car il est fort, et ici il faut entendre le mot force non dans le sens spécial de force de raison, mais dans le sens de la force générale et harmonique de toutes les facultés.

Éveillé à neuf heures et lu dans mon lit ces admirables Mémoires de Saint-Simon où tout est beau, style, pensées, jugements sur les hommes et les choses, prodigieuse science historique. — Livre du premier ordre enfin. — Levé. — Déjeuné. — Lu et écrit jusqu'à quatre heures. — Habillé. — Allé chez la marchesa. — L'ai trouvée. — Aimable! — Fait une visite à Gaudin et revenu chez moi où la marchesa m'a pris pour aller aux Français. — C'était la seconde représentation de

la Marquise Je Senneterre, — médiocrité jouée médiocrement. Mais nous n'avons guères écouté que nousmêmes, et que pouvions-nous faire de mieux ? — L*ai reconduite. — Rentré. — Couché.

Aujourd'hui Dimanche lu dans mon lit jusqu'à dix heures. — Levé et continué de lire jusqu'à quatre. — Fini Saint-Simon (le deuxième volume). — Écrit à Bourdonnai et à Scudo. — Oublié de noter le déjeuner. — Pas dîné. — Voilà deux jours que je ne dîne plus. — Habillé. — Au café. — Passé la soirée chez madame L. R. — Du monde. — Ai remarqué que je me fais très bien à cette torpeur de salon qui s'y empare de moi quand, comme ce soir, il n'y a nul intérêt de conversation. — Revenu tard. — Je ne dormirai pas car j'ai pris deux fois du café et du punch. — Que faire? — Je crains l'insomnie. — La trame de mes pensées est sombre depuis hier, probablement à cause de ... Oh! dormir, dormir! To sleep... îo die,,. Je lirai si je ne puis dormir. 11 faut briser l'attention pour la détourner. Essayons!

Passé une nuit de fièvre et d'agitation. — Pas dormi qu'un peu vers le matin. — Éveillé à neuf heures. — Lu, — levé, — et déjeuné avec appétit. — Pris des notes dans Saint-Simon, le plus grand historien que la France ait eu, je n'hésite point à le reconnaître et j'en suis tout émerveillé. Je l'avais lu déjà, mais il ne m'avait pas laissé des impressions si profondes qu'aujourd'hui. — Cela tient sans doute à de nouveaux développements de mon esprit qui s'est tourné vers les choses politiques. — A trois heures fait coiffer, — habillé et sorti. — Je croyais dîner chez G... qui luimême ne dînait pas chez lui. — Allé chez la Denau pour des manchettes. — Puis chez la marchesa. — J'ai refusé de dîner avec elle à cause de mon amour pour l'indépendance de ma soirée. — Supprimé le dîner, mais pris du café, selon l'usage de mes jours de diète. — Lu les journaux*. — Allé au faubourg Saint-Germain chercher des livres et rentré.

Pensé à une foule de choses amères. — Mon Dieu ! que je voudrais être plus vieux seulement de deux mois ! Viendra-t-elle commme elle le dit, ou ce projet

échouera-t-il encore? — Travaillé, pour dompter le dedans, à ce Ryno, jusqu'à minuit. — Couché, — et lu deux heures, assez maître de mon attention.

Éveillé à dix heures. — Pour vaincre cette éternelle tristesse de réveil je me jette aux livres. — Lu jusqu'à onze. — Déjeuné. — Bien portant et l'esprit plus léger qu'hier. — Un temps à la pluie et auvent. — Lu et pris des notes jusqu'au tomber du jour, qui s'est fait de bonne heure à cause de ce temps d'hiver qui commence. — Habillé, et allé dîner chez Gaudin. — D... et B... dînaient, — dîner plutôt sérieux que triste, mais sans verve de part ni d'autre, — Gaudin las de sa journée d'hier. — Rentré dès huit heures sans être allé ailleurs. — Allumé du feu. — Lu. — Écrit une lettre.

— Pris des notes pour cet article que j'ai promis à Paquis sur le Gouvernement des classes moyennes, d'Alletz,

— livre que j'ai l'intention de déchiqueter. — Je suis las de toutes ces phrases contre l'Aristocratie. — L. B. me parlait l'autre jour d'une aristocratie personnelle, mais une aristocratie personnelle n'est plus une aristocratie. — Il n'y a pas aristocratie sans trans-

mission. — C*est une institution de durée, par conséquent elle ne peut pas saisir Thoinme seuL

Continué à travailler. — Pas souffert. — Couché à une heure. — Lu du Saint-Simon dans mon lit quelque temps encore, — et endormi.

