‹ Première amoureuseChapitre 10 sur 28 · I- H A ai' A - F O R T I S T E · texte numérisé non relu

I- H A ai' A - F O R T I S T E

noyade là-dedans ! Je sais cela d'expérience : il ne faut pas mettre sa tête dans sa main.

Les choses ne prêchent, ni ne pleurent, ni ne rêvent, ni ne se souviennent. Les chefsd'œuvre ne doivent pas parler ; il n'y a que quelques sots comme moi... Ah ! des crêtes, des toits, des dômes de saphir :

la lune s'est levée. Après tout il y a des gens qui la font très bien avec un pain à cacheter... — Et l'Hôtel-Dieu, ce n'est qu'une caserne ! Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, quinze...

quarante-cinq... — je compte les fenêtres : une manie!...

— sur cinq rangées, cela fait...

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Quand il eut passé Notre- Dame, il s'assit sur le parapet.

Nous regardions par derrière la basilique noire accroupie sur la ville bleue, avec ses deux tours levées sur l'orbe d'argent, comme un sphinx de basalte à deux énormes têtes.

Nous eûmes, ce poète malade et moi, de belles soirées remplies de promenades, de spectacles, de paroles. Nous courions la ville la nuit. Nous regardions, sur le fleuve, la danse des rayons voilés. Nous

nous enfoncions dans les faubourgs, dans les quartiers lointains, cherchant et surprenant un Paris mystérieux, lugubrement superbe et terriblement muet, théâtre vide et noir du peuple. Ou bien, mangeant quelques pommes de terre tirées de son petit jardin, et cuites dans son poêle - — il était fier et ne voulait rien accepter, — nous causions. Il parlait singulièrement, merveilleusement, et comme je n'ai jamais entendu parler. Il sautait d'idées en idées, s'accrochant aux sommets, traînant votre bon sens après sa verve, pensant au delà des livres, mêlant son art et son âme, bousculant les mots, se préci-

pitant aux vérités vierges ; puis soudain se perdant, se brouillant, bataillant contre les nuées, blasphémant l'humanité, retombant à terre, balbutiant avec des craintes, des tons de voix baissés tout à coup, avec je ne sais quelle peur de je ne sais quelle chose. Puis des retours, et de nouvelles éloquences, et la femme toujours revenant au milieu de l'art et tout à coup à l'imprévu :

— Mon cher, la femme n'a pas de traits. Son visage est tout fait d'une clarté. Un rayonnement, vous le savez, n'a pas de lignes. Toute la figure de la femme n'est qu'une esquisse dont la lu-

mière de la physionomie fait une peinture finie qui ne ressemble pas à l'esquisse. Il y a des femmes dont on n'a jamais vu le nez. parce qu'elles le cachent avec un regard. Vous savez bien que les photographies ne ressemblent pas.

Mais chut! on écoute... la police... — Quand je serai marié, j'aurai des enfants. Ils n'apprendront rien... J'aurai des luttes avec la mère ; mais j'ai mes idées... rien ! L'alphabet, voilà le mal. Oh !

avoir une cervelle qui ne regarde ni dans les tableaux, ni dans les livres ni dans le ciel !

la cervelle, ■ — l'ennemi ! Non, ils n'iront pas à l'école apprendre des choses qui tuent le

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bonheur . . . Quand ils nie diront : Qu'est-ce que ça, papa ? — Je ne sais pas : je ne sais pas... Vivez... — Seulement il ne faut pas mécontenter les gendarmes, vous concevez ! — Leur cervelle ?

ce que j'en ferai ? Un instinct qui vous gare des roues d'omnibus, une machine qui vérifie la monnaie qu'on vous rend, un guide aux yeux crevés qui vous mène à la mort sans vous dire : Mais retournez-vous donc ! — Paradoxe? Allez, dites le mot! Eh!

bien, quoi? c'est un lieu commun qui n'est pas mûr?

Mais l'Amérique est un paradoxe de Christophe Colomb !

