L£8 ANALOGIES DE CE LIVRE AVEC LES OUVRAGES GNOSTIQUES
L'ouvrage qui contient la vie et les sentences du philosophe Secundus a joui d'une grande célébrité dans le monde ancien.
En Occident, il nous est parvenu sous une forme trèsabrégée, et, disons-le, fort peu intéressante. Les manuscrits grecs publiés par Schier d'après Gudius, par L. Holstein, par Orelli, les traductions latines qui ont été insérées dans la grande encyclopédie du dominicain Vincent de Beauvais, intitulée : Miroir historiqm, dans les Adversaria de Barthius , les quelques fragments édités dans diverses publications,
^ Ce n^est pas sans raison que les anciens firent rentrer dans une même classe, la classe des gnosliques , un très-grand nombre d^ccoles et de sectes qui tout d^abord paraissent bien éloignées les unes des autres, car elles diffèrent par le détail de leurs doctrines, de leurs formules et de leurs dogmes pour ainsi dire.
Entre les gnostiques contre lesquels les apôtres eurent à lutter, ceux qui s'inspirèrent de Valentin ou de Marcion, etc., ceux contre lesquels écrivirent le philosophe Plotin et ses disciples, ceux notamment qui inventèrent, au dire de Porphyre, de faux livres de Zoroaslrc considéré par eux comme un prophète, il y avait au moins de commun les tendances, les méthodes et Tesprit général.
Tous, refusant de s'en tenir aux dogmes et à la doctrine établie de la religion qu'ils professaient, se croyaient élevés au-dessus du vulgaire par des inspirations
n'étaient pas faits pour nous donner une idée bien haute de l'ouvrage et du philosophe.
Les détails de biographie proprement dite y sont choquants
plus hautes et ne craignaient pas de combiner avec les données de i^orlliodoxic d'autres données, qu'ils empruntaient parfois à des cultes rivaux.
L'avidité pour le mystère , ie désir de se compléter une cosmogonie , une genèse, un monde idéal qui leur fussent propres, i'altention prêtée à ce qu'ils croyaient la voix de l'esprit et qui était en réalité une imagination bien souvent déréglée, tout cela devait hs entraîner individuellement dans les routes les plus diverses ; aussi trouve^t-on chez les gnostiques toutes les combinaisons possibles des cultes de l'antiquité.
Souvent ils se bornaient à emprunter des mots, qu'ils transformaient aussitôt en êtres. Souvent aussi, après avoir surchargé leur système par des applications successives de cette méthode, ils cherchaient à le simplifier par d'étranges assimilations.
Voila ce qu'était le gnosticisme dans le christianisme des premiers siècles; mais à la même époque, dans tout l'empire romain, s'étaient multipliées des écoles ou des sectes qui ayant les mêmes aspirations, les mêmes habitudes d'esprit, les mêmes métliodes , ne différaient pas plus des gnostiques chrétiens que les divers groupes de ceux-ci ne différaient les uns des autres.
D'où était parti ce mouvement qui se généralisa surtout vers les iii° et iv' siècles de l'ère chrétienne? Quelle part faut-il faire aux mystères Isiaques et Mithraïques, aux théologies de l'Egypte et de l'Orient, aux influences de l'école platonicienne dans les origines de cet éclectisme rêveur, ullra-myslique et enthousiaste, qui menaça la religion chrétienne dans son essence, et transforma le paganisme à son déclin ? Ce sont là des questions pleines d'intérêt sans doute; mais avant de les aborder avec espoir de les résoudre, il serait bon de connaître à fond cet immense courant dans ses branches diverses et ses dérivés innombrables.
A une certaine époque il fut exceptionnel d'échapper entièrement à l'entraînement gnostique (j'emploie ce terme faute d'un meilleur). C'était le moment où Apulée écrivait l'Ane d'or, où les jurisconsultes s'épouvantaient de la magie, où florissaient Plotin en même temps qu'Origène , où , suivant TertuUion , une école gnostique, celle des Valenlinieu^ « était à elle seule extrêmement nombreuse.
Un peu plus tard, après le concile de Nicée, le gnosticisme proprement dit cessa de jouer un grand rôle dans le monde occidental; mais dans l'extrême Orient il résista vivace, et après Mahomet, dans ie musulmanisme , de grandes écoles, de grandes secles se fabriquèrent, suivant les mêmes procédés, un même genre de cosmogonie et de doctrines réservées aux adeptes seuls. Souvent la ressemblance est telle dans les idées fondamentales, dans IcvS termes, dans les entités et dans leurs appellations que ces sectaires paraissent avoir complètement perdu de vue les religions différentes ((ni leur ont servi de point de départ. Si
et immoraux par le style comme par la pensée. Quant aux sentences philosophiques, qui sont des réponses attribuées à Secundus lors d'une entrevue avec Adrien , qui rentrent donc
rhistoire ne rapprenait pas, comment supposer, par exemple, que les Druses soient une secte d^origine mahométane, eux qui maudissent Mahomet et honorent Jésus ? Gomment savoir d'où sont sortis tous ces cultes syro-chaidéens qui subsistent encore, et qui se sont isolés de nom , comme les Druses, an lieu d*avoir gardé le nom, comme bien d'autres, en abandonnant tous les dogmes?
En effet, pour ceux qui prirent part à cet étrange entraînement, le paganisme, le christianisme, le mahométisme n'étaient que des voiles. Ils y admettaient bien des livres, ou des formules, ou des pratiques, ou dos prophéties inspirées, mais d'une inspiration destinée à la foule et par cela même inférieure pour ainsi dire. Leur vénération pour les textes considérés comme sacrés par le vulgaire des fidèles n'avait donc rien d'exclusif, et ils plaçaient bien au-dessus ce qui leur avait été transmis par les traditions de leurs écoles ou ce qu'ils imaginaient eux-mêmes au sujet des plus hauts mystères. De là, le nombre considérable de traditions, d'ouvrages apocryphes, que le gnostidsme a produits. De là aussi cette instabilité, cette diveraité à peu près sans limites qu'on remarque dans les doctrines, non-seulement de ceux qui s'isolèrent par un enseignement occulte comme les Valéntiniens , les Druses, mais de ceux qui gardaient encore les apparences de l'orthodoxie et osaient exposer leurs systèmes au grand jour, comme cette école musulmane dont vient de s'occuper un jeune orientaliste de grand mérite, M. Guyard, dans un article fort intéressant qui a paru dans le dernier numéro du Journal Anatiqucy et que nous sommes heureux de pouvoir mentionner dans ce tirage à part.
De môme que chez les chrétiens Origène, chez les musulmans Abd ar Raxiaq, le célèbre Soufi dont M. Guyard a donné la cosmogonie, au premier abord, pouvait paraître ne pas s'être écarté fondamentalement de la religion qu'il professait, car il en invoque sans cesse les textes sacrés et les fait entrer dans l'exposition de ses systèmes; mais, comme Origène, et c'est là ce qui l'éloigné absolument des vrais mystiques, il a subi profondément les influences étrangères des gnosliques, Valentiniens, païens, néo-plaloniciens ; et généralement ce sont leurs dogmes que par un éclectisme habile il s'efforce de concilier sous le nom de musulmanisme. Tel est, ce semble, l'esprit même de cette école des Soufis.
Souvent les emprunts sont textuels, et peut-être vaudraitr-il mieux, en pareil cas , pour rendre des termes passés traditionnellement dans une langue telle que l'arabe où ils sont devenus trop vagues, ne pas adopter certaines expressions françaises qui, bien que pouvant, il est vrai, paraître consacrées, pour ainsi dire, par les travaux des orientalistes modernes en ce qui touche les sectes musulmanes , ont l'inconvénient de ne pas rappeler les sens primitifs : mieux vaudrait, je crois, remonter, pour s'en aider dans la traduction , aux sources latines , grecques , copies , où tout était beaucoup plus précis.
titre n'a pas cessé d'être copié, traduit et lu avidement par les chrétiens, comme un bon livre. Cette vogue, toujours nouvelle, serait presque incompréhensible si les versions
lution divine existant éternellement sous sa forme vague dans Tespril divin. Mais, comme le fait remarquer M. Guyard, lemot^tX-5 signifie également détermination, proportion déterminée, et il faut. toujours avoir ce sens devant les yeux.
La coexistence de ces mondes^ celui des types permanents, celui de la réalité où les types se tracent et s^efiacent à leur temps, une fois admise, devait conduire Abd ar Razzaq à des définitions qui tantôt tiennent du théisme et tantôt de ce panthéisme où Dieu n'est pas individualisé. Il se rapproche par ce côté étonnamment de notre Secundus.
Ainsi cette définition du second monde, du monde existant dans le temps et dans le lieu, de celui que composent les astres et leurs âmes, les individus et leurs âmes, la matière sous toutes ses formes avec tous ses principes et tous ses éléments, cette définition ne rappelle-t-elle pas d'une manière frappante celle que nous a fournie le texte de Secundus ?
«Le monde (dont nous venons de parler) porte le nom de monde de la royauté. Il agit par la permission de Dieu , met tout en mouvement et dirige les affaires de l'univers, en mesurant la matière et en disposant les causes.»
Et de même que dans Secundus, bien que le monde de la nature soit représenté comme un être actif qui se gouverne souverainement, la toute-puissance divine n'en est pas moins nettement affirmée sans restriction aucune : le monde divin est appelé dans Abd ar Razzaq monde du pouvoir.
Ce monde du pouvoir , le monde supérieur, intellectuel, exerce en effet suivant lui une influence multiple sur le monde de la royauté, le monde inférieur, de la matière unie aux âmes. Il influe à la fois sur les âmes considérées collectivement, dans leur ensemble, comme formant l'âme du monde, et sur chacune de ces âmes isolément.
Pour bien comprendre tout ceci , il faut s'inspirer, non de la théorie du progrès indéfini telle qu'on la professe de nos jours, théorie complètement étrangère à Abd ar Razzaq , mais de celles que lui fournissaient les traditions où il puisait.
A l'imitation des gnostiques et des néo-platoniciens, il admettait, comme Origène, que toutes les âmes, celles des astres et du monde aussi bien que celles des hommes, étaient issues du vov« , de rla substance intellectuelle, leur source et leur réservoir immédiat. w Au point de vue de la création, il s'ensuivait qu'elles tendaient à se rapprocher de cette substance intellectuelle , à ressembler aux prototypes, à réaliser dans leur monde ce qui composait le monde divin, à réparer les imperfections, combler les lacunes et s*orner par la connaissance et l'application des idées premières, éternelles, qui coexistaient dans l'ensemble des plans divins. Ainsi , de cette aspiration des âmes vers le vovs , résultaient pour le monde de la création et de la vie, des lumiùres nouvelles, dos types à réaliser, l'existence de
orientales étaient semblables à la version grecque et à ses dérivés. Je me suis assuré qu'il n'en est pas ainsi.
L'année dernière, en étudiant un manuscrit arabe de la
nouveaux éires ou, ce qui revient au même dans le iangage usité que nous retrouvons dans Secundus, de nouvelles formes, de nouveaux aspects, de nouveaux ornemenlSfde nouvelles qualités.
Mais, il ne faut pas Toublier, à mesure que ces nouveaux types se traçaient, d^autres 8*e(façaient à leur temps ; chacun en effet devait avoir dans Fexistence et,
suivant 1 expression arabe, dans le^cV^ une durée déterminée: les idées mères n^étaient coétemelies et ne pouvaient être réunies en totalité que dans le vovt et dans le ^Uâ^*
Aussi les changements d*état qui pour le monde de la vie étaient la cx)nséquence de ces aspirations des âmes voulant s'assimiler au vous y faisaient disparaître des lacunes, des imperfections, et en créaient d^autres. Les mouvements quVngendrait le désir d*un état parfait rendaient visibles certains types dans la série des plans divins , et en rendaient d^autrcs invisibles. La table rate de Tunivers , sur laquelle les types étemels venaient se refléter successivement à mesure qu^elle se déplaçait, n'en pouvait embrasser Tensemble. Si nous voulions nous servir dVxpressions qui soient plus familières aux lecteurs modernes, nous dirions que c'était le monde du détenir évoluant sous le monde de Vêtre et restant toujours dans le relatif bien qu'aspirant à Vab$olu, Il y avait progrès en ce sens qu'il y avait translation, mouvement vers des horizons entrevus; mais non en ce sens qu'il y eût marche continue , ascensionnelle vers l'état parfait, excluant toute déchéance. La déchéance, elle était possible, non-seulement dans les espèces dont les types étaient effacés, perdus pour l'âme universelle, mais dans les âmes individuelles. Elles aussi découlant du vovç aspiraient à la perfection. Origène , comme Abd ar Raxxaq, admet que des secours d'en haut, Tintervention d'êtres sumaturels peuvent les aider dans la recherche de cette perfection; mais bien qu'il aille jusqu'à dire qu'elles peuvent ainsi s'élever par leurs efforts dans l'échelle des èti*es , il n'en admet pas moins qu'après s'être élevées, elles peuvent encore déchoir et rétrograder dans la série.
Nous parlons ailleurs de ces théories qu'Origène avait développées dans son traité Htpï ip)(ôv et que saint Jérôme a reproduites pour montrer à quel point elles étaient contraires aux dogmes chrétiens , bien que leur auteur se fût efforcé de mettre à profit les Écritures, comme Abd ar Raxzaq cherche a s'appuyer sur le Coran.
En effet, suivant la méthode des Valentiniens, appliquée sans cesse dans le livre copte intitulé Pisti» Sophùiyà l'aide d'assimilations inatlendues, Abd ar Razzaq, derrière lei voiles d'un texte du Coran, veut montrer les bases de tout son système. Il y veut retrouver jusqu'à l'indication de ce qu'il avait emprunté, au sujet de la nature et du rôle du soleil, aux doctrines exposées par Julien l'Apostat
Bibliothèque nationale, le manuscrit 107 du vieux fonds, que j'avais besoin de consulter parce qu'il contenait un écrit at-
dans son traité du Dieu Soleii. Julien i^ Apostat, faisant du soleil une trinité à la fois visible et invisible, y voyait le grand médiateur, émané de Dieu, pure intelligence en même temps qu'être vivant, source de la vie universelle. C'était le Xôyos de Platon sous un nom et sous une forme qui ne rappelaient plus au souvenir le verbe chrétien. C'était d'ailleurs une combinaison ultra-mystique de divers cultes dans un ensemble et dans un esprit aussi gnosliques que possible.
Abd ar Razzaq voit également dans le soleii t^la source de la vie dans l'univers...» «la première manifestation de l'esprit dans l'univers.... dont il est le cœur,n il y place l'âme du monde, l'esprit qui l'anime, et il ajoute que ceteaptit n'est autre chose que la maison habitée par laquelle Dieu a juré dans ce passage du Coran : «Par le mont Sinaï, par un livre icrit sur un rouleau déployé. Par la Maison habitée. Par la voûte élevée. Par la mer gonflée.» Puis il continue en eiEpliquant à sa façon chacun de ces termes. Dans ces explications , bornons-nous à noter une combinaison singulière de ce qui précède avec les doctrines vaienliniennes les plus accusées : « C'est pourquoi , dit Abd ar Razzaq, "la maison habitée a été assignée comme séjour à Jésus , l'esprit de Dieu (le salut soit sur iuil)» et plus loin: «c'est... de la maison habitée que vient le souille de l'esprit, parla combinaison (duquel avec les formes..,) est parachevée la création des êtres animés.»
Ainsi l'esprit solaire du monde, emprunté aux doctrines de Julien l'Apostat, est réuni à Jésus , le verbe des chrétiens ; et Jésus lui-même est réuni à l'esprit de Dieu comme dans un récit apocryphe que nous fournit la Pistis Sophia. Cette curieuse légende valentinienne est mise dans la bouche de Marie, mère de Jésus, comme application d'une phrase de l'Ecriture, qu'elle interprète devant le Seigneur et ses disciples. En voici la traduction :
« Alors que tu étais encore petit , avant que l'esprit ne vînt sur toi , tu étais un jour dans une vigne avec Joseph. L'esprit descendit du haut des cieux; il vint dans ma maison, tout semblable à toi; et je ne le connaissais pas, et je crus que c'était toi. Et l'esprit me dit : « Oià est Jésus mon frère ? j'irai le trouver.» Lorsqu'il me dit cela, je fus surprise, et je pensais que c'était une apparition fantastique pour me tenter. Je le saisis, je l'attachai au pied du lit dans ma maison, pour aller vers vous , Joseph et loi , dans la campagne. Je vous trouvai dans la vigne , où Joseph plaçait les pesseaux. Il arriva donc que quand tu m'entendis dire la chose à Joseph , tu compris, tu te réjouis, et lu me dis : «Où est-il, que je le voie? sinon, je reste à l'attendre, dans ce lieu.» Il advint que lorsque Joseph t'entendit dire ces paroles, il fut tout troublé, et nous nous en allâmes tous ensemble; nous entrâmes dans la maison , nous trouvâmes l'esprit lié au lit, et nous te regardâmes avec lui , nous te trouvâmes semblable à lui ; et celui qui était lié au lit se détacha, il t'embrassa , il le baisa , et toi aussi tu le baisas ; et vous ne fîtes plus qu'un ^ ( 0'<"i>' ÎAO'^f CX\T 1 w" ■'^^w/ , nmqne. (Tome I , p. 1 9 1 . )
tribué à saint Pésunthius, le célèbre métropolitain de Uoptos dont nous possédons les papiers au Louvre, j'y remarquai, au milieu d'ouvrages de piété, la vie de Secundus renfermant ses sentences ou réponses à Adrien.
Dès les premières pages il me parut probable que cett*î version, beaucoup plus étendue, plus intéressante et mieux écrite que la grecque, devait rappeler beaucoup mieux un texte primitif dont le grec devait être un informe abrégé. La comparaison que j'en fis avec une version éthiopienne et quelques fragments d'une version syriaque me confirmèrent dans cette pensée.
Partout, dans la biographie comme dans les sentences, les textes orientaux offraient une suite dans les idées, qui faisait défaut dans le grec; et cependant le grec reproduisait souvent d'une façon littérale quelques lambeaux de phrases ou quelques expressions, ou renonciation de quelques fails qui, isolés ainsi, n'avaient plus de raison d'être.
Quant aux doctrines philosophiques qui auraient inspiré cet ouvrage, d'après les textes orientaux, elles rentreraient dans ces doctrines semi-philosophiques et semi-religieuses qui s'étaient tant multipliées dans les premiers siècles de l'empire romain, et dont il serait si intéressant de connaître à fond tout l'ensemble.
A cette époque, où le christianisme n'avait pas encore triomphé , le mouvement qui devait aboutir à l'abandon complet' du paganisme remuait vivement les esprits.
On aspirait à la*compréhension des mystères de la nature, de la création, de l'homme et de Dieu.
De toutes parts s'élevaient des écoles ou des sectes qui, se donnant comme chrétiennes, ou juives, ou encore païennes et philosophiques, prétendaient avoir la vraie science, la vraie sagesse, la vraie gnose, la vraie cabale.
En même temps se multipliaient, malgré les peines les
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plus sévères, comme on peut le voir dans les écrits des jurisconsultes contemporains S toutes les espèces de magie, de sorcellerie, etc., qui souvent étaient une forme ou une dérivation de doctrines gnostiques 2. Ne faisait-on pas des
* Au temps oii écrivait le jurisconsulte Paul, c'est-à-dire sous des empereurs t]ui portaient le nom d'Antonin , les magiciens étaient brûlés vifs; ceux qui avaient «tudié ia magie sans en faire d'application étaient punis du dernier supplice , exposés aux bêtes ou mis en croix. Il n'était permis à personne de conserver chez soi des livres de magie. Quand on découvrait de ces livres, on les brûlait publiquement, et ceux chez qui on les avait trouvés étaient punis de mort s'ils étaient de condition humble ; dans le cas contraire , on les déportait dans une île après confiscation des biens. crCe n'est pas en effet seulement In pratique, mais aussi la connaissance de cet art qui est prohibée, 77 concluait Paul : non tantum hujus artis profesiiOfSed etiam scientia prohibita eiU (Paul, Sentent, lib. V, tit. xxiii.)
Pour en venir à de pareilles extrémités, il fallait qu'on ne doutât pas de la toute-puissance des formules magiques.
^ Pour voir à quel point la croyance dans la magie et dans la puissance des formules magiques était devenue pour ainsi dire universelle , il faut lire non-seulement les œuvres des rhéteurs et des philosophes païens de cette époque , mais les écrits des Pères, entre autres le traité d'Origène contre Celse.
CeLse, dans son pamphlet contre le christianisme, avait attribué le culte des anges à l'impression qu'auraient faite sur les Juifs les prestiges des magiciens faisant apparaître des spectres. 11 avait comparé les miracles du Christ à ceux des adeptes des arts égyptiens. {Ùptyévovs xarà K^Xo-ov, jS. a, 68; jS. |S, AS, A 9, 5o, etc.; jS. e, 9.)
Origène, dans sa réponse, s'appuie à son tour sur les prodiges des incantateurs et des magiciens pour établir, contrairement à Ccise, qu'il ne suflilrpas d'adorer un Dieu unique, qu'il faut l'adorer sous ses vrais noms, et qu'il n'est pas indifférent «de l'appeler Jupiter ou Très-Haut, Zeus, ou Adonaï, ou Sabaoth, ou Ammon comme les Égyptiens, ou Pappae comme les Scythes.»