!•' Novembre.

Pas mal dormi, mais éveillé plus tôt qu'à l'ordinaire,

— dès sept heures. — J'ai rêvé de ce pauvre Guérin de retour et en bonne santé. — Que ce rêve ne soit pas qu'un rêve! mais un présage. — Avec quel plaisir je reverrai notre poète et reprendrai avec lui cette vie commune si longtemps interrompue!

Rendormi deux heures. — Levé. — La marchesa m'a écrit une lettre maussade à dessein, je m'imagine, pour me faire aller chez elle ce soir. — Mais elle ne serait pas seule et il fait un temps effroyable. — Je ne veux pas sortir. — Ai répondu le billet le plus passé à la vanille.

Déjeuné sobrement. — Établi au coin du feu. — Lu.

— G. . . est venu causer de la pluie qu'il fait et du spleen qu'elle donne. — B... lui a succédé. — A montré plus d'animation et de suite qu'à l'ordinaire. — G... est re-

PJIEMIER MEMORANDUM I97

venu, jusqu'au dîner. — Ainsi ces messieurs ont dévoré le temps que je destinais au travail.

Dîné, — trop, mangé ; aussi de la stupeur après et la noire tristesse qu'engendre un besoin assouvi quand on ne se livre pas au mouvement, à l'exercice qui fait tout oublier, — ou pour mieux parler, qui suspend toute douleur même morale, même la plus élevée de toutes.

Je me rappelle qu'étant à Caen en i8]i-]2-et-33 (époque de ma vie sinon la plus malheureuse, au moins la plus tempestueusement agitée) et quittant après d'effroyables scènes (effroyables pour moi surtout qui en étais encore à l'apprentissage des passions), quittant donc ... tantôt dans une immense colère, tantôt dans un immense abattement, toujours dans une cruelle angoisse, j'éprouvais du soulagement, oui ! même du soulagement intérieur, à marcher à travers ces plaines où l'air joue en liberté et dont le souvenir est resté si vivant pour moi. — Oh ! quand on quitte ce qu'on aime le plus, il ne faut pas monter en voiture. Marcher distrait, on pense moins. Je me suis toujours défié des femmes promeneuses, — des Anglaises par exemple, froide race s'il en fut, ce qui ne les empêche pas d'être excessivement corrompues. Au contraire : raison de plus.

Découvert, en lisant un livre Italien fort curieux que m'a prêté B..., que VOde à Priape de Piron dont le

commencement est si lyriquement beau, si entraînant, malgré l'infamie du sujet, n'est qu'une imitation pâle mais servile, — osée, impudemment mais manquée, aussi, — d'une superbe Ode attribuée à i'Arétin. Cette Italieest bien vraiment le pays des peintres! Ses écrivains n'ont pas de plumes, mais des pinceaux. Quelle manière de tout noyer dans la couleur, de tout purifier par la forme, même ce qu'il y a de plus matériellement physique, de relever l'idée par je ne sais quelle splendeur dont la source n'est ouverte qu'à eux !

Piron a volé les idées, et en les touchant, il les a montrées telles qu'elles sont. — A part la marche entraînante du Rythme, manié de verve et qui fait une victorieuse violence au dégoût, l'ode de Piron laisse froid. Celle d'Arétin est une nudité aussi grande, aussi luxurieuse, l'imagination l'admire parce que c'est beau avant d'être sale, parce que la perfection est une chasteté si grande qu'elle cache toutes les souillures, et les sens ne sont pas même remués par cette admiration enthousiaste. Figurez-vous la Bacchante la plus insensée dans le dévergondage des poses les plus lubriques, folle de vin et de cantharides, mais sur le corps de qui, trahi de partout avec l'impudence du marbre et la chaleur de la vie, est drapé un vêtement lumineux, une tunique miraculeuse dont les plis ne savent rien cacher, mais divinisent. C'est Titien pei-

gnantdes bas-reliefs antiques avec son pinceau trempé dans toutes les puretés de la Lumière. C'est Lucrèce parlant si majestueusement de l'amour animal des êtres, mais avec une langue dix fois plus belle d'harmonie, de coloris -et de contour que la sienne, et incomparable.