Le paradoxe ! c'est la seconde

vue de l'esprit, la veille qui devine le lendemain, un homme qui avance comme une montre!... Quand je serai marié

— c'est bon de n'être pas seul, quand le soleil n'est pas là ; — je vous dis cela à vous, parce que vous êtes mon ami

— elle me fera mon petit diner. J'aime le bleu. Elle sera habillée en gaze bleue — imaginez une vapeur ! des vêtements comme il y en a dans les clairs de lune ! Et puis je la ferai poudrer. Elle a des cheveux noirs ; avec des yeux bleus, cela jurerait, tandis que poudrée... ce sera charmant, oui, charmant, ma parole d'honneur ! et sur ses cheveux poudrés — vous de-

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vinez bien ? — un beau disque

d'argent. Seuls, tout à non?, les volets fermés, nous bouderons le soleil toute la journée ; le soir, nous irons, nous marcherons... Oh ! alors, je ferai des choses!... Il faudra bien qu'on parle de moi ; j'aurai des jaloux, des envieux... les critiques... mon talent... Bête que je suis ! je passerai tout mon temps à l'aimer! — Après tout, qu'estce que ça me fait, la postérité, avec ces grandes lessives du monde par l'eau ou par le feu, tous les vingt mille ans? Une immortalité de deux sous ! — Et puis c'est une injustice. Si je suis aussi fort que Rembrandt, qui me rendra l'admi

ration qu'il touche depuis cent cinquante-deux ans? Je suis volé. Je vous dis, c'est une injustice.

J'aperçus mon monsieur Thomas à côté d'un musicien, dans l'orchestre. Il dévorait du regard la petite Marie, qui jouait avec ses yeux bleus et ses cheveux noirs.

C'était d'Outreville qui m'avait entraîné aux Délassements-Comiques, pour voir ce qu'il appelait « sa petite machine », l'Amour au Mont-depiété. — Quoique d'Outreville

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fût mon ami, sa pièce ne me parut pas plus stupide qu'à un autre.

— Eh bien ! trouves-tu ça assez Beaumarchais, hein?

— Trop !

Il me serra la main. — Allons dans les coulisses!

— Dis donc. Marie. — .fit d'Outreville en lui parlant tout haut à l'oreille, — et tes amours avec M. Thomas?

— Comment, vous qui êtes un bon enfant, vous allez vous ficher de ce pauvre toqué qui m'aime — et moi aussi !

Eh bien ! il m'a demandé ma main, na ! Maman va le flanquer à la porte comme un balai. Il n'a pas le sou. que voulez-vous? Maman a vécu ;

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elle sait la vie. n'est-ce pas?

J'étais dans mon lit, ne dormant plus, pensant à peine, les yeux clos, tout le corps assoupi encore, l'esprit bercé, confit dans mes draps, tapi, enfoui, baigné des moiteurs de l'édredon, couvant et cuvant ma paresse, caressé d'un petit soleil que je sentais dans la chambre, avec, dans la tête, le plus gai bégayement d'idées ; et, sans remuer, m'èveillant à petits coups , benoîtement , bâtissant des châteaux de cartes à tâtons, embrassant

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mes projets dans le nuage, indolent comme une aube, je m'amusais à rêver. Je rêvais que s'il m'arrivait de vendre un livre trois cent mille francs, je les dépenserais ainsi : dans l'entre-deux de mes deux fenêtres, à ces deux rubans plats surmontés d'un gros gland où pendaient les tableaux de l'hôtel Soubise, — les gravures m'ont montré cela, — je pends le dessin qui n'existe pas — du Ch.it malade de "NVatteau : les joues de la gentille commère effarée, caressées et battues d'une rouge sanguine, et sa belle prunelle allumée de crayon noir , l'empressement grotesquement charbonné du docteur, et Minet

qui si furieusement £e défend de guérir, — je les vois. C'est

dessous du chat malade, voici installé ce secrétaire signé Riesener au pied gauche du meuble, qui était à vendre 30.000 francs, je ne sais plus où. Sur le secrétaire, il trône, ébouriffé, vieux de trois siècles, beau comme un cauchemar, un chien de Fo d'ancien bleu céleste , la crinière violette, la gueule en tirelire, roulant sous ses sourcils deux boules furi-