«On en a la preuve manifeste, dit-il, dans les incantations que les premiers auteurs des langues ont employées, chacun suivant sa langue et la prononciation diverse des noms; car, ainsi que nous l'avons déjà montré brièvement plus haut, les mots qui ont puissance dans une certaine langue , si on les traduit dans une
autre, perdentieur efficacité
Par exemple, les noms d'Abraham , d'isaac et de Jacob ont une signification qu'il est possible de traduire en grec. Or celui qui , en incantant,ou en conjurant, aura nommé le Dieu d'Abraham, et le Dieu d'isaac, et le Dieu de Jacob, par la nature et la puissance de ces noms fera que les démons eux-mêmes, vaincus, devront obéir à ses ordres; tandis que, au contraire, si l'on dit ô Q-eos 'aaxpbs èxXexrov Trjs rij(^ovs Hat ô Q-eos tov yé^.cûjos xai ô Q-e&s tov ^1epvia1ov^ on n'obtiendra rien de plus par ces noms que si l'on on avait prononcé d'autres dépourvus do toute vertu.
évocations dans l'école païenne, néo-platonicienne d'Alexandrie?
H en est de même du nom Itraél : si on le traduit en grec ou dans une autre langue, il n^aura aucune puissance; si, au contraire intact, il est joint avec les mots auxqueb ceux qui savent ont Tiiabitude de le joindre , il produira ce que les incantateurs annoncent qu'il faut attendre de la prononciation de ces paroles. De même du mot Sabaothy si usité dans les incantations. n (1^* ^f ^^0
Ailleurs, Orîgène oppose le môme genre d'arguments aux doutes exprimés par Gelse sur Tantiquité de la Genèse et de ses récits : cSi Abraham, Isaac et Jacob n'avaient pas exislé, leurs noms dans la formule Dieu d'Abraham et Dieu d*ïiaae et Dieu de Jacob n'auraient pas la puissance qui les fait employer non- seulement par les Juifs dans leurs prières et leurs exorcismes, mais par tous ceux qui font usage d'incantations et de formules.» (^. ^, 33.)
Du reste, malgré l'étendue et l'élévation de son esprit, Origène n'a pas échappe à l'influence du milieu.
Son Traité dei principes était de telle nature que, même dans la traduction de Rufin , son apologiste, il parait souvent bien éloigné du vrai christianisme. Cependant saint Jérôme accusait Rufin d'avoir supprimé les expressions et atténué les passages les plus caractéristiques; et, pour permettre aux lecteurs de se rendre compte d'un système alors condamné par les évêqnes d'Egypte réunis en concile, par le patriarche Théophile dans ses encycliques pascales, etc., il avait cru devoir donner une traduction nouvelle, plus littérale, dout il nous reste quelques extraits dans ses épitres. C'est surtout dans ce Traité des principes qn'Origène avait exposé dogmatiquement des doctrines fondamentales, auxquelles il se réfère dans son Traité contre Celse et ailleurs, et qui sont des combinaisons d'éléments étrangère avec la foi chrétienne.
Sa théorie sur certains noms et leur puissance quand on ne les traduit pas lui était commune avec un grand nombre de sectes gnostiques, juives ou même païennes. Jamblique, dans son livre sur Le» mystères , au chapitre des noms divins, expose les mêmes croyances.
Quant à l'astrologie, qui rentrait aussi bien que la magie dans les arts égyptiens, il paraît qu'Origène y avait également foi.
11 considère les astres comme des puissances célestes, éclairées de la lumière de la sagesse divine, raisonnables, pouvant pécher et se convertir. {ïlepi dpjffiv, |3.a, VII, a, 3, /i, 5;|3. ^,?iii, 3=Ka7àKéX(Tov, e, lo, ii, is.) Il concède qu'ils ont une influence sur les choses d'ici-bas , et peut-être même peuvent les annoncer, comme des prophètes. Si l'on ne doit pas les adorer, c'est qu'on ne doit pas adorer les plus grands prophètes, et que, d'ailleure, les astres «r préfèrent eux-mêmes que nous nous en remettions à Dieu, auquel ils portent nos prières, plutôt que de nous adresser à eux et de leur faire partager avec Dieu nos vœux et nos supplications, t? (Kaxot K^A(7ov, e, 1 1.)
Rien entendu il leur attribue à chacun une âme, âme qu'il croit avoir exista
Du reste, quel que fût le culte qu'ils prenaient pour point
de départ, qu'ils fussent plus ou moins près de tomber pra-
avant la création du monde et devoir subsister après la destruction de la matière, afin de recevoir alors la récompense ou la punition suivant ses mérites ou ses démérites. (Uepî àp^éûv^ |3. a, vu; ^. |3, viii.) Ce sont des âmes fixées à une substance matérielle qui est leur corps : animam tolvt antiquiorem esse all^atione ejus ad corpus . . . , dit la traduction de Rufin ,.qui remplace le texte perdu. Les astres sont en hiérarchie parmi les puissances célestes.
Les vrais gnostiques, prétendant tout savoir, ne s^en tenaient pas là : ils racontaient en détail Thistoirc des astres. Ainsi , dans un ouvrage copte , traduit par Schwartzc sous le nom de Pistis Sophia, les aslres sont représentés comme des
puissances ou des chefs HS-D'YCU tT , dont plusieurs ont péché et qui ont été liés à la sphère.
Leur nombre est de i ,800, d'un ordre inférieur, an-dessus desquels dominent 36 principaux.
En outre , le grand ordonnateur léou « établit aussi d'autres grands chefs , qui rom-
mandcnt sur les 36o et sur tous les 2>p^Çl\K liés : ceux-là (sont) ceux que Ton appelle dans tout le monde de l'humanité des noms suivants : le premier on le nomme Salume, le second Mars, le troisième Mercure, le quatrième Vénus,
le cinquième Jupiter» : 2>.Ç^Ka\ HKE ^O'^ HKO^' K«»pj^aUV
TïKOCJWOCTHpq ît^TJW-n^pWJaE nîtEip2>^ît. ITE ^O*^- EST ECyX^'^JW-O'^fTE EpOq !^E KpO^OC TTJUtE^CUX^'^ !^E 2>pHC. TTJW-E^OJOJaïÂ^ !^E ^EpJWHC TT^W-E^q-
^00*^ !^E ^«>^cî)po:^X^H. TTJ^E^'i^O'^ :KE TTX,E')fC. En
un mot, ce sont les planètes. (Pistis Sophia, t. I, p. 36i )
Ayant à jouer un si grand rôle, ces planètes reçurent des forces empruntées à des puissances supérieures et divines. Ainsi Saturne reçut sa force du grand invisible lui-même; Vénus, de la pistis sophia, la sagesse vraie et croyante; et léou, ayant «réfléchi qu'il y avait besoin d'un pilote pour gouverner le monde avec les œons
de la sphère, afin qu'ils ne le perdent pas dans leur perversité tira une
force du petit Sabaoth le bon et la lia dans Jupiter, parce qu'il est bon,
afin qu'il les gouverne dans sa bonté.» ^C^^^TH^ 5^E CEpJCp^^ ÎÂO'^^SE E^pEqp^ii^EÂiTTKOCM-OC Wt ÎÂ^sSam ÎT- T^ECfî^Ep«>^>'EÏÏnE'^^^K0q^^E')CTT0nHpî«^.2>.qÊia\K
tiqueiuent clans la magie, les divers gnostiques se rapprochaient bientôt les uns des autres par certaines tendances gé-
E^pX-i ET^JW-ECOC 2>^qCCUK ïïo'^ :^'^n2aJLiC E&0>i^5I
TÏKO'ii nC^-ÊMU^ TT2>^r^5^^0C TT5^nrJUEC0C 5^qA^opc
^W ^E^fC EÊiOAtSE O^l^r'l^^OC ITE. ETpEqp^^JÏiJUE
•W-JW-OO'^ ^n '^Eq^K^5^r^5^^0C. Les quelques mois dont je ne donne pas la Iraduction se rapportent à ce que les gnostiques appelaieiitlenoilicu
'^•ULECOC et nous obligeraient à de trop longs commentaires.
Dès lors Jupiter paraît pleinement assimilé à ce petit Sabaoth : TTKO'YÎ ÛC2>^£i2>^CL\^ lT2.r^2>^0C TTX^Ï. ETE CyS.-^CU^O'TTE Epoq
^A>- ITKOC-WLOC !^E ^E'^C. On entrevoit là le souvenir de cette autre
assimilation entre Jupiter et le dieu des Juifs, que Gelse formulait vers le temps d'Adrien , et Tcpithète de bon donnée à Jupiter, le rôle qu'on lui attribue de gouverner le monde, paraissent bien en effet des écbos transformés de doctrines païennes.
Ongène lui-même encourut le reproche de suivre Técole de Platon dans ses idées les moins chrétiennes, reproche que formula surtout Marcel d'Ancyre.
Dans son livre Uepi àp^œv^ déjà cité précédemment, il soutenait, à propos des esprits appelés /itinc^f du monde y que, parmi les êtres incorporels, puitêances ou vertus céhites, un certain nombre méritaient vraiment le nom de princes, parce qu'ils étaient chacun spécialement chargés soit d'une ville, soit d'un peuple. Ce prince, qui avait à veiller sur la destinée de son peuple ou de sa ville jusqu'à la venue du Messie, lui fabriquait aussi des doctrines et des dogmes : vhabentes «tnguUsapientias suas et astruentes dogmata sua variasque sententias. n (Traduction de Rufin, 1. m, cap. m.) Il pose comme douteuse la question de savoir si, quand ces princes du monde se mirent à combattre la vraie sagesse, la vraie doctrine enseignées par Jésus, ils agirent ainsi par malice, ou de bonne foi par ignorance. (Ibid.) Il leur attribue à peu près le rôle que Mahomet donna plus lard à ces génies qui, l'ayant écouté, convertirent leurs peuples (Coran, XLVl, v. a8).
Il va même beaucoup plus loin , car il ajoule : « 11 y a encore , outre ces princes , d'autres puissances spéciales de ce monde, c'est-à-dire des vertus jtpivitueUei présidant à certaines œuvres qu'elles se sont assignées en propre à elles-mêmes,
par leur choix , dans l'indépendance de leur libre arbitre
par exemple, de telle sorte qu'il y ait une puissance et vertu spéciale pour inspirer la poésie, une autre pour la géométrie, et de même des vertus propres pour promouvoir chacun des arts , chacune des sciences de ce genre : n Sunt prœterea etiam aUœ,prœter hos principes spéciales , quœdam hnjus mundi energiœt id est w*-
— là —
nérales, certaines méthodes communes, souvent même par des concordances inattendues dans les doctrines cosmogoniques et les principes fondamentaux ^ Aussi de tous les hérétiques, il y en eut peu qui s'éloignèrent autant des vrais chrétiens que les gnostiques, et ce furent surtout ceux-là qui menacèrent l'existence du christianisme à son aurore.
tuteê apiritakê aîiquœ , cerUi quœnam opérantes , quœ ipsœ iibipro arhilrii 9ui libertate ut agerent elegerunt , ex quitus sunt isti principes qui operantur sapienUam hujus mundi : verbi causa, ut sit propria quœdam energia et virtus, quœ inspiret poeticam, alia quœ geometriam, et ita quœque singulas quasque hujusce modiar^ tes disciplinasque commoveant, ( Ibid. )
On sait quelle estime les philosophes contemporains avaient professée pour Origène. Dans son histoire ecclésiastique, Eusèbe rapporte que souvent «ils lui envoyaient leurs ouvrages à corriger, comme à leur maître, n
Mais on ne sera pus étonné de Tindignation que ce traité ïlepl dpxfiv excita de la part des Pères, saint Jérôme, saint Épiphane, le patriarche Théophile, etc., qui Texaminèrent avec soin deux siècles après Origène.
A ce moment, au ?* siècle de notre ère, les principales hérésies ne présentaient plus aucun rapport avec la mystique païenne ou le judéo-platonicisme. Le patriarche Théophile faisait énergiquement la guerre au paganisme : il avait détruit le Serapéum et les sanctuaires de Ganope. Son successeur et neveu saint Cyrille devait bientôt faire expulser les Juifs. La ville d^Alexandrie tendait de plus en plus à devenir absolument chrétienne.
Ils étaient déjà loin les souvenirs des temps où T Egypte était, pour ainsi dire, le principal siège d^un éclectisme sans limite, des concessions et des conciliations les plus invraisemblables ; où Tempereur Adrien s'exprimait en ces termes dans une lettre à son sujel :
ff^Sgyptum, quam mihi laudabas, Serviane carissime, lotam didici levem, pendulam , et ad omnia famœ momenta volitantem. llli qui Serapin colunt Ghristiani sunt, et devoli sunt Serapi qui se Ghristi episcopos dicunt. Nemo iilic archi-synagogus Judœorum, nemo Samarites, nemo Christianorum presbiter, non mathematicus, non haruspex, non aliptes. Ipse ille patriarcha, cum iEgyptum venerit, ab aliis Serapidem adorare, ab aliis cogitur Chnstum.)» (Flav. Vopisc. Sa tu minus.)
Cette peinture est évidemment d'une exagération extrême. Mais il est vrai que la magie et l'astrologie méritèrent longtemps le nom à^arts égyptiens, et qu'on peut se trouver parfois trè»embarrassé pour déterminer avec précision la religion dont était parti et que prétendait professer encore l'auteur de telle ou telle production orientale des premiers siècles de l'ère chrétienne.
^ C'est ainsi que les gnosticismes les plus divers d'origine ont pu se combiner dans la Pistis sophia.
En Occident le mouvement gnostique s'arrêta bientôt; mais il resta longtemps puissant dans le monde oriental. La religion des Druses, encore subsistante, si essentiellement différente de celle que fonda Mahomet, est un produit du gnosticisme, appliqué au musulmanisme ^ dans les célèbres Conférence» de la sagesse; et parallèlement, en Egypte^, chez les chrétiens, le gnosticisme inspira des livres nombreux d'une date peu reculée.
Ce n'est donc pas un fait passager, isolé dans l'histoire de l'esprit humain, que le goût passionné de la gnose; mais jamais peut-être il ne fut si généralisé que vers la (in du paganisme.
A côté de ces aspirations vers un monde inconnu, se développaient les aspirations au renoncement des choses^ terrestres. Les auteurs anciens, les apologistes chrétiens comme Origène^
^ Notre si savant et si bienveillant maître M. Defrcmery a publié un livre trèscurieux sur une autre secte gnostique , également issue du musulmanisme et antérieure à celle des Druses. (Essai sur Vhistoire des Ismaéliens ou Batiniens de la Perse , plus connus sous le nom (2'As8assins,par M. G. Defrémery. Extraitdu Journal asiatique, Paris, 1867.) A propos de cette secte , Thislorien persan Ala Eddin Djouéini s'exprime dans les termes suivants : « Au commencement de Tislamisme, après le règne des Khalifes qui marchèrent dans la droite voie (c'esUà-dire, explique M. Defrémery, les quatre premiers successeurs de Mahomet), il s^éleva, au milieu des musulmans, une troupe d^hommes dont Tesprit n'avait aucun attachement pour la foi musulmane, tandis que, au contraire, le zèle pour le magisme était fermement établi dans leur cœur. Afin de semer le doute et Terreur, ces individus publièrent que la foi religieuse a une signification interne qui demeure ca chée à la plupart des honunes. Ils alléguaient, à Tappui de ces discours mensongers , des paroles émanées des philosophes grecs et qui étaient arrivées jusqu'à eux. Ils y mêlaient quelques points des dogmes du magisme. . . » (Loc. cit. p. 5 et 6.) 11 est difficile de mieux peindre l'influence gnostique qui se faisait sentir dans le musulmanisme, alors qu'elle ne menaçait plus la foi chrétienne.
^ Cette persistance du gnosticisme en Egypte est très -remarquable. Il y avait pris son origine (Sulp. Sever. 1. XI, etc.) et, plusieurs siècles plus tard, Sénuti , dans un sermon contre les gnostiques, après avoir exposé un de leurs systèmes, ajoutait : «Nombreuses sont leurs paroles d'erreur; nombreux, ceux. qui s'égarent en elles; et ib en trompent d'autres.» (Zoega, Catalog, p. 635.)
^ Kai oi <piX6(To(poi y* àv eà^atvro dyelpeiv rotroijjovs dxpoajâs "kàytùv ènX tô
aussi bien que Martial \ Juvénal^ Aulugelle\ etc. , Galien luimême, dans le récit de sa pratique médicale, nous parlent de ces philosophes qui, renonçant aux biens, aux plaisirs de tout genre, aux joies de la famille, pauvrement vêtus, vivant d'aumônes, haranguaient la foule et lui prêchaient la morale du renoncement. Ceux-là n'avaient , suivant la phrase de Galien, ni femme, ni enfant, ni esclaves; quand un d'eux mourait , c'étaient les autres qui procédaient à ses funérailles^, sans aucune espèce de deuil.
De nombreuses sectes hérétiques proscrivaient aussi le mariage^. Le mépris» la haine de la femme étaient alors professés par beaucoup ^.
HoÀàv igapoKaXoivTùfp. Owep 'aevofi^ica<jt iid)it</Ja t6Sv xvvtxœv vivef, SrtyLotriqi «rpds TOUS igaparxjy^dvovTas StaXeyàiievot. Âp' oZv xoâ roiÙTovt , fiil (rvvadpoiiovtas p.èv 70ÙS vop.tioftévovs igevatêevadou xaXovvxa? S' dito tov rpiôSov, xai avpdyovtas dxpoaràs, (^ifaovai 'oapaitXndlovç elvou toU èv tàtt dyopaU ta è'ntppn'r6ra':a èifi- Seixvviiévois y xai dyeipovaiv (Kaià KéXaov ^ |3. 7, 5o.)
* Epigr. lib. IV, 53.
* Satir, XIII, vers lai, et Scholiast.
^ NuiU attiquei, III, cap. 11. — Gonf. Philostr. ÂpotL; JuHen, poitim, etc.
* Méthode de gtiéi-ir, lib. XIII, cap. x?. Voir VHUtoire de la projfeêsion médicale chez les Romairu, par mon frère, le docteur Revillout {Comptée rendus de V Académie des sciences morales et politiques, tomes LXXVI, LXXVIII, LXXXI, et Gazette des hôpitaux, années 1866-1867.)
^ Suivant saint Epiphane, les Valésiens allaient josqu^à rendre eunuques tous ceux qui se rattachaient à leurs sectes. ( Voy. le cbap. Valésiens dans V Antidote contre les hérésies, )
^ ^historien FI. Josèpbe, au second livre de la Guerre judmque , cbap. vu, raconte que, si les Esséniens gardaient la continence et ne se mariaient pas, c^était par défiance de la femme , « étant persuadés qu^aucune d^elles ne gardait sa foi à un seul. 7). . . làs èè xâip yvvtuxœv daeXyeias (^Xaaffofievot , xal ftrjSeitia» tïfpeîv 'oeiteKTfUvoi tifv tspos fya 'ol&liv.
II y eut aussi cbez les païens, au rapport de saint Epipbane, des espèces de moines qui ne se mariaient pas et renonçaient à toute espèce de propriété. Ils se nommaient MassiUens, ce qui veut dire prieurs, remarque saint Epipbane; et il ajoute : «Issus des gentils, ils n^embrassèrent ni la religion judaïque, ni le cbristianisme ; ils ne se rattachèrent pas non plus aux Samaritains; mais ils sont restés absolument païens et soutiennent qu'il y a des dieux, t) Ils multiplièrent leurs oratoires tant en Orient qu'en Occident, se réunissant pour cbanler des
C'est précisément un axiome injurieux pour les femmes en général , la négation de leur vertu , qui , dans toutes les versions connues, amène le fait capital des aventures de Secundus.
Suivant le texte arabe, Secundus trouva cet axiome dans les écrits d'un sage illustre; et il commence par protester, car sa mère serait comprise dans l'expression toutes les femmes, et il croit fermement à la vertu de sa mère.
Mais sa confiance illimitée dans la sagesse de son auteur est difficile à concilier avec son respect pour sa mère; et il est heureux de trouver un peu plus loin , dans le même livre , un moyen de sortir enfin de cette situation d'esprit. Ce moyen, c'est exactement ce qu'on appelle de nos jours la méthode expérimentale. ç^Pour établir la vérité, il est toujours besoin de preuve, dit le sage, ennemi des femmes, et il faut expérimenter avant de croire.» C'est alors que, pour en finir avec ses doutes, Secundus se résout à faire, en retournant dans son pays, sur sa mère elle-même, qui ne peut le reconnaître, une expérience, qui aboutit à la confusion et au suicide de la pauvre femme.
hymnes qu^avaient composées quelques-uns d'entre eux à la gloire du Dieu suprême. Sous le règne de Constantin, des chrétiens hérétiques se mirent à imiter leur genre de vie et adoptèrent leurs noms. G^est même pourquoi saint Epiphane a consacré tout un chapitre aux Massiliens dans son traité Contre Us héréaiei. Quant à ces Massiliens païens, ils furent, comme tels, poursuivis, emprisonnés et tués en grand nombre sous les successeurs de Constantin. « Alors , raconte saint Epiphane, quelques-uns d'entre eux, recueillant les corps de ceux qui avaient été tués pour cette impiété du paganisme, les ensevelirent en certains lieux , où ils viennent chanter des louanges et des hymnes : et ils veulent qu'on les appelle martyrietu , précisément à cause de ceux-là, des martyrs de Tidolâtrie.?) En fait, ces païens qui, croyant à plusieurs dieux, «n'en honoraient qu'un seul,n qui construisaient des oratoires où ils venaient chanter des hymnes «et vivaient eux-mêmes en plein air, 7) qui avaient renoncé au monde, au mariage , et étaient convaincus au point de subir la mort en se regardant comité des martyrs; ces païens qui , ne voulant être ni chrétiens ni juifs, se rapprochaient pourtant étonnamment de sectes juives ou chrétiennes d'origine et même de nom, c'étaient encore là des gnosliques.
Dans le grec, la protestation de Secundus, ses hésitations, tout ce qui touche Texallation de la méthode expérimentale par cet auteur qu'il admirait, en un mot tout ce qui prépare et fait supporter dans l'arabe le récit d'une expérience trèsdélicate à raconter, tout cela est supprimé, peut-être comme faisant longueur.