Après dîner lu de nouveau. — Pris des notes dans Saint-Simon, ce Dieu de l'Histoire et de l'appréciation sagace et sévère. Il peint comme Tacite, mais il a le sentiment religieux de Bossuet, inconnu à l'âme moqueusement froide du Romain, et en plus des grâces ineffables. — Voyez par exemple cette phrase en parlant de Louis XIV: le Roi de si grande mine (trait d'une fierté négligée approchant du sublime du pittoresque): « On peut dire qu'au milieu de tous les hommes, sa taille, son port, ses grâces, sa beauté et sa grande mine, jusqu'au son de sa voix et la grâce majestueuse de toute sa personne, le faisaient distinguer jusqu'à sa mort comme le Roi des Abeilles et que s'il ne fût né que particulier il aurait eu également le talent des fêtes, des plaisirs de la galanterie et de faire les plus grands désordres d'amour. »

Il semble qu'en répétant ce mot de grâce, il ait exprimé davantage pour la répandre dans cette phrase charmante, la Divine chose que ce mot signifie!

Lu de l'Italien. — Pris du punch. — Remisa lire. —

Regardé par la fenêtre. — Pluie et vent furieux. — Temps et heure et rue bien tristes. — Lu encore, écrit ceci et vais me coucher.

2 Novembre.

Levé de bonne heure. — Déjeuné. — Lu. — Écrit des lettres au coin du feu. — Lu encore. — Disposition d'âme amère et triste. — Temps d'averses. — L'ouragan d'hier continue.

C'est aujourd'hui mon jour de naissance, jour que j'exècre et qui me jette toujours une montagne de plomb sur le cœur. Il me rappelle le néant de ma vie,

— et que l'avenir pour moi se lève si tard ! — Je ne sais pas ce que je deviendrais si je restais seul aujourd'hui.

— Dieu merci, je dîne en ville chez madame de L. R. .. Cela me sortira de moi-même. Il y aura là peut-être cette grande Allemande au noble buste que j'aime toujours à voir, oui ! mieux même qu'à entendre, et les belles épaules en arc de M. N. avec son cou de cygne sauvage et brun. — Ma foi! je n'ai rien de mieux à faire que ma toilette : je m'ennuie tant!

8 Novembre.

Ces jours -ci n'ai rien noté, — et les ai passes dans une souffrance très vive et dont personne ne s'est aperçu. — Je l'avais méritée, cette souffrance. J'avais écrit une lettre égoïste à ... et elle m'a répondu par des larmes et des paroles poignantes d'affection qui se croit trompée. — Que sommes-nous donc? Pourquoi ai-je été blesser ce cœur, — le seul peut-être qui me soit dévoué, — moi qui l'aime autant que je puis aimer créature vivante ! — Il fallait que je fusse hors de sens.

J'ai eu des remords et j'ai souffert tout le temps que je n'ai pas été avec la marchesa. — Ma liaison avec cette femme devient de plus en plus étroite. Je me suis trompé sur son compte. Elle n'est pas ce que je croyais. — Mélange d'ombre et de lumière, ses qualités dominent ses défauts. Je me disais : C'est pis qu'une coquette avec les autres, avec moi c'est une comédienne. Avec les autres, elle peut être coquette, mais elle se sait coquette; son sens si droit n'est jamais égaré : elle se juge coquette et sait le temps qu'elle restera ainsi. C'est une mise, une robe décolletée, une parure plutôt que sa nature et la pose habituelle de

son âme. Il y a fort peu de femmes qui soient coquettes ainsi.

Malgré les manèges, les petites ruses, les thèses sur l'amour, et toute la gâterie dont elle a été l'objet, elle rentre très souvent en conversation dans un naturel sévère, hardi, élevé, résolu, souvent gai, toujours de bon sens qui lui fait le plus grand honneur à mes yeux. — Si elle avait toujours ce ton-là, elle serait supérieure autant qu'une femme puisse l'être. Quand cela lui arrive de le prendre, sa physionomie contracte une expression attentive et perçante qui vaut mieux que toutes ses chatteries de sourire et d'yeux à moitié fermés. Elle devient d'une beauté sérieuse dont elle ne se doute probablement pas et qui l'emporte sur toutes les morbidezzes de physionomie que nous recherchons dans les femmes.

Le monde de province dans ses grossiers et ineptes scrupules en avait parlé comme d'une catin (du moins est-ce le premier bruit qui m'atteignit d'elle avant que je la connusse personnellement) et le mot est aussi stupide qu'injuste. 11 n'y a pas de femme qui soit plus loin de ce qu'on appelle le catinisme. — Ce qui l'a perdue en province, c'est la réputation d'avoir eu une passiorij — c'est la curiosité, l'audace d'esprit, et des relations de femmes qui ne la valaient pas. — L'ennui, — un ennui terrible, — des caprices d'imagi-

nation, voilà ce qui expliquerait son errante fantaisie, déjà lasse, — elle se débat encore, mais elle est abattue. — Malgré quelques vouloirs insensés et le besoin de tendresse, ancré au cœur des femmes, elle est sous la sauvegarde d'un esprit mâle et d'une incorruptible froideur.