la queue en une énorme flamme, — ce monstre chinois qui m'a fait une si mémorable grimace au coin d'une rue d'Anvers. De chaque côté, c'est fort simple, les deux

grands pots de blanc de Saint- Cloud, à lourdes et riches fleurs à la Pillement, boites à thé où la Régence puisait le thé noir avec la petite spatule, et le thé vert avec la petite cuiller de chine à tête de coq : — ils me sourient d'ici chez Lambert Roy, au fond de leur caisse aux armes de Philippe d'Orléans. La tablette du secrétaire est large :

quoi encore ? Pour le devant, ce sera sur leur plateau, six petites glacières de Saxe en feuilles de vigne, semées de fleurettes, assises sur des pieds de fleurs en relief. Pour la gauche, un de mes amis me cède la tasse de Sèvres, signée 2000 — ain<i signait

avec un calembour l'ouvrier Vincent — tasse royale où Louis XVI buvait tous les matins son eau de chicorée.

A droite... à droite, je verrai.

Pour les fenêtres, révolution complète. J'ai horreur des rideaux à plis droits et tombants : je prends les rideaux dont Saint-Aubin a donné le modèle dans la planche du concert ; vraies jupes à volants, à bouillons, du haut en bas, et qu'on remonte sans les tirer. Du papier aux murs, vous pensez bien qu'il ne pouvait en être un moment question. J'envoie un ministre plénipotentiaire, mais habile, vers une vieille dame, chez laquelle j'ai fait un excellent diner à

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Troyes : il me faut les quatre tentures de son salon, des bergeries de Boucher, réjouissantes à l'œil comme un lever de soleil pris au traquenard dans les métiers des Gobelins. Assis aux coins de ma cheminée, deux Amours-faunes de Clodion se balancent dans un serpentemenf de rocaille dorée d'or moulu d'où montent des bougies. Mais le milieu? Point de pendule d'abord ! Une pendule, c'est la main du temps sur votre vie. comme le doigt d'un médecin sur votre pouls... Le milieu... le milieu...

Ici un coup de sonnette très vif, — et la petite Marie dans ma chambre.

— Monsieur, vous êtes l'ami Je M, Thomas. On m'a dit qu'il était malade. Je veux le voir.

Une demi-heure après, une voiture nous descendait rue Saint- Victor. Je ne me rappelle pas que nous nous soyons parlé pendant la route.

La porte de l'allée était ouverte. Le jardin sonnait sourdement sous des coups.

Une petite pluie fine était survenue qui tombait. Thomas, en manches de chemise, piochait furieusement. La moitié du jardin était déjà retournée.

Thomas poussait son ouvrage sans se soucier de nous qui marchions derrière son dos.

— Eh bien ! Thomas, voilà

comme on reçoit ses amis ?

Sans tourner la tête, et sans regarder, sa pioche allant toujours :

— J'ai fini. Encore une cinquantaine de coups de pioche.

— Mais au moins regardez une dame que je vous amène.

Thomas passa sa manche sur son front baigné de sueur, regarda fixement la jeune femme :

— Madame, j'ai l'honneur de vous saluer. Asseyez-vous.

Il n'y avait dans le pauvre jardinet que quelques tiges flétries de pommes de terre.

Et se tournant vers moi :

— Eh bien, voilà ! Le tour est fait, mon cher Monsieur !

Vous vous demandiez pour-

quoi j'avais peur d'eux? Elle est la-dessous ! Je la cherche.

Ils l'ont tuée... Oh! il n'y aura pas de trace, vous verrez !

Je les ai bien entendus cette nuit : aussitôt la lune disparue du ciel, ils sont venus; — ■ doucement, doucement, ils sont entrés dans le jardin...

les misérables! Moi, j'étais couché sur un matelas de liège, et toute ma chambre était remplie d'eau-forte... Je ne pouvais pas descendre..., comprenez-vous? — Il s'arrêta suffoquant. — Le reste, parbleu ! reprit il d'un ton brusque, il faut que vous ayez la tête diablement dure..., ils l'ont enterrée ici... Savez-vous où elle est, vous?... Ah ! la !...