Pour la même raison sans doute, une curieuse parabole, qui, dans l'arabe, vient rattacher intimement tout ce récit à l'exposition des doctrines philosophiques de Secundus, est également supprimée dans le grec.
Il n'en faudrait pas davantage pour modifier entièrement le caractère de ce récit; mais le traducteur grec ne s'est pas contenté de l'isoler ainsi : il y a trouvé l'occasion de peintures lubriques et de détails obscènes que l'arabe ne contient pas.
En outre, dans l'arabe, la scène était placée dans le seul lieu oii elle fût possible, en plein Orient. Ici l'auteur a soin de dire que les études de son héros avaient été commencées à Béryte, ville de Phénicie, aujourd'hui Beyrout : ce héros raisonne, parle, agit comme un Sémite et non point comme un Grec. En vrai Sémite, il garde une certaine chasteté dans une expérience incroyable, chasteté de pensée aussi bien que d'action, et alors que sa mère, ne le connaissant pas, s'attend à une scène d'amour, dès l'abord elle observe en lui un profond respect qui l'étonné.
Dans le grec, c'est tout autre chose, et Secundus, les yeux brillants, fait preuve de la corruption la plus profonde par la manière dont il poursuit la même expérience.
Ainsi, dès le début, nous voyons que ces deux textes ont été écrits suivant des méthodes et dans un esprit tout différents.
11 est bon de rappeler ici qu'en dehors de l'ouvrage que nous examinons , nous n'avons aucun renseignement digne de
foi sur notre Sccundus. Philostrate parle d'un rhéteur, les Pères de l'Eglise parlent d'un gnostique qui portait ce nom. Quant à Suidas, il confond tout. Son Secundus, philosophe athénien, autrement nommé Pline, aurait composé des ouvrages de rhétoriqtœ, après avoir été disciple d*Hérodote.
Il est donc permis de se demander si le héros de cet ouvrage a réellement existé, et si, au lieu de biographie , nous n'avons pas plutôt affaire à une sorte de roman philosophique.
Le texte arabe en effet débute comme un roman ou comme un conte. Voici la traduction de ses premières pages :
c(Il y avait un homme puissant et riche tant en biens qu'en esclaves.
c(Il eut un fils qu'on appela Secundus. Ce fut son unique enfant ; et quand il l'obtint il se réjouit d'une grande joie.
«Lorsque l'enfant fut un peu grand, il l'envoya à l'école, où il apprit dans un temps court ce qui était nécessaire. Car il était très-intelligent.
<t Quand il eut atteint la douzième année de son âge, son père l'envoya à la ville de Béryte et à Athènes pour s'y instruire dans la sagesse et la philosophie.
« Lorsqu'il arriva à Athènes, il prodigua ses efforts et montra une véritable avidité pour s'instruire. Il parvint bientôt à une grande renommée par son intelligence supérieure, ù tel point qu'il dépassa tous ses contemporains et s'éleva au-dessus de toiis les hommes de son temps dans la connaissance de la sagesse, de ses mystères et de ses paraboles.
c(ll resta encore vingt années à lire et à étudier, de manière qu'il embrassa toutes les sciences.
(i Tandis qu'un jour il lisait dans un livre de la sagesse,
enseignant la philosophie, il trouva ces paroles: Qtiantaux
femmes, il nen est pas dliotmêtes parmi elles; mais toutes eUes sont
corrompues, c'est-à-dire que toutes les femmes soupirent après les
hommes (si ce n est celles qui ont embrassé le service de Dieu),
•t Secundus était un vrai savant. 11 se dit en lui-iuéme : Alors tu regardes même ma mère comme une femme corrompue ? Certes , moi , je sais que ma mère est une femme très-honnéte, assurément!
«Cependant voilà ce savant qui dit que toutes les femmes sont corrompues. Il dit toutes, c'est-à-dire aussi bien les femmes distinguées que celles du commun : aucune n'est exceptée parmi elles dans ce mot toutes.
«Après cela, il continua à lire ce livre, et il trouva que pour établir la vérité il est toujours besoin de preuve et qu'il faut expérimenter avant de croire.
«Alors Secundus rendit gloire au Dieu très-haut de ce qu'il avait trouvé la porte qui conduit à la connaissance de la vérité, c'est-à-dire la méthode expérimentale.
«Il réfléchit donc et se dit en lui-même: Sans aucun doute, si je vis et si je retourne dans mon pays , j'expérimenterai sur ma mère.
«Je l'éprouverai et ainsi je saurai la vérité. Car elle ne pourra plus me reconnaître ; et rien n'empêché que je lui fasse parvenir un mot.
«Voilà vingt ans que je suis éloigné d'elle; et je l'ai quittée n'ayant que douze ans et étant enoore un enfant sans barbe. Maintenant j'ai de la barbe , je suis parvenu à l'âge viril , et elle ne me reconnaîtra pas quand je la solliciterai pour cette sorte de chose.
«Ainsi je saurai la vérité au sujet de ce qui est écrit là sur les femmes.
«Si cela est vrai, je me serai assuré que rien ne vaut la philosophie et la sagesse pour établir la vérité.
«Et si je ne trouve pas que cela soit vrai, je repousserai et mépriserai toute la sagesse des écoles philosophiques traditionnelles et toutes leurs doctrines.
«Or il arriva que son père était mort depuis l'époque où il
Tavait quitte. Et Secundus, étant parfait en toute espèce de sagesse et de philosophie, après vingt ans revint à sa ville.
«Lorsqu'il arriva, il se dirigea vers l'endroit où Ton puisait l'eau. En cet instant une fille vint aussi pour prendre de l'eau, et Secundus reconnut que c'était son esclave; mais elle ne le reconnut pas.
c(Il l'appela en disant: «Viens ici. 99 Elle s'approcha de lui pour qu'il pût lui parler.
«Il lui dit: «Ton maître est-il aujourd'hui dans la ville? w La jeune fille répondit : « Mon maître est mort depuis déjà «vingt ans, ?> et elle se mit à pleurer.
«Secundus lui dit : «Où est dans cette ville le fils de ton « maître? 5J La jeune fille répondit: «Voilà plus de vingt ans «que mon maître est parti pour étudier la sagesse et la phi- «losophie. ?>
«Secundus reprit : «Si les choses sont ainsi, prends ces cent «dinars, donne-les à ta maîtresse et gagne son cœur afin que «je passe avec elle une seule nuit. Je te donnerai à toi cinquante « dinars pour ta peine.
«Fais-lui donc connaître mon désir et dis-lui: Voilà qu'un «homme en qui on peut se fier, négociant de profession , élé- «gant de tournure, agréable de complexion et d'une beauté «parfaite, demande de toi une seule nuit. C'est un voyageur u qui reprendra sa route vers son pays demain matin et qui « ne fera connaître à personne notre secret. »
«La jeune fille reçut de lui les cent cinquante dinars: cent pour sa maîtresse et cinquante pour elle. Car elle ne savait pas que c'était le fils de son maître.
«Le sage se dit alors à lui-même. Si la jeune fille, après avoir touché l'argent ne revient pas vers moi, je me réjouirai et je dirai : «Certes je ne puis ajouter foi à ce qui a été dit au «sujet des femmes. 97
«Si elle revient et me dit : « Ma maîtresse ne peut consentir à
« commettre ia fornication sur le lit de son époux ; d cela me réjouira encore plus. Je la remercierai, je la louerai, je l'honorerai, et je saurai que ma mère est une honnête femme.
«Et si la jeune fille revient et me dit: «Cela plaftà ma maî- « tresse, » j'aurai vérifié la justesse de ce qui a élé écrit sur les femmes.
«Or, voilà que la jeune fille, après avoir reçu l'argent, alla à la maison chez sa maîtresse ; et elle était toute joyeuse et souriante, disant : « Oh ! ma maîtresse , c'est aujourd'hui que je « me réjouis pour toi. Dieu a écarté loin de loi le chagrin et la «tristesse de cœur que tu avais au sujet de notre maître.»
« Et quand elle eut dit cela, elle lui donna leîf cent cinquante dinars, toute joyeuse. Or, sa maîtresse lui dit: «Qu'est-ce que « cela ? j)
« La jeune fille dit tout bas à l'oreille de sa maîtresse : « Un «commerçant qui passait m'a demandé de te dire qu'il désirait «dormir chez toi une seule nuit. Demain matin il s'en ira pour « continuer sa route. Car c'est un voyageur. »
« Lorsque sa maîtresse entendit cela , elle fut remplie de colère. Elle prit le siège qui était sous elle, sur lequel elle était assise, et elle l'en frappa à la tête en disant : «Esclave de « malheur! Comment as-tu l'audace de me tenir un tel langage? «et comment te présentes-tu devant moi avec une seniblable « parole ?
«As-tu vu de moi quelque action honteuse? As-tu vu en «moi rien d'analogue à la conduite des femmes sans éducation???
«Quant à la jeune fille, son sang coulait de sa tête et inondait ses vêtements. Elle se mit à pleurer en disant: «Je n'avais «voulu pour toi que ton bien. Mais du reste je me juge digne «de cela et de plus que cela, n
«Elle commença alors à lui dire: « Ne pense pas être bien «ferme de résolution, ni que personne ne puisse te tenter et «le séduire.
<tMoi,je sais de lui que c'est seulement une nuit qu'il pas- « sera avec toi ; et ensuite il partira. »
((Puis elle commença à l'amadouer par des paroles et elle dit encore : ce Oh ! femme peu reconnaissante! Oh! toi qui choisis c( vraiment le malheur plutôt que les plaisirs du cœur! Je te dirai «que si lu l'avais vu, avant même qu'il te parlât et t'entre- «tînt d'aucune chose, tu désirerais le posséder et ton cœur (d^rûlerait de son amour ! w.
((Et elle se mita lui décrire sa beauté, l'éclat de son visage et l'élégance de sa tournure. Elle lui dit : ((Son teint est blanc (( comme la neige. Il ressemble par sa beauté au soleil et à (( la lune. 5?
((Elle la séduisit par ses paroles, et par les récils de tout genre qu'elle lui fit sur lui; le cœur de sa mattresse fut apaisé.
((Alors la jeune fille lui baisa les mains. Puis elle retourna vers Secundus, la figure toute resplendissante et toute joyeuse. Elle lui dit: ((Vois ce qui m'est arrivé, » et elle lui montra ses vêtements pleins de sang.
((Puis elle lui dit: ((C'est après bien de la peine qu'on peut ((dire que son cœur s'est adouci. Maintenant lève-toi, fais tes ((apprêts pour le souper; va-t'en au bain, baigne-toi, pare-toi, (( revêts-toi de vêtements beaux et magnifiques pour gagner (( ma maîtresse.
((Et quand arrivera le soir, quand les ténèbres seront épaisce ses, tu viendras à l'endroit que je vais te montrer du doigt. ((C'est là notre maison. Tu me trouveras me tenant près de la (( porte qui donne sur la campagne.
X Je te prendrai par la main et je te ferai entrer au lieu où est (( ma mattresse. Tu mangeras et boiras avec elle. Et tu accom- ((pliras le désir de ton cœur jusqu'à ce que lu veuilles t'en (( aller. »
((Lorsque Secundus entendit cela de la bouche de la jeune fille, il lui donna son anneau et tout ce qu'il avait sur lui. Puis
il resta à se promener dans la ville , et dès cet instant il s'occupa à faire ses apprêts : il acheta toutes les choses nécessaires et les envoya à la maison avec la jeune fille.
«Et il était satisfait au sujet de la pénétration du sage et de la justesse d'esprit des philosophes qui dépensent leurs peines et leurs efforts à mettre par écrit le sens caché de toute chose.
« Lorsqu arriva le moment fixé, il vint à la maison. Alors la jeune fille le fit entrer vers sa maîtresse, qui était la mère de Secundus; et il la trouva vêtue avec soin, parée et toute prête, v
Nous nous arrêterons ici dans la citation du texte arabe. Le reste de cet épisode peut se résumer en quelques mots.
Secundus soupa avec sa mère. « Lorsque vint le temps de dormir, w il lui donna un long et respectueux baiser. Elle le questionna à ce sujet, et il lui dit: «Est-ce que tu ne me reconnais pas? «Non, » répondit-elle. Il lui dit alors: «Je suis ton fils Secundus. w
Ce coup de théâtre rappelle naturellement le «Je suis votre frère Joseph» de la Genèse, et il est aussi préparé par des épreuves d'un esprit tout à fait sémite.
Puis, après quelques propos sentencieux, assez déplacés, assez ridicules, que Secundus tint à sa mère sur le caractère sacré d'une mère aux yeux de son fils, sur la punition de celui qui l'aborderait autrement qu'en toute pureté, en toute sainteté, propos dans lesquels il faisait intervenir comme comparaison la mer Rouge lors de son passage et la fournaise de Babylone, la pauvre femme, saisie de stupeur, muette de honte, n'osant lever les yeux, sortit et s'étrangla à l'instant. Quant à Secundus, lorsqu'il vit le résultat fatal de son expérience, de sa mise en scène et de son discours, brisé de douleur et dans une affliction immense, pour expiation, il maudit sa langue et se condamna à un silence perpétuel.
Nous allons maintenant donner, comme terme de comparaison, le commencement de la version grecque.
Celte version , très-mal écrite et pieine de mots déformés^ renferme des termes iatins tels que jSdxXov pour baculum et (xerarov pour metatum. L'emploi de cette dernière expression dans le sens qu'elle reçoit ici ne permet pas d'attribuer à ce texte une date bien reculée ; car ce fut assez tard qu'on commença à mesurer dans les maisons des particuliers l'espace qu'ils durent réserver au logement soit des soldats, soit des fonctionnaires en voyage; ce fut assez tard qu'en latin on remplaça dans les textes de droit, pour désigner ce logement, l'ancien mot hospitium par le mot metatum; et certainement ce fut plus tard encore qu'en grec vulgaire on se mit à dire fieTàLTov XofiSdveiv dans le sens de choisir un gîte, prendre ses quartiers.
Comme toutes les autres versions occidentales semblent provenir, en ce qui touche ce récit, de cette informe version grecque, c'est elle que nous allons traduire, telle que la donne Orelli.
«Secundus était philosophe. Il philosopha tout le temps, gardant le silence, suivant la vie pythagoricienne. La cause de son silence fut celle-ci. Il fut envoyé par ses parents, étant jeune, faire ses études. Or, comme il était dans ses études, il entendit cette parabole: que toute fenime est impudique et que la chaste est celle qui s est cachée. Ayant donc achevé ses études, il retourna dans sa patrie, portant le costume du cynique, le bâton, la besace, longs cheveux, longue barb^ Il prend ses quartiers dans sa propre maison, aucun de ses domestiques ne le reconnaissant, ni même sa propre mère. Voulant éprouver ce qui était dit des femmes, si c'était vrai, ayant appelé une des servantes, il lui offrit six pièces d'or, en faisant semblant d'aimer là maîtresse de cette fille, sa propre mère. La servante, ayant pris l'or, parvint à gagner sa maîtresse en lui promettant cinquante pièces d'or. Elle donna son consentement à la servante en disant : « Ce soir je le ferai entrer en «secret et je dormirai avec lui.» Or le philosophe, ayant appris
celle nouvelle de la servante, l'envoya pour le dtner. Quand ils eurenl diné^ils allèrent dormir. . . -n
La suite est de telle nature qu'à peine peut-on la donner dans Tabrégé latin qu'en fit dans le moyen âge le dominicain Vincent de Beauvais , pour son Spéculum historicum.
«Gumque illa sestimaret se cum illo carnaliter debere cornmisceri, ille, velut propriam matrem amplectens, inter ubera ejus dormivit usque mane. Mane autem cum vellet egredi et discedere, illa apprehendens eum ait : ttUt me tentares hoc c(fecisti?7' Qui dixit: c^Nequaquam, domina mater, neque enim «dignum est me illud me maculare unde exivi. 99 Illa autem sciscitante quis esset, respondit: t^Ego sum Secundus filius t^tuus. »
Voici du reste le texte grec :
At^T}) (xèv tsfpoo'Soxova'a aapxtxâs aùvâ avfjLfxtyiivat , avrbs Se cûs iSiav (Âffrépa 'GfepiXafxêdvœv xa\ tois b(pOàk(xois wtpikdyLTtùnfy ovs èOtfkao'e [âog^ovç èxoifirfOïi eojs tspcû'i, Ilep} Sk rà StavyeuTfxa , dvac/làs ^exovvSos èêov'keveTO è^eXOsTv. H Se èxpctTricrev aùihv XéyovdA, xaïayvôjvai fxov Q-éXcJv tovto ênoirjaas. O Se elitBV ov)(),xvpia fAtfTTjpy ovyàp SixaiSv êc/livoSirsp è^rjXOov^ fAtavat, etc.
Evidemment le récit grec mérite bien la qualification que lui donne Orelli , opusculum hoc inepti hominis et plane barbari. Quoi de plus choquant et en même temps de plus contraire à toute vraisemblance? Tous les personnages y sont monstrueux, et dans ce cynisme brutal , dans une aventure aussi révoltante , il est impossible <le trouver rien qui se rattache par aucun point à une idée philosophique.
Il n'en est pas de même dans l'arabe, où les circonstances atténuantes sont accumulées avec soin, ou la scène se passe en Orient, où les caractères sont bien orientaux, où tous les détails de l'aventure sont habilement traités au point de vue oriental, et dans un style que trouveront relativement chaste tous ceux qui lisent habiluellement des ouvrages arabes, où
enfin, par le moyen d'une parabole, comme nous allons le voir, cette aventure amène tout naturellement le développement d'une théorie semi-fataliste sur la responsabilité que le destin peut laisser à chacun. Or cela devait être dans le plan primitif d'une biographie qui était une œuvre philosophique et dont les sentences attribuées à Secundus faisaient partie comme un épisode inséparable.
Comme nous l'avons fait remarquer , cet ouvrage philosophique jouit d'une immense réputation parmi les peuples de l'Orient ; il y a été traduit à peu près dans toutes les langues et s'y trouve tellement répandu qu'on en possède déjà en manuscrit, tant à Paris qu'à Londres et à Oxford, au moins quatre textes éthiopiens, six textes arabes et quelques fragments d'un texte syriaque, fragments très-courts, récemment « publiés sans traduction par M. Sachau. Ces textes sont intercalés parmi des traités de morale et de piété, des ouvrages mystiques, et d'autres livres d'édification lus par les fidèles chrétiens et par les moines. Il n'en serait certes pas ainsi , si le livre de Secundus eût eu la forme qu'on lui connaît dans l'inepte résumé grec dont nous avons donné plus haut le préambule.
Ce préambule sufiirait à lui seul pour prouver que le texte grec ne peut pas être la composition originale. On y retrouve bien quelque chose des événements par lesquels débute le récit arabe, mais on ne saurait y voir qu'un abrégé informe fait par un traducteur maladroit et lubrique. Admettre que les Orientaux aient pris avec amour pour l'idéaliser un pareil thème, nous semble la plus improbable des hypothèses.
Il est curieux de voir comment dans le texte arabe toute cette histoire, sans liaison possible avec rijen dans le texte grec, se trouve rattachée à la fois, par le moyen d'une parabole, à une sorte de fatalisme , à une citation biblique commentée et à la notion d'une providence et d'un ordre préétabli. Nous allons donc donner de suite la traduction de ce morceau, dont l'abrégé
grec conserve la trace dans ces quelques mots. « Adrien connaissant la cause pour laquelle il philosophait le silence : [laOèv rfjy akiav Si* ijv t))v (Ticûnijv è(ptXo(T6^ft(Jev, v Puis nous reviendrons sur les circonstances dans lesquelles se fit l'entrevue de Secundus avec l'empereur Adrien d'après Tune et l'autre version.
t^ Il prit la plume et l'écritoire , et il écrivit des paraboles qui avaient du rapport avec sa propre histoire , et il dit :
«Il y avait un homme qui était archonte dans sa ville. Des hôtes vinrent vers lui pendant la chaleur du jour.
« Comme il avait des vaches mères qui paissaient dans la prairie, il envoya yers le berger une jeune servante avec un vase, et il lui dit : « Ma fille , va-t'en au pâturage , remplis ce vase « de lait, et hâte-toi de revenir pour le préparer et faire man- « ger ces voyageurs. 7>
«La jeune fille fit ainsi. Elle s'en alla comme l'avait ordonné son maître , elle s'adressa au berger et remplit le vase de lait.
«Le vase avait l'ouverture découverte et ne portait pas de couvercle. La jeune fille le mit sur sa tête et rétourna avec lui vers son maître.
«Or il arriva que par hasard il se trouvait, sur une branche d'arbre, un oiseau épiant un reptile venimeux qui dormait au soleil. Tout à coup il fondit sur lui, le saisit dans ses serres et s'envola avec lui dans l'air pour le dévorer.
«Lorsque le reptile fut étreint dans les serres de l'oiseau, la force de la douleur et l'angoisse de la mort s'emparèrent de lui. 11 laissa donc échapper le venin de sa bouche, et ce venin tomba dans le vase de lait sans que la jeune fille en eût connaissance.
«Quand elle revint, son maître lui ordonna de le servir à ses hôtes; et sitôt qu'ils y eurent goûté, ils moururent tous, à cause du venin du reptile qui. était tombé dans le lait.
«Or nous ne savons à qui attribuer la cause de leur mort.
c( L'attribuerons-nous au maître? ou à la jeune fille? ou au berger? ou au reptile? ou à l'oiseau?
rc Si nous disons : c'est au maître , nous verrons que ce n'est pas avec une vraie justice; car il ne savait ce qu'il en ëtait : il faisait acte de charité à cause de son grand amour pour les étrangers et de son esprit d'hospitalité.
ce Si nous disons : la faute en est au berger, nous verrons aussi qu'il n'a commis aucune faute; car il n'a fait que ce qu'on lui avait ordonné.