Son esprit désire plus que son cœur, noblement flétri par un souvenir douloureux. — Quelles qu'aient été ses intimités, nulle ne l'a souillée d'un de ces faits ou d'une de ces paroles qui font rougir la volupté même. Elle ignore l'abîme fangeux des caresses. Cela prouve pour elle que les hommes qui l'ont aimée ne l'aient pas fait descendre jusque-là ; ils n'auront pas osé.

Encore quelques années d'agitation de tête, — misérables, impuissantes agitations qui n'aboutiront qu'à des commencements d'intimité! car elle juge les hommes, et comme elle n'a pas d'ivresse physique elle est promptement ennuyée de leur jargon ; — encore quelques années à s'exagérer ce dont elle souffre et ce qu'elle convoite par vide, et ce sera fini : il ne restera plus de tout cela qu'une femme attachée à ses devoirs par réflexion et par vanité intelligente, solide amie, ce qu'elle est déjà, de relations de famille et de monde parfaites, simple et spirituelle en même temps, regardant du haut de ses désirs de vengeance éteints, froidement et sereinement les hommes qui l'ont si

longtemps ulcérée, comprenant la mission de la vie qui n'est pas le bonheur par les sentiments, — ou sa fauve ressemblance par les sensations, — se résignant à force de bon sens, exquise qualité de son genre d'esprit, — disant moins de mal d'elle, coquetterie fausse qu'elle a encore, — et d'une beauté qui se mourra avec une lenteur majestueuse !

Ce qui prouve où elle en est, cette femme si pitoyablement jugée sur les récits de plus libertines qu'elle, commentés par des observateurs de garnison, c'est qu'elle se voudrait corrompue; c'est qu'elle envie les plaisirs des femmes qui aiment le plaisir, — Pour répondre à cette fiévreuse disposition d'une âme sans intérêt dans la vie et que je lui signale comme mauvaise, il n'y a qu'à la prendre au mot et agir avec elle comme avec celles qu'elle jalouse, et on lui fera retrouver sa fierté oubliée dans le ridicule et le dégoût.

Je l'ai vue beaucoup ces jours derniers, et du moment qu'elle oublie de poser et de dresser des embûches avec la grâce d'une charmante comédienne, — reste de ses premiers rapports avec moi qui ont été faussés dès l'origine à cause de..., ce qui va disparaissant tous les jours, — elle est essentielle à étonner et désintéressée de toute mauvaise ou petite passion. — Elle n'a pu avoir que des femmes pour ennemis^ car je défie l'homme le plus partial, le plus bardé de préven-

PREMIER MEMORANDUM 20f

tions, l'amant enfin d'une de ses ennemies, de la voir quelque temps sans abjurer ses préventions. — Tous les hommes qu'elle voit lui sont dévoués, et qu'en attendent-ils ? la faveur de baiser son gant. C'est vraiment un honnête homme à travers les rancunes, les dépits et les ondoyances de la femme. C'est un honnête homme comme Ninon, mais c'est Ninon jusqu'à la ceinture. La ressemblance ne descend pas plus bas que ses hanches superbes, dignes de la Niobé antique. Ses théories de coin du feu quand elle est animée et qu'elle ne craint pas son auditeur, peuvent rappeler la courtisane, mais cette nature d'esprit élégant et prompt à saisir le ridicule de certaines ivresses, mais ces sens harmonieusement et imperturbablement tranquilles, tout cet ensemble de résistance, empêchent à jamais la pratique, chose qu'elle n'apprécie pas encore, mais qu'elle appréciera quand elle sera plus mûre et plus' avancée dans la vie.