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Otez-vous, Madame, vous me gênez !

— Mais qui . mon Dieu ! ontils enterré? — lui dit Marie

en lui prenant les mains.

— Qui ! Rien ! la petite Marie !

Et il se remit à piocher.

Thomas est mort, il y a de cela six semaines.

Deux amis, le Silence et l'Oubli, l'ont mené à la fosse commune; et son propriétaire a fait six casseroles des cuivres de ses belles planches : les Amours Je /./ Nuit et de la Seine.

Revendeuse de Mâcon

En remontant la rue qui débouche sur le pont de la Saône à Mâcon. vous trouvez à gauche une vieille maison en bois.

La maison est trouée de

petites fenêtres carrées qui bâillent, étranglées pendant deux étages, entre les colonnes cannelées, striées, imbriquées, losangèes, chacune d'un dessin différent de sa voisine. Sur les'colonnettes s'appuient des frises peuplées de satyres et de femmes nues, celles-ci attaquant ceux-là à travers les guirlandes de fleurs en rondebosse, — naïve représentation mythologique, que les Mâconnaises ne peuvent regarder qu'en échappade. Quelques petites lucarnes aux toits pointus, sans volets, laissent entrer au grenier le vent L'hiver, le soleil l'été. Le bois, qui a vieilli et pris les teintes rubiacées de l'acajou, est marqueté

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d'écriteaux numérotant toutes les industries qui se sont casernées dans cette gigantesque façade du bahut. Une tripière, un chaudronnier, un marchand de cartons, une fruitière, une blanchisseuse, se sont établis entre les piliers de bois. Les mous rose-rouge, les malles de carton aux arabesques jaunes, où les filles de la campagne> apportent leur bagage quand elles viennent à Paris entrer en service, les linges blancs, les camisoles foncées, pendues comme une enseigne au-dessus des cuvées de savon, les carottes, les potirons éventrés, les chaudronneries cuivrées ou toutes noires de fumée, tout cela fait un tapage

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de tons et de devantures gucnilleuses au pied de la maison de bois. Entre la tripière et le cartonnier est une fenêtre hermétiquement fermée dont une persienne est rabattue et l'autre seulement entr'ouverte; vous apercevez, sur le rebord de la fenêtre, quelques poteries de Chine ébréchèes ; vous apercevez, collée à la vitre, une feuille de papier sur laquelle est écrit : « Madame Javet, marchande en vieux », d*ns le fond de la pièce obscurèe des scintillements de vieil or, et comme dans un kaléidoscope plein d'ombres, les mille couleurs de quelque chose pendu aux murs.

Que si l'amour du rococo

vous fait pousser une porte à côté de la fenêtre, vous entrez de plain-pied dans le domaine sombre et fantastique de Goya.

Dans la demi nuit au milieu de laquelle jouait une étroite filtrée de lumière, juchée plutôt qu'assise sur un grand coffre semblable à ceux des Moresques, apparaissait dans le rayon lumineux une vieille petite femme vêtue, des pieds à la tête, de noir, et propre comme pourrait l'être une sorcière hollandaise. Deux mèches grises couraient sous le madras autour de tempes desséchées; ses }-eux sans couleur s'éveillaient parfois comme les yeux d'un fiévreux; ses sourcils étaient mitan blancs,

rnitan noirs. Elle n'avait pas de lèvres. Elle était ainsi, tricotant un bas de laine noire, et talonnant son coffre, la diabolique petite créature.

— Que veut monsieur? — Elle avait déjà fiché son épingle à tricoter dans ses cheveux, et était déjà à bas de son coffre.

Elle me fit voir, en trottinant deci, delà, comme une souris, des fragments de retable en bois doré, bon nombre de saints dépossédés de leur nez, un gilet pailleté d'argent qu'elle attribuait à Louis XV, un torse à la Vierge du xiic siècle au bouton du sein saillant de la robe, des pendules de Boule délabrées, de

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