<t Si nous disons : la faute est à l'oiseau , oii est donc son crime? 11 cherchait sa nourriture, comme tous les êtres vivants cherchent leur pâture.
ttSi nous disons : la faute est au reptile, il n'est pas cou* pable^non plus. Lorsqu'il vit qu'il était entraîné vers la mort, et tandis qu'il était dans les serres de l'oiseau, par angoisse, il laissa tomber le venin de sa bouche, mais sans savoir oii il le jetait.
ce Si nous disons : la faute est à la jeune servante, elle n'est pas coupable, puisqu'elle aussi avait reçu un ordre ^.
ce Lorsque Secundus eut fini d'écrire , il passa son écrit à ' l'empereur; et l'empereur, après avoir lu, admira «a sagesse, mais ne comprit pas ce que signifiait cette parabole. Ti
Secundus reprit donc la plume, et il raconta par écrit sa propre histoire; puis il ajouta :
ce Or à qui est la faute? est-ce à mon père? ou au philosophe? ou à la jeune fille? ou à moi? ou enfin, à ma mère?
ce Est-ce que la faute est à mon père? parce qu'il cherchait pour moi la sagesse comme les autres hommes qui veulent instruire leurs enfants?
^ Un récit analogue se rencontre dans le roman grec de Synlipas, dont le texte a été publié par Boissonade; il est d^origine indienne, ainsi que Loiseieur Deslongchamps en a fait Tobservation {Essai sur les fables indiennes et sur leur introduction en Europe, Paris, i838, in-S", p. ti8, i tg). — Note communiquée par M. Defrémery,
«Est-elle au pliilosophe? comment serait-ce sa faute, puisque c'était une maiime qu'il avait apprise et consignée par écrit?
«Si nous disons : la faute était à la jeune fille: or nous avons vu que ce n'était qu'une serrante.
«Et si nous disons qu'elle était à moi; moi, je n'ai voulu qu'expérimenter cette maiime, pour voir si elle était vraie.
«Dirons-nous enfin que la faute était à ma mère? Hais est-ce sa faute à elle si la nature de toutes les fenmies est natnreliement inclinée au désir des hommes?
«S'il n'en était pas ainsi, une femme ne retournerait certes pas vers son raari après avoir enfanté : tant sont grandes la douleur et l'angoisse de l'enfantement.
«Ce désir a été placé dans leur nature afin qu'elles retournent vers leurs maris : et c'est là l'accomplissement de la parole du Seigneur très-haut à la femme : tu enfanteras dan» la douleur et ta élèveras (tes enfants) dans les soucis. Tu retourneras vers ton mari et il dominera sur ioi^.
«11 a placé en elles le désir de la conception et de l'enfantement pour que la terre soit peuplée, à l'exception pourtant de celles qui se domptent elles-mêmes et se mortifient. »
En dernier lieu donc, ne pouvant trouver un vrai coupable, puisque la faute de sa mère et son suicide auraient été le résultat fortuit de bonnes intention^, d'études consciencieuses et d'impulsions providentielles, Secundus, comme expiation, fait de sa langue un bouc émissaire : il la maudit comme l'instrument qui a frappé sa mère au cœur et qui l'a contrainte à se pendre.
Combien tout ceci est oriental! comme on se sent bien dans un milieu vraiment sémitique!
En effet, suivant le texte que nous examinons, après la
' Gonèsc, iii« i6
fin tragique de sa mère, Secundus ne retourna pas à Athènes; il ne songea pas h rouvrir son école, malgré toute sa célébrité comme philosophe et professeur; il resta chez lui silencieux et triste, dans le lieu d'où, vingt ans plus tôt, il était parti pour aller commencer ses études aux écoles , célèbres dans le monde romain, de Béryte, actuellement Beyrout. On s'en étonna : on ne comprit pas comment un homme si éloquent pouvait se condamner au silence. On en parla à l'empereur Adrien , qui, pour pénétrer ce mystère, se fit amener Secundus.
Cela n'est-il pas bien plus probable, plus convenable, plus décent que de peindre, comme le fait le texte grec, Secundus allant, aussitôt après la mort de sa mère, philosopher en silence à Athènes , et y acquérant par son silence la plus grande réputation, jusqu'au moment où Adrien traverse Athènes et veut le voir? Evidemment l'abrévialeur grec a fait preuve ici comme partout d'une ineptie rare.
Il traite Secundus de pythagoricien parce qu'il gardait le silence et ne s'aperçoit pas. que ce n'est plus une raison sérieuse du moment où il. ajoute : (t Or voici quelle fut la cause de son silence,)} et où il raconte une histoire qui n'a, assurément, pas le moindre rapport avec les doctrines pythagoriciennes.
Dans la même préoccupation il en fait un Grec ; et cependant nulle part dans ses données on ne retrouve les mœurs grecques.. D'après ce récit même, lorsque Secundus revint chez lui et vit sa mère, la scène ne pouvait se passer que dans un intérieur oriental. Là seulement l'hospitalité s'est pratiquée d'une manière assez large pour qu'un voyageur inconnu pût choisir son hôte et prendre ses quartiers, iierchov XafA&ufsiv ^ dans la maison qu'il avait préférée.
Ainsi tout nous conduit à la même conclusion : l'original, dont les traductions se sont tellement multipliées, ne peut pas être le texte grec publié par Schier et Orelli. .
Nous arrivons, du reste, à un point du récit où le texte lui-
même, considéré dans ses éléments intrinsèques, va nous en fournir une preuve qui ne peut laisser aucun doute.
Lorsque Secundus est mis en présence de l'empereur Adrien , les choses se passent à peu près de la même manière dans toutes les versions.
C'est justement à cette entrevue que se rapportent les courts fragments syriaques que M. Ed. Sachau vient de publier dans ses Inedita syriaca, sans traduction ni analyse. La concordance générale pour le fond qui se rencontre en cet endroit est même, à ce point de vue, regrettable, car les fragments syriaques seraient bien plus précieux, s'ils avaient trait soit aux études que Secundus fit à Béryle selon le texte arabe et le texte éthiopien, soit à cette curieuse parabole et celte théorie philosophique sur la providence et le destin que l'éthiopien développe aussi bien que l'arabe, soit à la ville qu'il habita et à la conduite qu'il tint depuis la mort de sa mère, soit en un mot à quelqu'un des passages caractéristiques dans lesquels le grec s'éloigne absolument des autres traductions. Et cependant, malgré ce malheureux hasard, les fragments syriaques nous fournissent encore un renseignement précieux pour notre thèse.
Adrien épuise d'abord tous les arguments qu'il croit de nature à faire parier Secundus. Il l'accable de compliments, lui dit que sans doute il s'était imposé le silence faute de trouver un auditeur digne de lui ; mais que maintenant l'empereur lui-même veut l'entendre, et qu'il va parler. Secundus s'obstine à ne rien répondre. Alors Adrien , s'adressant à ceux qui l'entourent, cherche quelqu'un qui sache obtenir ce qu'il n'obtient pas.
Celui qui intervient à sa demande est un personnage de la cour, dit l'arabe, qui, plus explicite sur ce point, en fait un parent de l'empereur; c'est un tribouns, c'est-à-dire un tribun, selon le syriaque; et selon le grec, unTvpirojv, Evidemment ce
dernier mot est encore une déformation du titre latin tribunus. En présence du texte syriaque, il est impossible d'y voir, comme Orelli le supposait, un terme grec construit sur le lalin turpio et désignant sans doute un de ces bouffons obscènes qui dans les festins de certains riches amusaient les convives par leurs plaisanteries lubriques et grossières. Rien de grossier, du reste, rien de lubrique, ni d'obscène, ni de plaisant n'est mis dans ia bouche de ce rvfyjrcjv. Le texte grec est assez inepte par lui-même sans qu'on y suppose une ineptie qu'il ne contient pas.
Ceci est des plus importants pour établir la provenance de l'abrégé grec, car la déformation de tribunus en vipnruv, impossible directement du latin au grec, est au contraire la chose du monde la plus normale et la plus simple si l'on passe par l'intermédiaire d'une de ces langues sémitiques dans lesquelles les voyelles deviennent dès motions, souvent omises. Qu'il s'agisse d'arabe, ou d'hébreu, ou de syriaque, ou de chaldaîque, etc., aucun orientaliste n'hésitera jamais à reconnaître tribunus en turpon. Le fragment syriaque que nous possédons de Secundus conserve, il est vrai, très-exactement les deux vovelles intérieures du mot tribunus et sa désinence casuelle; mais c'est presque un hasard qu'une telle exactitude , et il ne faudrait pas y voir une règle fixe de transcription appliquée toujours aux mots latins.
La* conclusion nous semble forcée. La biographie de Secundus avait certainement passé par un texte oriental avant que le traducteur grec la mutilât. Ce traducteur grec a transcrit tel qu'il le trouvait le mot turpon, comme il a transcrit le mot metaton et le mot baclon, déjà transformé par la chute d'une voyelle.
Pour ces deux derniers, on pourrait croire que c'étaient des mots entrés dans le grec , comme tant de mots grecs ou même latins sont entrés dans le copte, où ils ont fini par être
si bien naturalisé&qa'ils y sont employés sans cesse en dehors de toule traduction; muis comment admettre que le mot turpon ait représenté le tribun romain dans le grec usuel et vulgaire?
Pour transformer ainsi un titre militaire si bien connu dans tout le monde romain , il fallait l'emploi des mêmes procédés de naturalisation sémitique qui dans les courts fragments de Secundus en syriaque ont fait représenter par asphoucahro le mot latin ipiculator, par Csr Gaesar^ par philsoupho philosophus, etc.
Ce mot turpon a embarrassé Vincent de Beauvais quand, dans le moyen âge, il a voulu traduire en latin la vie de Secundus pour l'introduire dans la grande encyclopédie qu'il publiait en cette langue, alors vulgaire. 11 ne possédait pas la clef fournie par les langues sémitiques, et pas plus qu'Orelli il ne pouvait comprendre. Mais du moins son erreur est-elle plus excusable que celle d'OreUi : où le contexte ne permet pas de supposer un bouffon grossier, Vincent de Beauvais a vu un nom propre; et ce personnage nommé turpon, il l'a identifié avec le spiculator dont il est question un peu plus bas.
Ainsi l'examen un peu attentif de ce passage dans les diverses traductions amène à classer celles-ci en plusieurs groupes; et nous verrons que tout confirme cette première classification.
Le latin de Vincent de Beauvais a été traduit sur le grec; il en reproduit du reste presque littéralement le préambule jusqu'après le suicide de la mère de Secundus. Jusqu'à la fin de cette aventure, c'est à peine si quelques variantes, quelques expressions oubliées ou surajoutées distinguent ces textes l'un de l'autre, et celui de Vincent de Beauvais n'est pas des deux le moins obscène. Plus loin la traduction devient moins littérale , et Vincent de Beauvais abrège le récit de l'entrevue de Secundus avec l'empereur Adrien. C'est ainsi qu'en fondant ensemble deux passages, il a réuni le turpon au spiculator.
A ce propos, remarquons en passant quOrelii, publiant ses textes de seconde main, ne paraît pas avoir connu cette version de la vie de Secundus faite ou copiëe par Vincent de Beauvais. Probablement mis en erreur par une citation incomplète et non vérifiée, il en donne exclusivement la première phrase comme le témoignage d'un ancien sur l'existence de Secundus, ce qui paratt étrange ; puis, sauf en ce qui touche les sentences qu'il reproduit, nulle part il ne fait mention de tout le reste, même dans ses notes, où il aurait pu s'en servir très-utilement , ne fût-ce que pour choisir entre les diverses lectures du grec corrompu qu'il avait à rétablir ou à corriger. Nous avons vu qu'il n'est pas plus heureux dans l'explication du mot turpon.
Si ce mot achève de prouver qu'un texte oriental précédait l'abrégé grec , il nous montre aussi que ce texte ne peut pas être la version syriaque dont nous possédons un fragment, puisque le titre du tribun y est transcrit d'une manière parfaitement reconnaissable en tribouns.
Viennent à part la version arabe et la version éthiopienne, qui ont traduit par un terme correspondant au lieu de transcrire. L'arabe parle d'un grand, et l'éthiopien d'un chef: nu.
Ni l'une ni l'autre ne peut donc être assimilée à l'original que Tabréviateur grec a eu entre les mains; et il est certain que jusqu'à présent on ne possède pas cet original. Nous devons seulement chercher à nous en faire une notion la moins inexacte possible en étudiant toutes les versions.
Ici se trouve dans l'abrégé grec un passage absurde qu'Orelli propose de traduire ainsi : c^J'ai persuadé aux lions, aux panthères et aux autres bêtes sauvages de parler avec une bouche humaine , mais non à l'opiniâtreté de ce philosophe, v Evidemment le texte primitif devait renfermer autre chose. En effet nous trouvons dans l'arabe une phrase parfaitement raisonnable, parfaitement à sa place, mais qui, en négligeant
une interrogation, pourrait prêter au contre-sens et au nonsens que l'abréviateur a introduit dans le texte grec. Lorsque les grands, les officiers qui composent la cour d'Adrien, ayant épuisé tous les arguments pour faire parler Secundus, sentent qu'ils doivent y renoncer, devant cette impuissance générale, cette résistance obstinée et blessante pour l'empereur, l'un d'eux s'écrie dans la version arabe par un mouvement d'indignation : t^Vive le roi éternellement! Est-ce que l'un même des ministres aurait pu faire que les fauves, les animaux sauvages, les brutes parlent avec le roi?» Telle est la phrase exactement traduite. Aussitôt commencent les tribulations de Secundus; on abandonne les moyens de persuasion : on le maltraite, on le menace de mort, on le livre à un tourmenteur, qui est appelé spiculator dans plusieurs versions , comme dans l'évangile de saint Marc.
Sur tout ceci le texte éthiopien est parfaitement d'accord avec le texte arabe; et comme à l'aide de ces deux textes on voit très-bien d'où est venu le non-sens grec, il est certain que sur ce point ce sont eux qui rappellent le mieux l'original.
Quant au fragment syriaque, il suit bien la même donnée que le texte arabe en ce qu'il montre Secundus ne cédant pas à un discours très-persuasif fait par quelqu'un de l'entourage de l'empereur; mais ce discours, il le met dans la bouche du tribunus et ne fait nulle mention de fauves ou de bétes sauvages.
Nous avons donc encore ici la preuve que l'abrégé grec n'a pas été fait sur celui des textes syriaques dont nous possédons ces courts fragments.
Remarquons pourtant que le syriaque, s'il s'écarte un peu sur ce point du texte primitif, n'en donne pas moins au tourmenteur le même nom que les textes grec et latins : asphoucaltro , airexovXdrojp f spiculator. Au contraire, le texte arabe et le texte éthiopien traduisent ce mot comme ils avaient traduit
le mot tribunus; et rhorame de la pique devient rhomme du glaive.
En outre quand ce tourmenteur, après avoir inutilement tenté de faire peur à Secundus, le ramène en présence du roi , le syriaque , comme l'arabe , comme l'éthiopien , lui met dans la bouche cette exclamation, que nous avons vue déjà plus haut dans ces derniers textes : « Vive le roi éternellement ! » C'est une exclamation orientale et biblique , que le grec n'a pas voulu traduire et a remplacée par ces mots: «seigneur Ga&sar,'' Séanora Kouarap,
Ici donc le syriaque s'attache plus fidèlement au texte primitif, qu'il abrège ou qu'il modifie en d'autres endroits.
Mais, immédiatement après, vient dans l'arabe un passage des plus curieux, que le syriaque a négligé comme le grec. «J'ai entendu dire, continue le tourmenteur en s'adressant à Adrien, que les statues des dieux, quand les foules sont réunies , parlent en langues humaines : et j'ai vu cela de mes yeux. 7)
Evidemment ce n'est point là une interpolation arabe. Il faut plus de couleur locale que les Arabes n'en ont d'ordinaire pour introduire ici cet acte de foi païen.
En revanche, lorsque l'empereur, se tournant vers le philosophe, lui parle de nouveau, le fragment syriaque prend sur toutes les autres versions une incontestable supériorité.
Adrien y rappelle qu'il a tout pouvoir, droit de vie et de mort, droit de faire les lois et de les abroger. Si donc Secundus s'est imposé la loi du silence, l'empereur peut le dégager de cette loi comme de toute autre, en l'abrogeant. Cependant il consent à ce que Secundus n'ouvre pas la bouche s'il répond par écrit à toutes les questions qui lui seront posées. Secundus accepte, et les apophthegmes commencent.
Le premier est bien une réponse à ce que le texte syriaque faisait dire à César. Dans toutes les versions, c'est une limi-
tation du pouvoir despotique, qui peut tout sur ie corps et rien sur fâme, tout sur la vie, rien sur la volonté.
A propos du droit de vie et de mort, ie syriaque intercale une suite de réflexions sur la mort, qui, dans toutes les autres versions, sont rejetées plus loin, où elles constituent une autre réponse.
Pais le dernier fragment syriaque se termine, et nous ne pouvons malheureusement pas poursuivre davantage Tétude comparée de ce texte.
Or c'est précisément ici que l'intérêt devient plus grand. Les réponses de Secundus, ses sentences, contiennent dans l'arabe tout un système philosophique , ou l'on trouve à la fois un panthéisme souvent très-accentuée des doctrines semi-fatalisles, des pensées et des expressions extraites des livres hébreux.
Nous avons déjà vu plus haut un pareil mélange dans la parabole qui répond aux aventures de la mère du philosophe. Il en est ainsi jusqu'au bout.
Si donc, comme nous croyons l'avoir solidement établi par ce qui précède, le texte grec est bien plus éloigné du texte primitif que la version arabe, s'il s'agit en effet d'un ouvrage oriental imprégné d'un esprit sémitique, et qui a dû à cet esprit la vogue immense dont il a joui et jouit encore parmi les peuples de l'Orient, on comprend combien l'importance en est accrue , combien ce livre , dont l'abrégé grec était méprisé justement, mérite au contraire toute l'attention des orientalistes et de tous ceux qu'intéresse l'évolution des doctrines philosophiques et des idées religieuses soit dans l'Asie, soit dans les hauts plateaux de l'Afrique orientale.
Nous ne saurions trop le répéter, les sentences de Secundus rentrent dans sa biographie. Ce ne sont point, comme Lucas Holstein paraît l'avoir cru, des pensées choisies dans les œuvres d'un philosophe; ce sont des réponses qu'on lui prèle
dans les circonstances indiquées, réponses qu'il aurait faites à des questions posées par l'empereur Adrien.
Déjà, en étudiant les versions publiées, on nepouvait guère conserver le moindre doute sur ce point. Non-seulement les sentences sont jointes à la vie dans les abrégés latins, trèsanciens, qui ont été publiés par Vincent deBeauvais et par Barthius, non-seulement le manuscrit grec copié par Gudius contenait également le tout; mais Adrien figure encore comme posant toutes les questions jusque dans le texte interpolé que Lindberg a publié en l'attribuant à Epictète.
Il est vrai que dans l'abrégé grec les réponses sont mises à la suite de la vie; mais leur place n'en reste pas moins nettement indiquée dans la biographie, et c'est la place qu'elles occupent en effet dans toutes les autres versions, particulièrement dans l'arabe et dans Téthiopien.
Il est même singulier que le grec, préoccupé comme il l'était d'helléniser toute cette histoire, au point d'affirmer seul que le spiculator, le tourmenteur, était un Grec, n'en ait pas moins traduit un terme qui, dans son isolement, s'il ne suffisait peut-être pas pour trahir l'origine orientale du livre, devait étonner les lecteurs.
Dans la version arabe, suivie par la version éthiopienne, il est dit qu'Adrien , frappé de la sagesse des réponses de Secundus, ordonna de les déposer dans la bibliothèqtte des Cohen. Ce titre de Cohen , désignant chez les Juifs les prêtres de la loi , cadrait très-bien avec tout un ensemble de citations, d'expressions, de pensées judaïques qui se trouvaient dans les sentences comme ailleurs.
Nous avons déjà vu commentées aventures de la mère de Secundus amenaient l'interprétation d'un passage de la Genèse, et comment l'abréviateur grec, en supprimant cette citation commentée et la parabole connexe, en a pourtant laissé la trace au point précis qu'elles occupaient, c'est-à-dire immé-
— àO —
diateuient après la première réponse de Secundus; quiconque a lu le texte arabe sait comment «Adrien avait appris la cause pour laquelle Secundus philosophait le silence : r) ce que le grec ne dit pas, du moins il le rappelle.
Ici ce n'est plus seulement une allusion, une trace du même genre, c'est une traduction de l'expression arabe que nous rencontrons dans le grec. A la place de la bibliothèque des Cohen nous y lisons la bibliothèque Mcerdotale, ieparixri ^tSkioOtfKti.
Si les preuves n'en étaient pas surabondantes comme elles le sont, nous ferions ressortir celle-là pour montrer que l'abrégé grec a été fait sur un texte oriental, plus fidèlement suivi par la version arabe.
Dans l'arabe, l'ouvrage' entier, vie et sentences, dans son ensemble, possède une unité frappante de conlexture et de doctrines. Dans les sentences comme dans la vie, on y découvre, sous une forme raisonnable, bien déduite et parfaitement liée au contexte, la provenance naturelle de la plupart des contre-sens et des non-sens dont fourmille l'abrégé grec. Ici donc encore cet abrégé grec offre un croquis méconnaissable pour qui ne s'est pas fait une idée juste du modèle par des notions prises d'ailleurs; mais les lignes, interrompues, souvent surchargées et inexactes, en restent néanmoins bonnes à consulter comme vérification utile.