Aujourd'hui éveillé à neuf heures, lu de l'Italien dans mon lit, — puis levé, — déjeuné. — Un temps gris et bas, — le froid pénétrant et acéré. — Allumé du feu. — Écrità Guérin qui va mieux, se marie et revient, trois bonnes nouvelles! — Mon rêve a eu raison; réponse aux gens qui se piquent de n'être pas superstitieux. — Il paraît que c'est au mois des roses (en May) que notre poète deviendra époux, — C'est un revirement

2o6 PREMIER MEMORANDUM

de cœur que l'histoire de ce mariage. — Guérin, comme de juste, paraît fort heureux, et moi aussi parce que je crois qu'il a besoin d'un foyer à lui. Il aura le temps de travailler non pour vivre, mais pour penser ou pour retentir ! — Du reste, qui n'a pas besoin d'un foyer ? Byron n'en médisait tant que parce qu'on avait détruit le sien. — Gaudin est venu, — prétend avoir rencontré ma boiteuse (une charmante boiteuse avec des pieds irréprochables que j'ai rencontrée chez Valentino, il y a quelques jours), mais je ne le crois pas. — C'est un maniaque qui veut connaître tout le monde, même les gens qu'il n'a jamais vus. — Lu et fait diverses choses,

— je ne sais plus quoi. — Habillé. — Dîné chez Gaudin. — Chanté du Désaugiers au dessert, un vrai poète, celui-là, peignant et sentant, naïf et sans le moindre esprit, mais d'un entrain plus puissant que l'esprit même, comme tout poète. — Pris du café à Corazza. — Les bandeaux noirs d'Obermana semblaient humides et sa joue était plaquée de vermillon brûlant.

— Belle ainsi ! — Monté au Boulevard. — Allé chez la marchesa. — Pas trouvée, caramba! — L'air coupant comme verre la figure. — Attendu Gaudin sur la rampe de Tortoni, enveloppé dans mon manteau, un clair de lune chatoyant dans les capotes de satin et les robes de soie du régiment d^Amdidées, qui remuaient leurs croupes vénales au Boulevard* — Ennuyé d'attendre il

signor GaudinOy rentré. — Écrit ceci et vais me mettre à écrire à la marchesa et à mon travail sur le livre d'Alletz.

9 Novembre.

Levé d'assez bonne heure, du moins pour moi. — Souffrant. — Des douleurs d'entrailles assez vives, donc supprimai le déjeuner. — Pris seulement du vin dans du bouillon, sorte de remède qui me réussit toujours. — Travaillé. — Ai écrit une lettre à ma tante, pleine d'affection et de mansuétude, la lettre, s'entend, et non la dame, du moins à mon endroit. — Mais cela donne une merveilleuse souplesse à l'esprit que d'écrire ce qu'on ne pense pas. — Après ma lettre repris mon travail, — l'attention vive et l'esprit fécond. — Le jour est tombé. — Pour éviter d'incompréhensibles influences que ma raison domine, mais ne peut supprimer, je n'ai pas voulu rester chez moi. — Je deviens la proie d'une espèce d'aliénation sombre dans la solitude de mes soirs. — Coiffé, habillé, dîné chez Gaudin, — et à Corazza après. — G... s'en est allé et je suis remonté chez moi pour mes lettres. — Trouvé un billet de la marchesa. — Allé chez elle jusqu'à minuit. —

Développerai peut-être dans quelque livre ma situation avec cette femme, bon sujet de Novella. — Rentré chez moi par une pluie battante. — Couché, mais lu fort longtemps dans mon lit.

lo. — Matin.

Levé à dix heures, — raffermi, solide et ne me ressentant plus de l'indisposition d'hier. — Choisi des gilets, importante chose. — Lu et écrit à bâtons rompur , — puis déjeuné. — Puis commencé ce Mémorandum. J'attends le coiffeur.

Je vais m'habiller et m'en aller voir madame de L. R. qui m'a intimé de venir Vendredy. — Vais-je la trouver seule? — Je l'espère. Ses cousines, plates personnes de toutes façons, m'ennuient prodigieusement. — Il pleut et les nuages sont bas, — un temps spleenétique!

Le soir.

Je rentre; une sotte journée! — Excepté pourtant l'heure et demie passée chez madame de La Ren. — Mais nous n'étions pas seuls. Les indispensables cou-

sines que je dispenserais très bien étaient là, bloquées par la pluie ruisselante. — J'ai mal fait de ne pas accepter un dîner offert, quoique maigre. — Je pensais à rejoindre quelqu'un ce soir et je n'ai vu personne.

... Et tel est pris qui croyait prendre! — Revenu dîner chez Cop. — Les rues inondées mais plutôt du brouillard que de la pluie. — Sobrement mangé. — Au café une demi-heure à attendre G... mais il se devait probablement à ses amours! — Fait conduire en voiture à Valentino; — bonne musique et laides figures, compensation des yeux par les oreilles. — Rentré ennuyé et vais me coucher et lire dans mon lit. — (Mem. — Ne pas sortir demain mais travailler.)

Page 1