Les questions d'Adrien portent sur les sujets les plus divers, et, pour se reconnaître au milieu des réponses de Secundus , il faut d'abord les classer. Quelques-unes ont trait à la partie morale de sa philosophie; d'autres à la partie religieuse et à une cosmogonie toute particulière; d'autres enfin n'ont qu'un rapport assez éloigné avec les doctrines qui ont inspiré cet ouvrage.
Aujourd'hui nous nous bornerons à donner une idée sommaire de ces doctrines, nous réservant de faire paraître dans une publication intégrale, et avec traductions fidèles,
tous les textes arabes, éthiopiens, syriaques, etc., qui se rapportent à Secundus.
Avant d'entrer dans l'examen de cette philosophie, notons d'abord que l'interlocuteur de Secundus, Adrien, est précisément l'empereur qui, avec son successeur Antonin le Pieux, figure le plus souvent dans les agada, c'est-à-dire dans les légendes rabbiniques et les récits composés par les Juifs sous la domination romaine. L'idée d'avoir eu des Césars judaîsants était. pour eux tellement flatteuse que les affirmations ne manquent pas à ce sujet.
Le choix de l'empereur cadre donc bien avec le mol Cohen, avec l'explication de la vie de Secundus et des causes de son silence, qui certainement faisaient partie de l'œuvre primitive, enfin avec les expressions bibliques que nous rencontrons dans l'arabe et que le grec n'a pas toujours fait complètement disparaître.
Nous ne voulons pas dire que la version arabe ne renferme aucune interpolation, aucune retouche. Il est probable qu'elle en contient plus d'une : en sens diamétralement contraire à celles de l'abréviateur grec, qui, lui, cherchait à accentuer les réponses dans un sens païen. Aussi, pour qu'une doctrine puisse être rattachée en toute certitude à l'œuvre primitive, faut-il en trouver l'expression plus ou moins nette dans ces deux textes opposés.
Quant aux versions latines, celle qu'a donnée Barthius, d'après un ancien manuscrit, est ici, comme dans tout le reste de la biographie, généralement un résumé succinct et incomplet du texte grec copié par Gudius. Cependant elle contient en outre de courts extraits de quatre ou cinq réponses qui, très-développées dans l'arabe, sont omises dans le manuscrit grec, tel qu'il nous est parvenu du moins. Elle peut donc exceptionnellement être utilement consultée comme complément de celui-ci.
La version latine publiée par Vincent de Bea avais parait être également un résumé; ou plutôt c'est, dans les réponses, un choix d'expressions, fait à la fois d'après le texte grec et d'après le recueil de sentences que Lindberg a publié plus tard en le mettant sous le nom d'Ëpictète. Ce recueil, après les réponses communes à toutes les versions, contient une série de définitions qui n'ont aucun rapport possible avec le livre de Secundus. C'est sans doute pourquoi le nom du philosophe ne figurait pas dans le manuscrit en tête de cette compilation. Le commencement seul aura pu tromper Vincent de Beauvais, qui, reconnaissant quelques sentences, aura, comme il arrive par malheur souvent aux érudits, trop hâtivement conclu qu'il devait attribuer toutes les autres au même auteur, se figurant avoir trouvé un exemplaire qui complétait celui d'après lequel il travaillait d'abord. Vincent de Beauvais, dans ses extraits, a fait disparaître avec soin tout ce qui pourrait nous éclairer sur les doctrines religieuses ou cosmogoniques de l'auteur. Sa version ne peut donc être utilement consultée que pour éclaircir quelques expressions dans le texte grec. Encore fourmille-t-elle de fautes.
De son côté la version éthiopienne, celle du moins que nous avons examinée, a été faite certainement d'après l'arabe. La suppression des deux lettres formant l'article arabe dans le nom d'Alexandre, transcrit « Askender, » l'emploi du même mot qu'en arabe « séyyâfn pour désigner le spiculator, et bien d'autres preuves intrinsèques, le montrent surabondamment. Cependant nous verrons plus loin qu'elle s'écarte parfois dans une certaine mesure de la version arabe, mais ce n'est pas pour se rapprocher du premier modèle.
Restent donc surtout l'arabe et le grec pour nous guider dans la recherche de la philosophie primitive du livre.
Une des doctrines dominantes dans un texte comme dans l'autre est celle du renoncement complet : renoncement aux
biens, haine de la richesse, éloge de la pauvreté ; renoncement aux plaisirs des sens, et par suite haine de la femme, condamnation de la beauté; renoncement au désir de vivre, mépris de la vie, éloge de la mort.
Ces doctrines n'ont rien de caractéristique pour la religion de l'auteur, puisque, vers l'époque où cet ouvrage a dû être écrit, on les trouve se répandant et pénétrant dans tous les cultes. En dehors de ce qu'on appelle généralement le monde ancien , ce fut le point de départ du bouddhisme, si rapidement envahissant dans l'Inde, dans la Chine, dans la haute Asie; plus près de nous, c'était une des idées mères des Esséniens \ des Thérapeutes et d'autres sectes juives; sous une forme exagérée, ce fut une des bases de plusieurs hérésies chrétiennes; ce fut aussi ce que vint prêcher jusque dans Rome une école purement païenne de philosophes, sur lesquels nous avons déjà recueilli un certain nombre de renseignements et dont nous parlerons dans un prochain travail; ce fut enfin ce que mirent en pratique ces espèces de moines païens, qui, originaires d'Orient , comme l'indique leur nom , s'étaient répandus jusqu'en Occident, et dont nous parle longuement saint Epiphane, à propos d'hérétiques appelés Massiliens comme eux^.
' rvvaÎKas iè, et xm tîj at^rir vpoatpéaet ^oùXotvro mpoaé)(tiv<t où m^ofiÈé- '^ovtfu^ xoLtà fiiiâépa tpdwov yvvtuQ 'uftalséotnes. (<S>iXoco(po6iuva, ^ÇX, 0; S^ iovSaïot,) Nous avons reproduit des textes qui nous montrent quelle opinion les Esséniens avaient des femmes. Nous ajouterons que les Essëniens renonçaient également aui biens et n^avaient jamais qu^un seul vêtement. Ils ne pouvaient pas prendre de nourriture en dehors des repas communs. Dans toutes les villes où ils allaient , ils se mettaient absolument sous Tautorité de leur prœteê et ne pouvaient pas dire un seul mot ni commencer aucun travaiï avant d^étre venus à la communauté prendre part aux prières communes. Les Esséniens proprement dits ne se mariaient pas. Ils exerçaient la charité entre eux , mais exclusivement. ((biXoao^oùyLevcty loco eitato, et FI. Josèphe, Antiquités judaïques , livre XVIII. chap. II. — Guerre de Judée, livre H, chap. vu.)
^ Voir plus haut la note sur les Massiliens.
Voici comment,, dans l'arabe, on parle de la richesse et de la pauvreté :
«U dit : La richesse est un poids lourd d'or et d'argent; son maître craintif ne tient pas en place.
ç^U sert les passions pendant toute sa vie, et son cœur reste plein d'ennui.
çç Sa vie n'est point une vie dans laquelle le cœur soit en paix.
«(La richesse) c'est une douceur pleine d'amertume; (le riche) c'est l'ennemi de son frère et de son ami.??
— «Il dit : La pauvreté, c'est un bien détesté : c'est la porte de la liberté.
«C'est le meurtrier des passions; elle ôte à l'homme toute préoccupation.
«Enfin, c'est un bien, mais il est difficile à supporter.
«C'est la cause de la bonne vie. C'est une marchandise qui n'est pas enviée.
«C'est un joyau qu'on ne vole pas. C'est un profit sans perte.
«C'est le rapport de la sagesse, et une sagesse qu'on n'étudie pas.»
Ici le texte grec est double. D'abord , nous avons celui que Gudius avait copié, en même temps que le reste de la biographie; puis celui qu'Holstein a publié et traduit à part. Ce dernier est peut-être encore le plus fautif. Du reste, ils ne sont nullement semblables.
Chacune de ces deux sentences diflere absolument dans sa dernière partie quand on passe de l'un à l'autre, et il est bon de remarquer que les contre-sens les plus certains, les définitions qui s'éloignent le plus du contexte en même temps que de la version arabe, se rencontrent précisément sur les points où les textes grecs sont en plus complet désaccord.
C'est là qu'on trouve dans le manuscrit d'Holstein que la richesse «est un plaisir ineffable, une félicité passagère, le suprême sommet des cboses, » ce qui n'empêche pas l'auteur de dire que c'est Venvie dam la mnison, un souci quotidien , etc. De son côté, le texte de Gudius appelle la richesse un ami attendu, un désir insatiable, un désir invisible! Le sens général est ainsi complètement changé dans les deux textes à l'aide de modifications évidentes, de contre-sens et de non-sens surajoutés.
La réponse sur la pauvreté est mieux d'accord avec l'arabe , mais n'en est que plus en désaccord avec les interpolations qui venaient de changer en un éloge la réponse sur la richesse.
Les compilateurs grecs ont procédé partout suivant un même esprit : ils ont pris le cadre dans le livre de Secundus, puis ils l'ont rempli par une série de détails et de propositions qui, isolément, leur plaisaient, sans s'inquiéter de les mettre d'accord les unes avec les autres et d'en former un tout.
De là le mépris bien mérité que les penseurs auront toujours pour les sentences grecques attribuées à Secundus.
Prenons, en effet, pour exemple la réponse sur la beauté.
La voici d'abord dans l'arabe :
«11 dit : La beauté est une forme naturelle, dont on jouit peu de temps.
«C'est un bien qui n'est pas solide, c'est une fleur prompte à se flétrir.
«C'est le poison du corps, c'est la servante des passions.
« C'est un commerce sans profit.
«C'est la perte de l'intelligence, c'est la mort de l'esprit. »
Ici la pensée est bien nette. Elle est complétée par les injures qui sont proférées contre la femme, et cela dans toutes les versions presque également : injures que nous nous garderons de reproduire , car on peut s'en faire une idée par le récit de l'entrevue de Secundus avec sa mère, mais dont la
conclusion pratique dans la version arabe mérite l'attention :
«S'approcher d'elle, c'est installer dans le corps des (appétits) et des inquiétudes viles. »
Le grec, aussi peu révérencieux dans ses réflexions sur la femme, a supprimé cette conclusion, ou pour mieux dire, cette morale; et quand il s'agit de la beauté, il donne le pour et le contre. Il y est bien dit dans le manuscrit d'Holstein que la beauté est unejleur qui sejUtrit, la servante des voluptés, le naufrage de rhomme incontinent, spirans lenocinium; mais on y trouve aussi que c'est un bonheur momentané, la consolation des humains.
Dans l'arabe, toutes les réponses sur le renoncement ont pour corollaire un morceau dont le titre est presque intraduisible, car essédaké, dérivé de la racine sadaka, c^étre juste, sincère, » signifie à la fois amour non senstiel, amitié, affection, charité mutuelle. Dans la formation de la langue, ce fut une belle pensée d'unir ainsi toutes ces choses à la justice. Cette pensée anime aussi le texte arabe de Secundus. L'affection y devient un bien et une vertu. L'éloge de la charité y prend même des accents tellement énergiques qu'on en est à se demander si l'on ne se trouve pas en présence d'une doctrine toute chrétienne.
La charité unie au renoncement, n'est-ce pas en effet la doctrine des premiers moines du christianisme? N'est-ce pas ce qui domine surtout dans la vie comme dans les maximes des Pères de la Thébaïde?
Le traducteur grec de Secundus, dont nous avons plus haut examiné longuement le récit biographique, celui dont Gudius a copié l'œuvre , frappé de ces analogies , s'est cru forcé de réagir. II ne s'est point borné à prendre dans le sens étroit et passif d'amitié le mot sémitique que l'arabe traduit par essédaké : il a cru devoir inventer une réponse contre les
moines pour enlever à ce livre tout cachet religieux et toute apparence chrétienne.
«Qu'est-ce qu'un moine? dît-il, c'est la mort dont on fait le trafic, c'est la fureur de Yagonotliète, le vœu de la prodigalité \ c'est un faux pas de la fortune, c'est une mort prompte, c'est le trépas pour qui l'on sonne de la trompette, une mort continue, c'est un détestable triomphe, n
Nulle part ailleurs, dans son texte, on ne trouve autant de suite dans les idées, je dirais presque autant d'éloquence.
Orelli pense que cette réponse n'est pas du même jet que Je reste du livre grec et qu'elle a été plus récemment introduite au milieu des autres. Nous voyons de puissants motifs pour être d'un avis contraire. D'abord, comme nous l'avons dit précédemment, le reste du livre est pour ainsi dire daté par l'emploi du mot metaton. C'est seulement sous le Bas-Empire que, dans les textes juridiques, on a remplacé Iwspitium par metatumpouT désigner le logement que les particuliers devaient aux soldats et aux fonctionnaires de passage. Le mot voisin, metaior, n'a même complètement remplacé mensor qu'après la rédaction du code théodosien. Ainsi, ce ne peut guère être avant le v' siècle que metatum, furdrov^ dut entrer dans une locution vulgaire signifiant prendre ses quartiers. Or c'est précisément vers ce temps que les moines faisaient la guerre aux derniers païens. Ils renversaient les bois sacrés, brûlaient
^ On trouve yacrl plftapyos^ prodigué , dans les gloses latino-grecques que Pbiioxène avait écrifes, antérieurement à la confection du Digeste, à ce que semblent prouver les citations qu^il fait de jurisconsultes perdus depuis lors. Or, c^est vers cette même e'poque que Pabrégé grec de la vie de Secundus a dû être écrit, ainsi que nous le prouvons ailleurs. D'ailleurs, tin vceu de gourmandise ou le vceu de la gourmandise n'aurait aucun sens par rapport au monachisme, tandis qu'on comprend parfaitement comment on a pu dire qu'en se voyant ruinés, les prodigues se faisaient moiues. Du reste, la locution vulgaire fi c'est un mangeitrn fait parfaitement comprendre comment, en grec aussi, prodigue aura pu venir de gourmand.
les temples et faisaient plus encore. C'est alors qu'Eunape écrivait contre eux ses invectives pleines de haine et de mépris. Pour qui tenait encore au paganisme, c'était là les vrais ennemis et les ennemis triomphants.
Jamais il ne fut plus naturel qu'un païen comme l'était, cela n'est pas douteux, le traducteur grec qui abrégea la biographie de Secundus, intercalât contre les moines la réponse citée plus haut.
Ainsi la vie de Secundus avait, en Orient et en Occident, des destinées bien différentes.
En Occident, elle se paganisait , pour ainsi dire, au point de devenir un instrument contre les moines et le christianisme triomphant.
En Orient, elle était reçue comme l'œuvre d'un précurseur, sinon d'un chrétien ; et comme on avait des apociyphes qu'on attribuait à Salomon, on eut bientôt un nouveau traité, cette fois pleinement chrétien, pleinement mystique, qu'on mit sous le nom de Secundus. Dans le manuscrit arabe que nous examinons, ce Secundus, de nouvelle formation, vient à la suite du premier, mais comme un livre différent, absolument distinct, portant un nouveau titre. Cette séparation existe bien encore dans la double version éthiopienne , mais il est aisé d'y reconnaître que le traducteur avait travaillé d'après l'arabe et que la confusion commence à se faire dans son esprit. Tout est également authentique et de même date à ses yeux : Secundus devient un chrétien, qui a osé confesser sa foi en présence d'un empereur.
Nous arrivons à une question bien délicate , celle de savoir quelles croyances étaient professées dans la biographie primitive dont nous avons des dérivés si divergents.
La difficulté est d'autant plus grande que le grec nous présente; aussi bien que l'arabe, un mélange de panthéisme et de déisme. Si dans l'arabe le déisme est plus nettement
judaïque, le panthéisme n'en est pas moins énergiquement accentué. On en peut juger par cette réponse sur le monde :
ce II dit : Le monde n'a pas de limites. Il n'y a pas de terme à sa beauté , pour celui qui le voit sous de nombreuses formes.
«Son empire est éternel. En lui, le soleil brille tous les jours.
«Il s'offre aux regards de celui qui veut lé contempler et pourtant il est d'une sublimité inaccessible. Sa longueur et sa largeur n^ peuvent être comprises.
« Il est orné de nombreuses figurations et de dix existences premières qui circulent en lui et sont : le soleil, la lune, les étoiles, la lumière et les ténèbres, la nuit et le jour, l'air, le feu et l'eau.
«C'est un être inaccessible qui porte les êtres et est le spectacle de tous ceux qui sont nés. C'est une figure à beaucoup d'aspects' distinctifs.
«C'est le dominateur éternel. C'est de lui que vient la nourriture des bêtes sauvages et de tous ceux qui ont en eux* le souffle de vie.
«C'est l'esprit qui administre tout
« Il se meut en toutes choses et regarde de haut
toutes choses sous lui. »
Cette doctrine panthéiste, si vivement exprimée dans l'arabe, a fait partie de l'œuvre primitive; cela n'est pas douteux : car si nous pouvons avoir à craindre des interpolations dans la version arabe, ce n'est certes pas dans ce sens.
D'ailleurs, bien qu'en affadissant et énervant pour ainsi dire tout ce qu'il touche , le traducteur grec a laissé dans la réponse sûr le monde assez d'expressions caractéristiques pour que le panthéisme y soit évident. Là aussi le monde est appelé spectacle qui est né de lui-même, sublimité inaccessible aux yeux, figure multiforme, esprit, jsrvevfM ^oXvSiotxrnov ^ expression
vicieuse dont on ne verrait pas l'origine si nous n'avions pas dans l'arabe : esprit qui administre tout.
Il en est du reste constamment ainsi. Constamment on trouve dans le grec des expressions dont on cherche en vain le sens précis et qui, dans l'arabe, correspondent à une proposition très-claire.
Par exemple, dans la réponse sur la terre, on lit dans le grec : aîcaviov (pvXayfia. Holstein a traduit par custodia œtema. Qu'est-ce que cela veut bien dire? on ne le voit pas trop. Or, dans l'arabe, on trouve : «c'est elle qui se conserve éternellement elle-même , » et cette phrase rentre très-bien dans l'esprit général de toute cette réponse où la terre est représentée comme une production et un producteur, le centre du monde, la mère de tout ce qui vient et de tout ce qui passe.
Nous sommes en présence d'une doctrine dans laquelle tout ce qui constitue l'ensemble appelé monde devient actif et où 'chacun des éléments, tels que les anciens les comprenaient; vient jouer son rôle.
Nous venons de voir ce qu'il en est de la terre.
L'eau ç^est une puissance supérieure à toutes les créatures; c'est elle qui purifie de toute souillure. »
L'air est le fonds commun des âmes , « l'âme est un souiSe
qui donne la vie au corps. elle fait la force des
membres. C'est la vie de tout ce qui se meut. » (De tout ceci, le grec, tel que nous le possédons, ne parle pas; et on pourrait croire que ce sont des textes interpolés si l'on ne trouvait pas dans l'abrégé latin, donné par Barthius, la réponse suivante : ^aer custodia vitarum, animarum fundus, » et dans le pseudo- Epictète, par un contre-sens évident: ^aer custodia vit»,?? garde de la vie, au lieu de dépôt des vies,)
Quant au feu, nous trouvons son rôle indiqué d'abord dans la définition d'un terme que nous traduirions par le mot esprit si nous ne craignions de faire songer au vfveSfjui grec et à l'idée
de souifle, tandis qu'ici l'équivalence en grec est voSs, en latin métis. Ayant déjà employé le mot âme dans le sens de principe vital, anima, nous sommes réduit à nous servir de l'expression inieUtgence pour désigner le principe et l'ensemble de toutes les facultés mentales.
« L'intelligence est un feu céleste comme les anges, elle ne meurt pas. En elle est le sens intellectuel et rationnel, c'est elle qui a la connaissance et gouverne le corps. »
Ce feu céleste qui fournit l'être pensant, incorporé ou non, l'arabe y revient dans la réponse sur les cieux et dans la réponse sur les anges.
Après avoir parlé du ciel qui fait voûte au-dessus de la
terre, «qui porte les eaux supérieures et sépare les
eaux des eaux, 99 le texte arabe continue : c( .... il maintient la lumière du soleil comme une barrière et il porte le feu qui brûle sans matière par un ordre admirable. — Adrien dit : Cela fait deux cieux. — Secundus dit : Trois, car au-dessus des deux, il y a le ciel supérieur, qui est au-dessus .de toutes les choses créées et qui est antérieur à toute création. Dans ce ciel sont les sept ordres d'anges, et c'est dans le second ciel que sont le soleil et la lune, etc »
Le très-court abrégé latin donné par Barthius contient un écho bien affaibli de tout ce morceau dans la réponse sur le ciel: ^cœlum, sphera volubilis, campus inteiligenti» , hortus aeternitatis , theatrum vitale omnium. ?9 Dans les membres de cette phrase, on trouve rappelés le ciel qui fait voûte, le ciel qui porte le feu céleste, source de toute intelligence , et le ciel antérieur à toute création, ciel éternel, où vivent, suivant l'arabe, tous les ordres d'anges. Il est dommage que cet abrégé soit partout si court et si sec. Les plus longues réponses y dépassent à peine celle que nous venons de reproduire.
Le faux Epictètedit seulement du ciel : <( Sphera volubilis^
culmen imniensum ; v et quant aux autres manuscrits occidentaux , tels qu'ils ont été reproduits , ils n'en disent absolument rien.
Nous venons déjà de rencontrer deux fois les anges dans des textes qu'un auteur, très-ancien suivant Barthius, a résumés brièvement en latin d'après une version, autre certainement que la version arabe. Cette mention répétée des anges est-elle une interpolation faite par un chrétien? Nous pensons qu'il serait presque téméraire de l'affirmer. Le panthéisme de Sccundus se marie admirablement avec la Bible, dans l'arabe. Les citations de la Genèse viennent tout naturellement dans la description, par exemple, du premier ciel- Il en est de même des anges, ^intelligences de feu incorruptible. . . . qui brûle sans matière,» dit le texte arabe, et dont les sept ordres sont montés au troisième ciel. Par leur essence, ils se rapprochent, jusqu'à un certain point, des hommes, car les intelligences des hommes, également feu céleste, partant du second ciel, viennent s'emparer du corps, fruit de la terre, animé par le souffle, par l'âme, que l'air a fourni.
Et ce souffle qui donne la vie , n'est-ce pas encore un souvenir de la Genèse, où il est dit : qu'après avoir formé l'homme de la poussière de la terre , Dieu souffla sur sa face un souffle de vie qui en fit une âme vivante, t^ inspira vit in faciem ejus spiraculum vitœ et factus est homo in animam viventem. t) L'air dont ce souffle proviendrait, cet air que l'abrégé latin rapporté par Barthius nomme le dépôt des vies, le fonds commun des âmes, semble lui-même assimilé au rouah hébraïque pris dans le sens de souffle , à l'esprit de Dieu , qui reposait d'abord sur les eaux. L'arabe, disant ne pouvoir expliquer sa nature cacliée, comme conclusion, l'appelle un esprit, rouIJi; sa définition, assez étendue, débute par ces mots:
«L'air, c'est un élément dans l'éther, un souffle iusaisis-
sable, c est le comniencement de la création comme la lumière, » puis le texte continue en rappelant la parole par laquelle la création commence dans le récit biblique : ce comme a dit Dieu : Que la lumière soit.» Ainsi se trouve complétée une trinité très-analogue à celle des cabalistes, comme nous le verrons plus loin : non point la trinité chrétienne, avec le verbe qui s'est fait chair, avec l'esprit qui illumine , mais cette trinité qui voit toute la création dans la parole formatrice et dans le souffle divin et vivificateur. Ce souffle divin et cette parole divine ont pénétré le monde et se le sont pour ainsi dire assimilé. Ils en ont établi le moule, les lois naturelles et fixes, ont prévu et réglé le rôle des éléments. Le jeu de ces lois, les combinaisons de ces éléments, la production, le développement et le destin de tous les êtres étaient donc contenus en eux. Tel qu'ils l'ont constitué, le monde produit et gouverne; c'est la nature dominatrice de toutes choses. Mais , s'il parait pour ainsi dire divinisé, c'est par la parole créatrice et le souffle vivificateur. Sa force est la force de Dieu.
Voici la réponse sur Dieu dans le texte arabe : «Il dit: Dieu seul, l'éternel, l'être orné de nombreuses figurations, qui n'a ni commencement ni fin, sage, immortel, qui gouverne tous les êtres et toutes les créatures par sa parole et par son souffle, qui ne dort pas, qui ne néglige rien, qui maintient tout par sa puissance.
«Lumière, esprit, vie, force et substance inaccessible.» Il n'est pas question de la parole dans la version grecque, mais on y retrouve à peu près tous les autres traits caractéristiques : image multiforme , forme à beaucoup d'aspects, esprit immortel, tsohjSioiKïirov isfvevfAa^ ce qu'Holstein a traduit cette fois par spiritus cuncta pervadens, ceil qui ne dort pas, essence propre de toutes choses, main toute -puissante, lumière, esprit, force.
On peut remarquer dans les deux versions, et tout aussi
bien clans le grec, que la définition du monde se rapproche souvent beaucoup de celle de Dieu ^
L'épithèle, par exempie, «être orné de nombreuses figurations, 77 ou ses équivalents, se trouve commune à Dieu et au monde dans les versions occidentales et orientales.
Il devait nécessairement en être ainsi d'après cette donnée première que la parole et le souffle divins étaient, pour ainsi dire, matérialisés dans le monde et formaient avec lui un tout inséparable.
Dieu se confondant avec le monde, bien qu'étant un être distinct, intelligent, puissant et doué de volonté, cette doc-
' Bien que devant publier prochainement le texte arabe suivant les quatre manuscrits de la Bibliothèque nationale, 69 A et 107 de Tancien fonds, 93 et gS du supplément A , nous croyons devoir dès aujourd'hui en donner comme extrait ces deux définitions fondamentales :
igyd^tNJ ^ »y>^ Jy^ ÎjLa.^ Jac^ yy <i^ f}^\ iijU J»J ûf^
xxAJL ij^-AXi^ctyL »[^ ^ôJI ^^^3 l^t Jfj j^ J j«wJ lUl Jlï 4oa il ^1 Ul^ ^Ut, ci^lj ^L^Jlj JJlfj UJi)tj ;yJt^ c^JI^ ^1,
Nous avons suivi le manuscrit 1 67, excepté pour les points suivants :
Dans la déBnition du monde , première ligne , la leçon l^xi I H^ jl^ *^ (J*^
slo (jôi\ 4Âj; était défectueuse. Le 69 A nous a fourni la variante a.>Jon
^4>JI. Noire savant maître, M. Defrémery, eût préféré %\y^ cijJt ^LâJ; ,
qui se trouve dans le 96. 5* ligne, nous avons remplacé ^i^*iK leçon du 107,
P»** L)^ V^ (^9 ^' 9'^)* "^^ '^S"^' J^' P®*" J^ (^^ ^' 93 et 95). Même ligne, JJi-« par (JJa-^ (98 et 9.5), que préférait M. le baron de Slane. Le 69 portait ici JJâju».
trine est une de celles qui se sont le plus fréquemment représentées, sous des formes diverses, dans l'histoire de l'esprit humain.
Nous pourrions la montrer encore dans des traités de philosophie datés d'hier et dans des livres où, comme dans Secundus, l'auteur, à l'aide d'un récit romanesque, cherche à vulgariser ses propres théories philosophiques et religieuses ^
Mais c'est surtout dans les premiers siècles de l'ère chrétienne que le panthéisme théiste revêtait la forme spéciale que nous lui trouvons dans Secundus.
A cette époque, toutes les religions produisaient en Orient des sectes qui avaient leur gnose, leur interprétation mystique
' Voici comment Tanteur dos Misérables , Victor Hugo, parle de Dieu dans un passage où il traite de la prière : «Prier Dieu, que veut dire ce mot? Y a-t-il un infini en dehors de nous? Cet infini est-il un être immanent, permanent, nécessairement substantiel puisqu^il est infini et que, la matière lui manquant, il serait borné, nécessairement intelligent puisquMl est infini et que, si Tintetligence lui manquait, il serait fini là???
Et ailleurs, notamment dans cet autre passage qui complète le précédent :
T Une école métaphysique du Nord un peu imprégnée de brouillards a cru faire une révolution dans Tentendcment humain en remplaçant le mot /orr« parle mot volonté. Dire : la fiante veut au lieu de la plante croit ^ cela serait fécond, en effet, si Ton ajoutait : l'univers veut.
«Pourquoi? c'est qu'ail en sortirait ceci : la plante veut, donc elle a un moi; Tunivers veut , donc il y a un Dieu
«(Nier la volonté de Tinfini, c'est-^-dirn Dieu, cela ne se peut qu'à la condition de nier Tinfini, nous Tavons démontré.»
Ainsi Victor Hugo admet la volonté de Dieu, son intervention toute-puissante, Tutililé, Tefficacité de la prière, et cependant il identifie tellement Dieu avec la nature et ses éléments qu'il a pu écrire le passage suivant à propos d'un de ses héros de prédilection :
((Il n'étudiait pas Dieu, il s'en éblouissait. Il considérait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière , révèlent les forces en les constatant, créent des individualités dans l'unité, les proportions dans l'étendue, l'innombrable dans l'infini, et par la lumière produisent la beauté. Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse : de l«n la vie et la mort. 7? Le naturel et le surnaturel se combinent étrangement dans ce panthéisme théiste.
(lu culte, (le la création, de la nature et du surnaturel. Les cabalistes juifs, les gnostiques chrétiens, puis les néo-platoniciens d'Alexandrie , ainsi que bien d'autres écoles avant ou après eux, ont pris part à ce mouvement.
M. Franck a analysé, dans son bel ouvrage philosophique sur la cabale, le Sepher ietzirah, le livre le plus ancien des cabalistes juifs, celui qu'ont autrefois commenté Saadia, Aaron de Babylone et tant d'autres rabbins illustres, entre lesquels quelques-uns comptent Akiron qui mourut sous l'empereur Adrien. Il y a mis surtout en lumière une théorie fondamentale «qui, dit-il, se présente ici avec un caractère remarquable. »
çç C'est, continue-t-il, celle du Verbe, de la parole de Dieu, identifiée avec son esprit, et considérée, non pas seulement comme la forme absolue, mais comme l'élément générateur et
la substance même de l'univers
Le livre que nous avons affirme expressément dans un langage concis , mais pourtant clair , que l'Esprit Saint ou l'esprit du Dieu vivant, forme, avec la voix et la parole, une seule et même chose, qu'il a successivement comme rejeté de son sein tous les éléments de la nature physique ; enfin il n'est pas seulement ce qu'on appellerait , dans la langue d'Aristote, le principe matériel des choses; il est le verbe devenu monde.»
Les analogies ne sont-elles pas vraiment frappantes entre cette théorie et celle que nous donne le livre de Secundus ?
Et ces ressemblances ne sont pas superficielles.
Voici, par exemple, dans le traité cabalistique, le commencement d'une énumération des dix sépinroth, c'est-à-dire des dix nombres représentant des émanations ou plutôt des catégories.
«La première des séphiroth, c'est le souffle (ou l'esprit) de Dieu vivant; béni soit son nom, béni soit le nom de celui qui
vit dans l'éternité. Le souffle (ou l'esprit), la voix et la parole voilà le souffle (ou l'esprit) divin.
fi^Deux, c'est le souffle (ou l'air) qui vient du soufflr (ou de l'esprit); en lui sont gravées et sculptées les 39 lettres qui ne forment cependant qu'un souffle unique.
^ Trois, c'est l'eau qui vient du souffle (ou de l'air), c'est dans l'eau qu'il a creusé les ténèbres et le vide , qu'il a formé la terre et Fargile, étendue ensuite en forme de tapis, sculptée en forme de mur et recouverte comme d'un toit.
et Quatre, c'est le feu qui vient de l'eau , et avec lequel il a fait le trône de sa gloire, les roues célestes, les séraphims et les anges serviteurs. Avec les trois ensemble, il a construit son habitation, ainsi qu'il est écrit: ^l\ fait des vents ses mes- ((sagers, et des feux enflammés ses serviteurs. 99
Nous avons pris pour ce passage la traduction de M. Franck, sauf que nous avons introduit dans le texte les corrections qu'il indique dans une note à propos des trois acceptions principales du mot rouah.
Quant aux six autres séphiroth, ce sont: les quatre points cardinaux, la hauteur et la profondeur.
Dans Secundus il n'est pas question du rôle des lettres formant les choses par leur union , ni de la puissance de leurs combinaisons mystiques; il n'est pas question davantage des^^Atroth, des points cardinaux, de la hauteur et de la profondeur.
Mais après la parole et le souffle divins, dont nous avons montré plus haut le rôle immense, nous voyons parallèlement l'air dépôt des vies, l'eau puissance supérieure, le feu principe des anges et des esprits intelligents.
Ainsi Secundus se rapproche par certains côtés de la cabale, et par d'autres il s'en éloigne. L'esprit général en est différent en ce que nulle part on n'y voit poindre les croyances et les pratiques qui, pendant longtemps, ont fait confondre les disciples de la cabale et les magiciens proprement dits.
Nous n'oserions pourtant pas affirmer que Tauleur du livre (le Secundus ne croyait pas à là puissance des nombres. Le contraire est même rendu assez probable par deux énumérations, l'une de sept, l'autre de dix termes. Les nombres sept et dix étaient de ceux qui jouaient un grand rôle dans laxabale.
Celle de ces énumérations qui comprend dix termes en arabe est surtout digne de remarque en ce que, telle que nous la donnent les versions grecques elles-mêmes, elle porte en elle évidemment la trace des premiers versets de la Genèse. Nous l'avons plus haut reproduite dans la réponse sur le monde. C'est la liste des dix existences premières, ou plutôt (car le mot arabe onsor n'a pas d'équivalent aussi vague en français) des dix éléments primordiaux, des dix premières créations qui, circulant dans le monde, complètent sa parure avec toutes \qs figurations , c'est-à-dire toutes les espèces animales, végétales, minérales, et le reste.
Dans le manuscrit grec publié par Holstein , ces dix onsorf sont portés à onze par l'addition de l'élément terre/ qui, à ce que nous montre l'arabe, ne figurait primitivement pas plus ici que dans la liste cabalistique des séphtroth. Le manuscrit de Gudius , après cette addition , les a réduits à neuf par la suppression de la lune et du feu. Mais le passage important subsisté dans l'un et dans l'autre ; ce passage est celui dans lequel la lumière , les ténèbres, la nuit, le jour, le soleil, la lune, les étoiles, sont comptés comme autant de créations distinctes et faisant nombre : or cela ne peut se comprendre que comme un souvenir des versets de la Genèse :
V. 3. Dixitque Deus: Gat lux, et facta est lux. V. k. Et vîdit Deus lucem quod esset bona , et divisit lucem a tenebris. V. 5. Appeilavitque lucem diem, et tenebras noctem; factumque est vespere et mane dies unus.
Voilà , dans la Genèse, quatre actes successifs de la divinité,
après lesquels, un peu plus tard, le quatrième jour, dans le verset i4 et les versets suivants, Dieu crée le soleil, la lune, les étoiles et les prépose au jour et à la nuit.
Or un des traits caractéristiques, comme tendance bien nette ou principe formel, des diverses espèces de gnoses ou cabales, chrétiennes, juives ou païennes de nom, qui pullulaient alors dans l'empire romain et surtout dans le monde oriental, c'est la transformation en êtres subsistants, distincts les uns des autres, de tout acte, de toute pensée, de toute intervention quelconque du créateur. Nous verrons prochainement que telle fut l'origine des célèbres éons.
Ayant la prétention d'avoir la vraie sagesse, la vraie science, la vraie connaissance de tous les mystères, aussi bien des mystères naturels que de ceux qu'ils pouvaient trouver dans les dogmes des religions auxquelles ils s'étaient rattachés, les gnostiques étaient entraînés à créer bien d'autres mystères et une foule d'entités.
Si donc l'auteur de Secundus s'était inspiré de l'esprit et des méthodes de la gnose (et, quelle que soit sa religion, du reste, le fait parait certain d'après le texte arabe, comme on peut en juger déjà par les quelques extraits que nous en avons donnés), d'après cette tendance générale, quatre actes successifs de la divinité devenaient autant de créations : d'abord une pour la lumière et une autre pour les ténèbres; puis, après de nouvelles interventions de la parole créatrice, une pour le jour, une pour la nuit; après quoi seulement venaient le soleil, la lune et les étoiles.
Ces séries d'actes créateurs se complétant l'un l'autre et se pénétrant pour ainsi dire, mais constituant autant d'existences distinctes , car la parole créatrice, l'acte créateur et la création se confondent dans ce système , ces déterminations subtiles font admirablement pendant à l'existence parallèle de Dieu et du monde considérés comme êtres actifs et dominateurs.
Le monde, émanation de Dieu, pénétré de Dieu, rentre dans Dieu , et pourtant en reste distinct.
Aussi est-il dit dans l'arabe que la terre « est une création d'un créateur et elle-même un créateur de par Dieu. »
Les lois delà nature et les lois de Dieu, Faction de la nature et l'action de Dieu se confondent ainsi par le moyen de la parole et du souffle, qui donnent l'être et la vie à tout ce qui est.
Il faut le souffle devenu âme, principe vital, pour animer ce qui doit avoir mouvement et vie ; mais le reste de la création se confond avec la parole dont elle émane.
Aussi l'arabe, dans le passage de la définition sur l'âme que nous avons d'abord remplacé par des points, dit-il que l'âme «est un souffle qui donne la vie à la parole, tu c'est-à-dire h la créature à qui la parole a donné l'être et qui était déjà préparée comme réceptacle avant de recevoir cette âme vivifiante : de même que, dans la Genèse, l'homme était formé lorsque Dieu lui souffla Je souffle de vie ^
^ Origène , dans son traité Uepî àp^fiv , représente également Thomme comme constitué par la réunion de trois éléments, un corps, un esprit ou souille de vie, et un principe intellectuel. Seulement cVstà ce principe intellectuel et non au principe vital qu*il attribue le nom à^âme, du moins à ce qu^il parait par la traduction de Rufin : «ex nobis bominibus, qui ex anima constamus, et corpore ac spirila vitali.') (Lib. III, cap. iv.)
Comme, d^autre part, Origène admet que toute espèce d*animal, même ces espèces inférieures qui vivent dans Teau, ont des âmes, «esse namque animas in singulis quibusque animalibus etiam in bis quœ in aquis deguntn ( lib. II , cap. viii), il sVst trouvé conduit à se demander si Thomme n^avail pas deux Âmes. L*une de ces âmes serait inférieure, analogue à celle des animaux, pleine de tendances instinctives avilissantes , complaisante pour les satisfactions de la chair : ce serait elle qui serait désignée sous le nom de chair dans les Écritures. L^autre, supérieure, intellectuelle, tournée vers les choses de Tesprit, vers un monde élevé d*où elle serait venue, serait désignée par opposition sous le nom dVspn't dans les Écritures : par exemple dans cette phrase de saint Paul, la chair combat contre Vesprit, ^esprit contre la chair. Origène ne se prononce pas formellement sur cette question, et il laisse la décision au choix du lecteur, «qui autem legit, eligat ex bis, quœ magis amplectenda sit ratio. n (Lib. III, cap. iv. ) Mais que Tâme spéciale à
Ainsi rhomme, composé d'un corps, d'une âme vivifiante et d'une intelligence, n'est constitué qu'en plusieurs fois. Son
rhomme fût miique ou non, il en parie ailleurs dans un autre chapitre du même ouvrage (lih. II, cap. yiii) dans des termes qui se rapprochent infiniment plus de notre texte, et qui ont choqué les chrétiens qui signalaient les erreurs d*Origène. y âme y est peinte comme une intelUgence , vovs, intelligence qui déchoit en pénétrant dans Thomme et prenant le nom à^àme, et qui a besoin d^étre relevée pour redevenir, comme devant, intelligence. Uapà rilv ànséT^tOGiv xai riiv ^- ^tv Tijvdtà rov Z^vrf ^zsvevftart^ yéyovzv il vvv yevo(iévn ^'t^X'i» ^^^^ **^ ^exTixi)
rris énav63ov rris è^* S-nep ijv èv «px? NoiTj ^môSs oZv yiyovz ^x*^ » **^
>|/vxi^ Ka'ropduBei<Ta ylpexau povç. Ces passages sont cités dans la lettre de Tempereur Justinien à Mena , patriarche de Gonstantinople. Saint Jérôme les résume de la façon suivante : (rNotJ;, id est mens, corruens facta est anima, et rursus anima instructa virtutihus mens fiet.7) Ainsi Thomme se retrouverait composé, comme dans notre texte, d^une intelligence, d'un corps et d'un souffle ou principe vital : sans compter peut-être un autre principe, en lutte avec cette intelligence, cet esprit, ce voUs,
Dans la Pistie Sophia , la théorie de Thomme est naturellement encore plus compliquée. Les puissances célestes qui unissent Tâme au corps y attachent en même temps trois autres principes: Tun , c'est la destinée de l'homme réglée par les astres ; un autre est une force d'en haut, émanation divine, qui le porte vers Dieu; et le dernier, qui lutte contre le précédent, est ce qu'on pourrait appeler le respect
humain, c'est-à-dire l'esprit d'imitation , l'esprit imitateur, IT&nn^I -UlI-UlOÎV JU>.lTn2». Le mystère du baptême, première introduction aux mystères gnostiques , aurait pour effet de mettre Tâme , jointe à la force divine , en dehors de l'action du corps, de la destinée et de l'esprit d'imitation : ^CUC^E TT&St^I-
UL5Jt^on iiiTî\5. JtTn t:julosp& Jti« nca\JUL5. cy^^quop
TT0p!:^0nf EK€JU.EpOC. (Pistie Sophia, i.U^.^oo.)
Schwartze a traduit ici , ainsi que partout du reste où ces expressions se rencontrent, H5.nT.\W5JW-OÎ\ -UiTTÎti^ comme s'il y avait eu dans le texte TT&.n-
T5JULXW0C JU-TTEUKi^, par imitateur de Veeprit, ce qui est à la fois un
contre-sens au point de vue copte et un non-sens. Mais il ne faut pas en accuser Schwartze: sa traduction a été publiée quand U était mort, sans qu'il ait pu la revoir avec toute l'attention et le soin nécessaires. Elle est donc restée définitivement à l'état de première ébauche; et c'est pourquoi elle est criblée de fautes graves, qui viennent constamment arrêter le lecteur et ne permettent pas de suivre la pensée. Cette œuvre serait à reprendre d'un bout à l'autre.
principe de vie est une portion du souffle vivificaleur, son intelligence est une portion du feu céleste. Et cette portion du souffle, comme cette portion du feu, tout en restant parties d'un tout, n'en ont pas moins leur existence séparée et individuelle.
Les anges aussi, feu céleste, ont une personnalité, une intervention et une influence dans la nature. Mais , à côté de ces agents intellectuels, à côté des actions supérieures et divines, les principes constitutifs de la nature, les éléments, ont également leur puissance. Nous l'avons vu pour l'air, pour le feu, et pour l'eau, «laquelle est une puissance supérieure. »
Ce conflit des forces de Dieu et des forces de la nature est pour ainsi dire inévitable dans tout panthéisme théiste, dans tout système qui veut admettre une intelligence suprême et la puissance créatrice des éléments ou des atomes, imaginer un Dieu personnel pouvant intervenir et se laisser toucher par la prière , bien que faisant un avec la nature et ses créations.
Du reste l'idée de création, dans une doctrine de ce genre, appelle presque forcément l'idée voisine à* émanation, pour nous servir d'un terme consacré lorsqu'il s'agit d'écoles cabalistiques ou gnostiques. L'émanation du monde hors de Dieu , soit directement , soit par le moyen et l'intermédiaire ou de la parole, ou du souffle, ou de la voix, ou d'entités nommées éons, etc., ces théories, qui n'étaient pas restées étrangères aux Grecs, se sont répandues par une diffusion étonnante chez tous les peuples de l'Orient. Dans son livre sur la cabale, M. Franck indique un assez grand nombre de cultes orientaux, d'écoles philosophiques, de sectes hérétiques qui en étaient imprégnées, et il serait facile d'en ajouter bien d'autres.
Les sectes gnostiques Valentiniennes avaient presque indéfiniment multiplié sous le nom d'éons les émanations successives de la divinité , et unissaient tous ces éons dans un ensemble appelé plérome. Plusieurs de ces sectes ne baptisaient plus et
elles étaient certainement bien plus éloignées des idées chrétiennes qu'un grand nombre de sectes juives ou de philosophes païens. Schwartzc a traduit un livre copte, la PistU Sophia, dont l'auteur est quelque gnostique Valentinien, et où la magie, l'astrologie, la théorie de la métempsycose ^ les souvenirs du paganisme se marient admirablement avec les données
^ Origène, bien entendu, n^admettait pas la métempsycose propremenL dite : c^était par trop contraire au dogme chrétien ; mais il supposait que les âmes , avant qu'elles fussent unies aux corps, avaient vécu dans un état de libre arbitre, pouvant exercer des vertus ou conunettre des fautes, mériter ou démériter. Il supposait que telle était la cause des inégalités humaines. « Dieu préférait, avant la naissance, les âmes qui s'étaient jusqu'alors bien conduites, et leur réservait icibas des corps mieux doués, mieux prédestinés, des facultés naturelles plus heureuses : Gujus rei causas suspicor esse quasdam antiquiores etiam bac nativitate
corporea {Uepl dp^œvj trad. de Rufin, 1. in,cap. m) pro quibus omnibus,
ab bis qui Dei providentia régi omnia quœ in mundo sunt asserunt , sicut nostra quoque continet fides , ut mihi videtur, non aliter poterit responderi , ita ut absque omni injustitiaeculpa providentia demonstretur, nisi priores quaedam fuisse eiscausœ dicantur quibus antequam in corpore nascerentur animœ , aiiquid contraxerint culpœ in sensibus vel motibussuis , pro quibus hoc merito pati a divina providentia judicatœ sunt. Liberi namqne arintrii semper est anima , etiam cum in corpore hoc , etiam cum extracorpù8e8t,etlibertasarbiûîivelad bona semper, vel ad mala movetur; nec unqnam rationabiiis sensus , id est mens vel anima , sine motu aliquo velbono vei malo essepotest n (Ibid.) En outre, se demandant s'il était nécessaire que les âmes , même en dehors des corps terrestres, soient incorporées d'une manière quelconque : «an necesse esteas semper conjunctas esse corporibus» (lib. II, cap. ii), il déclarait que la négative lui paraissait très-difficile et presque impossible à admettre : « quod mihiquidem difficillimum et pêne impossibiie videtur.?» (Ibid,) Ged rappelle le eorp$ céleste , aôita oùpéviovy le véhicule pneumatique , r6 'mfevftartxàp ^X'ff^ > ^"® les néo-platonidens attribuaient à l'âme avant comme après la naissance et la vie terrestres. Ces corps célestes et spirituels étaient néanmoins matérieb, suivant Origène : le monde fournissait leur substance, mais une substance plus épurée que celle qui distinguait les espèces visibles : «Ut ergo superius diximus, materialis ista substantia hujus mundi babens naturam quœ ex omnibus ad omnia transformatur, cum ad inferiores quosque trabitur, in crassiorem corporis statum solidioremque formatur, ita ut visibÛes isias mundi species variasque distinguât; cum vero perfectioribus ministrat et beatioribus, in fulgore cœlestium corporum raicat, et spiritalis corporis indumentis vel angelos Dei, vel filios resurrectionis exornat; ex quibus omnibus diversus ac varius unius mundi complebitur status.?) (Ibid.) Un corps, des sens, des mouvements, un libre arbitre , un compte à rendre, une rémunération possible à espérer dans une autre vie , l'âme aurait donc eu tout
fondamentales de Valenlin sur le pléroine, les émanations, les éonsy etc.
Mais, à côte de ceux-là, il y avait encore d'autres chrétiens gnostiques, qui ne faisaient pas mention iïéons ni de plérome et dont les théories mystiques se rapprochaient infiniment plus de celles qui sont exprimées dans le Kvre delà création, le premier livre de la cabale, ou dans le livre de Secundus.
C'est ainsi que dans le manuscrit copte qui porte le n^ 3 98 du fonds Hunt à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford, et dont une copie a été donnée par M. Dulaurier à la Bibliothèque nationale, nous trouvons l'air assimilé au souffle vivificateur, à l'esprit de Dieu porté sur les eaux dès le principe.
Nous y lisons^ : «la 6* (des choses formées) c'est l'air, 2»^Hp, qui souffle et donne la vie; ?> et ailleurs^ : «l'esprit (ou
cela dans la vie antérieure à la naissance humaine. Certes de tdles propositions pouvaient suffire pour motiver la condamnation de l'origënisme.
Dans la Pûtû Sophia, la métempsycose n^est pas présentée comme devant être indéfinie. Chaque âme, au moment de sa création, a reçu -un nombre limité d'incarnations à accomplir. Avant de la ramener sur terre, les puissances célestes lui font chaque fois oublier le passé. Mais elles lui eu font ressentir les conséquences dans le dioix du corps et dans celui de la destinée avec lesquels elles vont Tunir. Deux causes opposées peuvent intervenir pour interrompre à jamais le cyde de ces existences successives avant son terme prévu : 1" d*une part, l'initiation aux plus hauts mystères gnostiques, ce qui, dès que Tâme est dégagée d'un corps, si elle ne se trouve pas alors dans un état d'indignité dû à des fautes postérieures à l'accomplissement des derniers mystères , conduit l'adepte tout droit dans le séjour
du Dieu suprême, de l'ineffable, ITI2»^Cy2»^E* delà lumière sans égale; a** et d'une autre part certaines fautes tellement graves que , si elles ne sont pas lavées par l'accomplissement des mystères gnostiques , elles entraînent une condamnation déGnitive qui exclut toute incarnation ultérieure , expiatoire ou éventuellement réparatrice. Tel est le résumé de toute une doctrine , qui est développée en détail dans quelques centaines de pages coptes.
' nJU^E^ COOnf HE TT5.HP ET^KXÊE B^'^OÎ îtpEq^i^ain^ , page 1 8 (du manuscrit primitif).
» TTiW^E^ ^0*^ TTE 1TETTÛ& Z^^^l'^AX TIJUloO*^ E^F nW HE TT«.Kp,page i3.
— essouffle) qui était sur les eaux, c'est-à-dire l'air r? ce l'esprit de Dieu qui allait sur les eaux, -n C'est ce qui est représenté par l'alpha ^ comme étant le premier élément de la liste alphabétique grecque.
Le feu y fait un avec la lumière. C'est la 7"* chose créée, représentée par l'epsilon , nommé ES en copte, et venant après le ciel des cieux figuré par le delta grec ^. La lumière, TTO'^0-
' i>*t^ i^^z>3(yv\ HE^o WTcnoc **tte nn&. ju-nnonr-
TE. nX^S (nÏÏi^) ETHHnf ^V5<n Jûûuioonf. EcgcgE E^pE**- ^p&.It EpOq. ;:^E (p)a\K E'^**0'<T:E HE iÛtï>. ïtTES^E
^n -T&CTTE «nc^poe. k itT^oq Er^soc Epoq r^E JUt&E\
(nj'-TES^E F'X.p on E'^WO'TTE ERJUDOnf JS-U-OC*^ Et l'alpha est le type de Tesprit de Dieu qui Ta sur les eaui. Il faut l'appeler H)^ , car on appelle ainsi l'esprit (ou souffle) dans la langue des Syriens, ou bien encore l'appeler "^D (ou D^^D), car on nomme ainsi l'eau» (p. 80).
» . . .«^E Oît n^E^^&; ^\h^ ETE ltCJtH«L&. mnE
nJU-TTH^f E Jw.n ^K^<^ nx^^n&nf Epoq. ujSJE ^i>\\ on e^-
^ZA\ Epoq t>iE Ç,l>M.T> . HTES^E F'X.p E^fJ^-OTTE E^-
iiEJw.»oc. ^ît^2.CTTE no'^anr itnrE Kc^poc. ei Oït iTE'TEO'^K^i>^q JUuuLi>.nf JULnTTnoc So'^OEïtv* KEcycgE
HE E^p2>^tt Epoq !^E CUp. T^ X F^î^p ^E TE ET^O**^
p2.nEpOqmoqTTO'COEXn^n"T2.CllEnEnC'*pOC(«V)
n Gomme aussi le delta , qui représente le ciddes cieux et la terre invisible. D nous faut l'appeler "^ptSf (ou 0*^0 1^), car c'est de cette manière qu'on nomme le ciel dans cette même langue des Syriens. £1 (epsilon) renferme le type de la lumière; il fallait le nommer 11M , car c'est ainsi qu'on appdle la lumière dans la langue des Syriens» (p. 80). Ces transcriptions sont assez exactes : dans la même page on
trouve aussi Tablme (iTîtO'^lt) transcrit ftg»JU. , Dinn, et la terre (n- K2»^ j transcrit 2>.pC9 yiK. Ce dernier exemple surtout prouve (ainsi que
la lumière , ^1K* syr. ffoioj ) que les transcriptions sont faites d'après l'hébreu (que l'auteur nomme la langue des Syriens) et non d'après le syriaque. En syriaque la terre est |i^*|>
Eiît, est ici savamment transcrite tup, d'après l'hébreu, et le ciel des cieux, TTF.KWTIR'^E, est transcrit C&-W-S.. Quant au logos, il figure assez tard, comme représenté par le vaw hébreu que l'auteur gnostique assimile avec raison au signe grec ETlïCHA^OK* (transcrit TTïCH-W-ïon), mot dont il donne en copte l'équivalent n-W-S-EIîT, signum. Parmi les autres équivalences, nous remarquerons celle de la vie^, en hébreu hheth et en grec êta, ce qui revient au même suivant le copte, et celle du Seigneur^ au tétragramme transcrit ï&tL\, représenté par Yiod,
' r Otl>^% . . . l\\C^l>\ TTW TlETO'^Jt^O'^'TE EpOq !^E JUL2>^EXÎT (p. loo) 0^l>^t ETE ^l>\ TTE nJU^i>^EXU (p. 83) . . ,qKH E^pM n5l 0** JU-«>.EXK ETE ITETO'îfJt^OXTE EpOq !^E OX^. . . «>^pïEX^E ^^OÏlTOn !^E ^p2>5 ^J^ TTiGE^U^iOU ITM ... (p. 85-86). « €" (est ie) ouau. C'est ia lettre qu'on appelle TT-tl-B^E^tt. .. Il y a un JUi&EIU (signum) qu'on appelle ouau. Sache que c'est dans cet EHÏCH-W^SOÎt (signum). . . etc. (hébr. Ip.w
* h¥ ETE T\l>^l TTE EqCL\tt^(p. 83). «ffeeA signifie vivant.7) Allusion au mot hébreu H^D, D^n vila, anima , seu vivens et animal.
' ICU^ ETE TTM HE 1T!:;»S0EXC K^E OH n ll^m.^lod c'est ie
Seigneur, comme iaâr> (p. 83). Cette assimilation de Viod ou t au nom tétragramme est d'autant plus curieuse que dans les targums chaidaïques d'Onkelos, de Jonathan ben Ousiel , etc. , et même dans le Talmud , le nom de Dieu est écrit par deux t, ^^. Quant au nom tétragramme lui-même, îllH^, notre texte le transcrit
S&CJLT comme la plupart des livres magiques ou gnostiques. Théodoret, dans la
question x? de l'Exode, donne de ce nom, d'après les Samaritains, la transcription très-différente de Jave : xaXovtri 3è aura SafAaprrcti, I AB6. (Voir la si curieuse étude sur les Samaritains de Naplouse qu'a publiée notre savant maître M. l'abbé Barges, professeur d'hébreu à la Sorbonne.)
Tout le monde sait que notre prononciation actuelle /e^ovaA est purement fantaisiste et qu'elle ne repose que sur une erreur des premiers hébraïsants chrétiens du XVI* siècle. Comme les Juifs ne prononçaient jamais t\^^V et qu'ils le remplaçaient par la lecture du synonyme ^^^^f * Adonaï (qu'on rencontre dans saint Jérôme), ils avaient transporté sur le nom tétragramme les motions d' Adonaï
En somme si l'esprit est mis le premier, fc verbe vient seulement en 6* ligne sur cette liste , où figurent également la vie , le Seigneur Ï5^CU, la lumière, etc.
(excepté la première, le acheva composé , qaHls avaient dû nécessairement changer en un acheva simple sous une consonne vraie). Ces motions n^étaient là que pour avertir de la lecture adonm, suivant renseignement des rahbins. Mais les premiers liébraîsants chrétiens crurent y voir la prononciation indiquée pour Hlil^^ et ils lurent Jéfaovah. 11 est donc curieux de noter les prononciations antiques qui devaient reposer sur un fondement plus sérieux.
Jao était, avons-nous dit, la vocalisation la plus généralement adoptée parles gnostiques et les magiciens pour le nom tétragramme. Non-seulement nous le trouvons dans les livres gnostiques qui nous sont parvenus en copte, maisTerlullien, saint Epiphane,Théodoret, saint Isidore, tous ceux qui se sont occupés des disciples de Valentin ou d*autres sectes analogues, en ont fait fréquemment mention. Saint Épiphane, au chapitre xxvi de son traité Contre les héréiies, raconte qu*on a placé Jao dans le del suprême au-dessus de Sahaoth ; et , au sujet des mêmes entités, Origène, dans son traité Contre CeUe (liv. VI, chap. xxxii), s*exprime clairement en ces termes : « Ils ont pris dans les Ecritures hébraïques celui que les Hébreux nomment Jao ou Ja, et de même pour Sahaoth , Adonm, Âloai : ce sont là des noms qui ont été tirés des Écritures, les noms d*un seul et même Dieu.j}
Dans la Pistiê Sophia, on trouve bien entendu ce nom Jao individualisé, ainsi que \e moi Sabaoth, etc. Mais, en outre, dans cet ouvrage ultra-gnostique, où sont combinées des données puisées dans diverses écoles et diverses sectes, et où sont indéfiniment multipliées les entités , on trouve un autre personnage portant le nom de Jéou. Ce nom ferait d^abord songer au père Jou des Latins (Jupiter, gén. Jovis), comme celui de Sahaoth rappelle le Sabot àe& mystères transportés en Grèce, dont Démosthène parie dans son Diêcourê êur la Couronne; mais, de même que Sahaoth est, sans aucun doute, le mot hébreu , de même Jéou parait être aussi bien que Jao une individualisation du nom tétragramme, seulement vocalisé d*une autre manière.
En effet, dans la succession des personnalités divines, c^est lui qui occupe le premier rang. Il est représenté comme «émané le premier dans une manifestation lumineuse;?) il est appelé iepère dujtère de Jésus, parce que «Sahaoth émana de luin comme Jésus de Sabaoth. Enfin, Tauteur de la Pistis Sophia cite comme initiant à de très-hauts mystères Uê deux Uvreê d'iéou, ces grands livres «qu'écrivit Enoch quand, de Tarbre de science et de Tarbre de vie (le verbe) pariait avec
lui dans le paradis terrestre.» U2.Ï KT «>.qC^^ÏC0'* K(5ï EWaTJ^ Eicyis-iSE ÏÏJWJt*2.q EÊO?^^^ TTOJKÎTJâlTCOO'^ÎT l^^W
e£iiO>^ ^/tx TTOjHu JÛLiraïK^ <^P^i <é^ mT«>^p5^:^ïC0C
n^!^&.t5- (t. I, p. 3^6.) (Jésus, dans la bouche duquel cette phrase est mise
C'est ainsi du reste que Valentin avait mis le verbe en 3' ligne dans la liste de ses éong, l'intelligence et la vérité le
parie naturellement à la première persoDnelorsqu^il est en cause.) Ced nous indique pourquoi, après avoir admis Jao dans son système, Tauteur copte y reçoit ^alemenl Jéou : c^est quMl existait un livre célèbre chez les ^ostiques, où Ton TocaUsait ainsi le nom tétragramme.
Ce nom tétragramme figurait dans les récils de la Genèse rdatifs au paradis terrestre, tandis que le mol Sabaoth ne paraissait comme qualification appliquée à Dieu que dans des ouvrages postérieurs; enfin Tidée de Christ est cdie qui fut la dernière formulée nettement dans les livres saints; ceux qui ont un peu rhabi* tude des procédés gnostiques ne s*étonneront donc pas que Sabaoth soit ici donné comme émanation de Jéou, et Jésus comme émanation de Sabaolh.
Ainsi la Pistia Sophia nous a conservé deux prononciations difierentes du nom tétragramme : elles ont toutes deux leur importance , car elles étaient transmises traditionnellement dans des écoles qui désiraient se rapprocher le plus possible de la prononciation primitive des noms, puisque, suivant elles, les noms divins avaient toute-puissance quand on les proférait tels qu^iis avaient été dès Tabord inventés par les premiers auteurs des langues. Nous avons vu que ce principe était généralement admis du temps d^Origène : il était admis par les rabbins, en ce qui touchait le mot en question. Les rabbins prétendaient que le Christ n^avait opéré ses miracles que parce qu^il avait trouvé la vraie lecture du nom tétragramme et ils défendaient , sous les peines les plus sévères, dVssayerde l'imiter. On comprend quelle importance les gnostiques devaient nécessairement ensuite attribuer à leur
\ B^iiX , que la Piatis Sophia fait prononcer par le Christ de la façon la plus solennelle, et dont, comme les rabbins et les mystiques de toutes les époques, elle explique avec soin chacun des éléments constitutifs. (P. 3i8 et Sig du manuscrit; 357 et 358 du 1" tome de Tédition de Schwartze. Voir aussi la notice de M. Dulaurier, p. i& , extrait du Journal asiatique ^ année 1 8^7.)
A propos du iod, qui, figurant ici le Seigneur, est expliqué par la vie divine dans la plupart des écrits gnostiques et cabalistiques, remarquons que notre texte le trans- ^^^ \tl\^ et qu'il donne de même la correspondance hébraïque de la plupart des lettres grecques. Les voici : X^^^EcJ), ÊE^, F^^JW-E^v, ^5^^E^,
EX. O'îfisX f&ï, H^, "TH^, ïa\^, KisC^), >v2.-W-E^, ^ï^ , UO-^ît, CHJULJC. EÏT. cJ»E, G^:^:^2>^, RWc^), pXQ, CEtT. ^^'^f. Le nom de quelques-unes de ces lettres est, en dehors du sens mystique , traduit d'une façon très- littérale par le copte, comme : £iE9 E^E TT2>>I
TTE TlHï (p. Sa). fnBeth, c'est4-dire maison.» EîT (ain) ETE TTW TTE TTÊ«).?^ JW.U TJUlO'^JW.E. «i4m, c'est-à-dire œil et source (ibid.)r, pXC E"TE
précédaient, ia vie le suivait. Quant au Christ et au Saint- Esprit, ils ne venaient qu'en 29' et 3o* lignes, enfin Jésus
m>\ TTE TB^TTE hntSS TZ^p^fl. ^Reêch, c'esU dire tête et com-
mencemeot,?) etc. Du reste Taufeur, qui fait sortir tous ces mystères de trèsbonnes classifications grammaticales et de cat^ories bien formées, a également, sur Torigine de Talphabet, des idées très-conformes aux idées actuelles. 11 le fait venir de ia Syro-Phénicie et assimile expressément les alphabets hébreux, syriens, arabes et chaldéens, qui auraient ensuite produit Talphabet grec (p. 99, 65 et peusim). Mais il attribue Torigine des caractères syro-phéniciens â Dieu lui-même, qui les grava sur une table de pierre que retrouva plus tard, après le déluge,
Gadmus, le philosophe hellène (peutrétre faut-il traduire par païen, car ^E^- ^Htt avait pris ce sens dans presque tous les écrits coptes); et c^est de là, ajoute le texte, qu^est venue la science de la Palestine et de la Phénide, science que développa plus tard un certain Hérodote, philosophe de Phénicie, qui donna à
ces caractères le nom de lettres, r~'p2»MJUL2^^2». «Mais c^est Dieu qui les a inventés et en a fait le type JW-JWCfc^ Kï ^^^^ ^OXTTOn
nTEKC^poc E&o?^^ïT pa\Af.E &n i>}\?\Z>^ ^^^^ ^Si'i^
KBE nwm?v2>^X, JULTTKO^lOC îtK^2.p«»KTHp KB.X . . . l>^tL\ "TEXn^v&X, TW ^'^<^E EpOC JUlJ\ïTC& llK^."Ti>^- K>v'*CiUOC ^^^^ Ki.:^iUtOC. TT^>v?^Rt\JULçJ)ï?^0C04)0C.
r>r4^\ E&o?vît^H"TC i>c o'^am^ eêoA ncyopii t\6\
nrECÊitLT ÎT^TT«.A2>^CTrmE JULJt ^e4)0xkïkh. (k)^e îth-
po!^o"Toc ^ata\q TTCOcJ^ïcnrHc n^xE ^Ec^JOïnxKH.
moq ncyOpTT TTEîrT2^q "^pî^î^ EH&Ï n^TEÏ^E !^E
T^^q ^^'îCTTOC EpOO*^ » (p. 65 et 66).
Notre copte parie aussi des caractères des Égyptiens : «L^Écriture dit que Ton enseigna à Moïse toute la sagesse des Egyptiens, et tout cela, il le connut grâce aux lettres de Talphabet.» Puis vient un passage qui est défectueux dans la copie de la Bibliothèque nationale, mais où il est dit nettement que les Égyptiens
se servaient d'une autre écriture que celle-là : «C5iCIÏ F'^p X$JtXOC n(^)x ^ET^p«^4)H !>^E l>t I1&ï:^E'*E EJU^JW.ULl'^rCHC ^ît
était distinct également du Christ et du verbe. On peut consulter à ce sujet le livre intitulé Ot'koa'o(povfÂéva^^ savant ouvrage, traitant de' toutes les hé/ésies, que M. Miller a mis le premier en lumière et qu'il attribue à Origène,
Phîlon d'Alexandrie , Philon le Juif, avait puisé une grande
«K TlE'*a2>^!^pO EÊO?^^X"Ttt nEC^2>^i W"TE 2>^?vÇÎ)&fiHT^X. KXC^M «M nXs'^r . . . pE TTKEC^2>^X JtS.^00%
KDX Kp-U^HKH-W^E» (p. 66). Il revient souvent sur cette idëe, en effet, que
si personne avant Moïse, si aucun philosophe païen n^a pu comprendre Yétre du monde, c^est que personne autre que Moïse n^a compris les mystères de Taiphabet qui dévoilaient tout. Il parait que ces mêmes lettres eurent aussi Tavantage de simplifier les études que Moïse fit dans les sciences égyptiennes. Ailleurs enfin, p. 68, fauteur revient encore sur les caractères sans nombre qu^avaient gravés dans les inscriptions les Africains, les Eunomiens ainsi que les Phrygiens; mais tout cela n'était que vanité et foKe et ne pouvait nullement les renseigner comme Talphabet
vrai sur les mystères de Tunivers KEC>5^Ï îtSJW-ETpXTOK
E^E K2.\ nE Jt^KTO'îfKTTE JtS-^l>r4 TTE WM ETi^'*^^^'*-
Tioc Epoo'^ s\6i (w)2>.c^psr'&Koç A5-n E'^fnot^xnoc («>)
^tt KC^JW-XOtt m^.'^r K«>.&q (sic) E^pM ^K HE ^\>p\'
r^IOtt (p* 68). Je me propose de publier bientôt en entier le texte copte et la version arabe de ce très-curieux manuscrit , en même temps que les deux traités
gnostiques qu^a rapportés Bruce et qui sont intitulés : H'^CUCU-U^E KttE*
r^naicxc JÛTT2>^^op«>^^on et Ti!:;»sa\a\JutE jSTTno5"w?vo-
r^OC Kl>^l>^ JUL'îf CTHpXOK, déjà étudiés par moi à Oxford. J'ai reçu
à cet effet la permission par écrit de la Clarendon Press, propriétaire de ces manuscrits, dans une lettre en date du 3^ juin 1871. Ces trois ouvrages, dont la valeur est au moins égale à celle de la Pistis Sophia, ont déjà vivement attiré l'attention de Jablonski, Lacroze, Woïde, Ford, et récemment de MM. Quatremère et Dulaurier. Leur publication, en très-grande partie préparée par moi, ne saurait tarder.
* Cet ouvrage précieux renferme, entre autres choses très-intéressantes, des détails nouveaux sur la célèbre secte mystique juive des Esséniens : particulièrement sur ses branches les plus fanatiques, dont n'avait pas parlé Thistorien juif FI. Josèphe.
partie de sa philosophie aux sources orientales, ainsi que l'a montré M. Franck; mais, comme on peut le voir dans les savants travaux de M. Delaunay, il a surtout insisté sur le rôle de la parole et du verbe divin.
Sur bien des points, du reste, Philon d'Alexandrie offre une analogie frappante avec Secundus. On peut en juger par ces quelques lignes de l'esquisse que M. Franck a tracée de son ascétisme, dans son livre sur la cabale :
^ Le mal dont nous souffrons dans ce monde est tout
entier dans nos passions, que Philon regarde comme absolument étrangères à la nature de l'âme. Les passions, pour me servir de son langage, ont leur origine dans la chair. Il faut donc humilier et macérer la chair; il faut la combattre sous toutes les formes et à tous les instants; il faut se relever de cet état de déchéance qu'on nomme la vie; il faut par une in- . différence absolue pour tous les biens périssables reconquérir sa liberté, au sein même de cette prison que nous appelons le corps. Le mariage ayant pour but et pour résultat de perpétuer cet état de misère, Philon, sans le combattre ouvertement, le regarde comme une humiliante nécessité dont au moins les âmes d'élite devraient savoir s'affranchir. Tels sont à peu près les principaux caractères de la vie ascétique, telle que Philon l'a comprise et telle qu'il nous la montre, plutôt encore qu'il ne l'a vue, réalisée par la secte des Thérapeutes. Mais la vie ascétique n'est qu'un moyen, son but, c'est-à-dire le but de la morale elle-même, le plus haut degré de la perfection, du bonheur et de l'existence, c'est l'union de l'âme avec Dieu par l'entier oubli d'elle-même, par l'amour et la charité. y>
Ce résumé pourrait servir pour, toute une portion des réponses de Secundus. La réponse aux essedaké, affection, charité, est bien d'un mysticisme tout semblable. La très-longue réponse sur la vie, considérée à la fois dans l'arabe comme une épreuve et comme un piège, qui fait souvent oublier lamort et qui
devrait y préparer, les réponses et le récit sur la femme , celles que nous avons reproduites sur la beauté, sur la richesse, sur la pauvreté, et tant d'autres que nous avons dû né^iger, développent la même doctrine. Ainsi, bien que l'homme résulte de trois éléments : la terre qui fournit le corps, l'air qui fournit la force vitale, et le feu qui fournit l'intelligence, pourtant il a une destinée qui s'étend au delà des bornes de la vie , il a des devoirs, des mérites et des démérites; il doit faire effort et lutter. Il est responsable : il a donc une certaine liberté qui s'exerce parallèlement à. l'action fatale du destin et à l'intervention active de la providence. Le destin et la providence, les lois divines et naturelles coexistent sans se gêner. L'idée mère de ce système exigeait qu'il en fût ainsi.
Telle est la clef des aventures de Secundus et de sa mère. La condamnation de la femme est motivée par les instincts qu'on admet en elle; et ces instincts sont providentiels : ils sont créés dans les paroles que Dieu, dans la Genèse, adresse à la femme après la faute. Eh bien! cette loi providentielle n'empêche pas qu'il ne soit besoin d'une expiation lorsque des circonstances naturelles, sous l'influence du destin, amènent une espèce de crime, pour lequel il est impossible de désigner un vrai coupable. Une expiation sans une faute intentionnelle, une faute sans vrai coupable, un crime de la destinée, c'est une idée assez étrange, qui reporterait à l'ancienne Grèce et aux plus sombres tragédies de son théâtre, si en Orient même, chez les mages et chez les Juifs, ch^z les cabalistes, les talmudistes, etc., on ne trouvait pas tant de pratiques et de croyances qui s'y rattachent intimement. D'ailleurs renoncement, sacrifice, purification et expiation vont bien ensemble. Tout acte ou renoncement expiatoire est acte de vertu pour l'ascétisme exagéré, alors même qu'on se fait une idée assez juste de la responsabilité humaine et de ses conditions.
La réponse sur l'homme mérite l'attention dans les versions-
occidentales de Secundus, car c'est une de celles qui ont été le moins déformées.
D'abord , aussi bien dans le grec que dans l'arabe , dans le latin que dans le grec, dans tous les textes également, cette réponse commence parles mots mens tncarnata, voSs aea-apKCj- (lévos. Il faut remarquer que le terme choisi n'est pas celui qui peut être traduit dans certains cas par le mot souiSe, le spiritus latin, le ^veCfia grec; non, c'est l'intelligence, l'esprit intellectuel, mens, vow : ce qui, feu céleste, descend, selon J'arabe, du second ciel, séjour de feu et de lumière. Les deux textes grecs et le manuscrit faussement attribué à Epictète ajoutent en effet, un peu plus loin, déserteur de la lumière, desertor lucis, (panos Anoarldkvi'S.
Mais dans les doctrines de l'arabe, pour que l'intelligence pût venir s'incarner dans le corps, il fallait d'abord que celuici reçût le souffle vivificateur et moteur. Aussi les deux textes grecs et le latin du faux Epictète ajoutent-ils qu'il a reçu le souffle , spiritus receptaculum, '&vevfJLa%txbv âyyeïov.
Toutes les versions disent qu'il est à la découverte de la vie, speculator vitœ, xardla-xoTros (Stov.
Il ne s'y trouve que pour un temps ^transiens viator, loci hospes,parvi temporis habitaculum, selon la traduction de Vincent de Beauvais; animxt suhjecta tempori, selon le manuscrit de Barthius;j»am temporis habitaculum, transiens viator, locihospes, selon le faux Epictète; oUtiTtfptov b'ktyo)(jp6viov^ selon les deux manuscrits grecs.
C'est pour lui un temps de travail et pour son âme un temps d'effort, anima laboriosa, iirlnovos ^v)(^rf.
Ainsi, dans toutes les versions, le fond commun de cette réponse résume très-bien les doctrines qui régnent dans le texte arabe et y président d'un bout à l'autre dans le livre entier de Secundus.
Nous n'irons pas^elte fois plus avant dans cette étude, bien
qu elle soil à peine esquissc^e. Si nous voulions entrer dans les détails, montrer toutes les analogies des doctrines de Secundus avec celles des sectes juives, des cabalistes, par exemple, cela nous mènerait beaucoup trop loin. Nous réservons ce travail pour les notes d'une édition complète des versions de Secundus.
Maintenant il faudrait conclure. Malheureusement, à côté des points au sujet desquels nous possédons des probabilités très-grandes, il en est d'autres qui sont encore à l'état indéterminé de simple hypothèse; et il serait peu scientifique de leur, donner dans nos conclusions une apparence trop précise et trop convaincante.
Il nous paraît que, de l'examen auquel nous nous sommes livré, résultent déjà un certain nombre de notions à peu près certaines.
Qu'on les étudie au point de vue de l'art, de la contexture, du style, des convenances, de la suite des idées, des doctrines philosophiques, etc., ou qu'on les étudie au point de vue des mots qu'ils contiennent, de leur forme, de leur sens, de leur origine d'après Içs rapprochements avec les autres textes, soit dans la partie purement biographique, soit dans les réponses, on arrive toujours à la conviction que les textes grecs sont des textes de seconde main, mutilés et interpolés, faits assez tard sur un ouvrage qui avait passé antérieurement par une langue sémitique et dont la traduction arabe reproduit bien plus fidèlement les principaux traits.
Les anciennes versions latines ont pris modèle sur le grec, qu'elles abrègent et mutilent encore. Elles grossissent même parfois le nombre des contre-sens par des contre-sens qui leur sont propres. C'est ainsi que, dans la réponse sur la pauvreté, un bien détesté, (jit<Tov(Âevov àyoBàv^ se trouve transformé en un bien détestable, odilnle homim, ce qui est en formelle opposition avec le contexte. Cependant, commf quelques réponses
dont le latin garde la trace manquent dans les textes grecs qui ont été publiés (bien qu'existant peut-être dans quelque manuscrit, car M. Miller nous a dit avoir vu en grec, inédites, des sentences de Secundus autres que celles que Ton connaît), ces anciennes versions latines peuvent être utiles jusqu'ici pour suppléer sur quelques points aux lacunes des textes grecs.
La version arabe n'est certainement pas le texte primitif. D'abord on y trouve traduits des titres romains qui reparaissent sous leur vraie forme dans le syriaque comme dans le grec et dans le latin. Mais cette version nous présente un ensemble d'idées parfaitement suivies, une doctrine philosophique très^ remarquable, qui seule peut faire comprendre la plupart même des expressions qui sont conservées dans les textes grecs. En outre on y trouve sans cesse des déânitions qui , cadrant trèsbien avec l'ensemble , bien déduites et bien exprimées, donnent la clef de contre-sens et de non-sens des textes grecs, dont la traduction rappelle quelques mots, mais non la pensée.
Le texte éthiopien a été fait sur le texte arabe. C'est ce que démontrent , non-seulement la concordance générale, mais surtout les titres romains dont l'équivalence en arabe y est conservée, les noms propres qui y sont déformés d'après l'arabe, et d'autres preuves du même genre qui ne permettent pas l'hypothèse de deux versions se ressemblant uniquement parce qu'elles auraient une origine commune. Il faut ajouter que cette version éthiopienne est d'une date relativement assez récente, car le livre de Secundus et un apocryphe chrétien qui, dans le manuscrit arabe étudié par nous, le suit immédiatement, mais en reste parfaitement isolé, absolument distinct aussi bien parla forme, par les en-tête, par le style, que par le fond et les doctrines, ces deux ouvrages différents ont été lus et médités en même temps par le traducteur éthiopien. Il en a conclu que Secundus était un chrétien , et il l'a dit dans
quelques ligpes qui constituent une espèce de préface en tête (le sa traduction.
La version syriaque, dont il reste deux très-courts fragments récemment publiés par M. Sachau , ne peut pas être le texte oriental sur lequel Tabréviateur grec a travaillé. Le titre de tribun romain, transformé dans ce dernier texte en turpon, mot que n'ont compris ni les Grecs ni les Latins qui ont suivi, possède en effet dans le syriaque la forme la plus régulière, tribouns. Il est néanmoins très-regrettable que ces fragments n'aient pas une plus grande étendue, et qu'ils ne se rapportent pas à des passages plus caractéristiques, car ce serait une troisième source de renseignements , indépendante également de la version arabe et de la version grecque.
Ici se terminent nos conclusions formelles. La comparaison et le classement des divers textes étaient d'abord à faire : tel fut notre but.
En cela nous marchions sur un terrain solide. Mais si nous voulons avancer plus loin, nous serons en pleine hypothèse.
En effet, ce texte oriental, que lui-même nous n'avons pas, mais d'où sont sortis tous les abrégés grecs et latins, toutes les versions occidentales possédées par nous, était-il bien le livre primitif? Nous ne le savons pas.
11 est possible que d'abord il y ait eu un livre, actuellement perdu, dans une des langues de l'Occident, en grec ou en latin, qui traitait de Secundus, ou était l'œuvre d'un philosophe appelé vraiment Secundus.
11 est possible que ce Secundus soit bien celui dont parle Philostrate dans sa Vie des rhéteurs, qui s'exprimait difficilement, ne savait pas bien développer les propositions qu'il savait habilement poser, dont le tombeau se trouvait sur la route, entre Mégare et Eleusis, et dont le genre de composition nous est indiqué par cet exemple: ç^ Celui qui excite une sédition mérite la mort; celui qui l'apaise mérite une récom-
pense; celui qui l'excite, puis l'apaise, mérite-t-il une récompense? Réponse: Ayant reçu la peine que tu mérites pour avoir excité la sédition, reçois, si tu peux, la récompense qui te revient pour l'avoir apaisée. »
Il est à la rigueur possible que ce rhéteur, qui possédait si bien les finesses subtiles du raisonnement grec et des écoles, soit le héros de notre histoire, bien qu'il n'eât jamais gardé le silence, mais parlât difficilement.
On a vu parfois les livres subir des métamorphoses si étonnantes qu'on hésite à nier celles même qui semblent le plus invraisemblables.
Dans cette hypothèse , quelque chose de Secundus , probablement quelques sentences, grossies en passant d'une langue à l'autre, seraient devenues, à la seconde ou à la troisième transformation, le noyau d'une théorie philosophique et religieuse admirablement combinée. La lumière se serait faite dans le chaos. Tous les éléments disparates, accumulés d'abord sans choix, auraient été fondus ensemble, une fois affinés, réformés, spiritualisés pour ainsi dire, animés d'un souffle puissant et d'une pensée dont l'influence se serait étendue jusqu'aux moindres détails.
Ainsi envisagée , la traduction arabe ne perdrait rien de sa valeur, tout en cessant de présenter la fidèle image d'une œuvre antérieure. Les versions de cette nature valent des textes primitifs.
Nous ne voulons pas repousser absolument cette première hypothèse, qui concentrerait tout l'intérêt sur la version arabe; mais nous ferons remarquer qu'alors il aurait fallu que le hasard collaborât singulièrement à la confection de cette œuvre pour que dans le fond primitif, dans les propositions communes avec le grec, on ait pu trouver tant d'expressions traduisant admirablement des doctrines, qui devaient être surajoutées et devenir fondamentales.
D'ailleurs l'arabe et réthiopien disent que le héros de cette histoire étudia d'abord h Béryte; et, à l'époque arabe, Béryte avait cessé d'être le plus grand centre intellectuel et l'école la plus célèbre de l'Orient, comme il l'était devenu sous la domination romaine.
Nous avons donc plus de tendance à supposer que l'unité de plan existait antérieurement à la version arabe.
On voit d'ailleurs bien plus souvent cette unité de plan se briser que se manifester après coup dans des œuvres de cette espèce.
En arabe, Secundus, à proprement parler, est un roman philosophique. C'est un roman lancé d'un seul jet, où une partie en appelle une autre, où les détails biographiques conduisent à des théories quintessenciées , tout aussi bien que le$ questions mises dans la bouche d'Adrien.
Il nous parait bien difficile de ne pas admettre qu'il en était ainsi, déjà, dans le texte oriental que l'abréviateur grec avait entre les mains. En effet, dans le grec, on retrouve au moins quelque trace des morceaux supprimés, de ceux, par exemple, qui expliquaient par des théories philosophiques les aventures de la mère de Secundus, etc. 11 est vrai que ces aventures sont isolément conservées dans le grec et qu'elles y sont même racontées avec les variantes les plus choquantes et les plus ineptes; mais n'est-il pas tout naturel de supposer que l'abréviateur, voulant donner une idée quelconque d'un livre célèbre , aura pris le fond de l'histoire comme s'il s'était agi d'une vie et non d'un roman? C'est à ce même point de vue faux qu'il se sera placé pour mutiler aussi les réponses de Secundus. Ecartant avec soin tout ce qui pouvait contenir une théorie générale, tout ce qui aurait donné la clef d'un système philosophique qu'il ne voulait pas adopter , mais dont les détails, souvent les plus caractéristiques, reparaissent, sans qu'il y songe, comme des débris, il a formé avec le reste.
avec (les groupes de mots choisis dans chaque réponse et séparés de l'ensembie, une compilation de sentences et de définitions isolées, qu'il n'a pas craint de grossir ensuite, soit de son propre fonds, soit d'ailleurs : comme nous l'avons fait voir par de nombreux exemples, entre autres l'interpolation d'une réponse contre les moines.
Ainsi l'hypothèse d'un roman philosophique, dont le succès parmi les peuples orientaux a été dès le début et est encore énorme, nous semble des plus soutenables. Les chrétiens de nos jours cherchent dans cet ouvrage les citations bibliques, les réponses sur le détachement, etc. Mais à l'époque où il parut, quand il semblait un exposé de doctrines semi-panthéistes, semi-théistes et trinitaires, qui, sous mille formes, se répandaient dans tout l'Orient; quand il rappelait les plus hauts mystères de la gnose ou de la cabale sans la complication des lettres, des chiffres, des pratiques magiques et superstitieuses, etc. etc., au milieu de populations ainsi préparées, il dut nécessairement avoir un grand retentissement et une vogue immense.
Dans le monde occidental, le milieu n'était plus semblable, les tendances gnostiques n'y dominèrent jamais, et quand bien même il aurait été traduit servilement, on n'y eût pas prêté la même attention. On se contenta des extraits qui se trouvaient rédigés en grec : ils suffisaient pour apaiser la curiosité sur ce livre.
Qu'était donc l'auteur de ce livre dans l'hypothèse que nous examinons?
Ici nous demandons à faire plus que jamais toutes nos réserves, car il est encore plus hasardé d'émettre des suppositions sur un homme que sur un livre, et nous en sommes réduit aux simples conjectures.
Puisque le grec est certainement le reflet d'un texte écrit dans une langue orientale, bien des indices feraient penser
aux races syro -phéniciennes : d'abord le nom de Béryle, le nom de cette école syrô-phénicienne qui a fourni tant de célèbres jurisconsultes à l'empire romain; puis la suite dans les idées, la précision dans les détails qui distinguaient justement Ulpien et les autres jurisconsultes de ces grandes races, et leur a permis de partager avec les Romains l'honneur de fonder le droit civil. Or, c'est par cette précision, cette logique positive, cette netteté dans les détails, que Secundus s'éloigne le plus des récits juifs nommés agada.
Cela ne veut pas dire que l'auteur de cet ouvrage ne puisse pas être un Juif. En effet, la race juive est de toutes les races peut-être celle qui sait le mieux s'adapter au milieu dans lequel elle vit, et il n'est guère de qualités dont elle ne soit susceptible. Un Hébreu de Tyr ou de Béryle ne se distinguait sans doute pas toujours d'un vrai Phénicien par les habitudes et la tournure de son esprit. Il ne faut pas oublier d'ailleurs les citations de la Genèse et tout l'ensemble des doctrines qui, comme nous l'avons vu, s'approchent de si près de celles des sectes judaïques.
Les différences sont pourtant encore beaucoup trop marquées pour qu'il soit possible de faire pleinement rentrer ce livre dans une des sectes connues. D'ailleurs, quelques-unes de ces sectes, entre autres celle des cabalisles, faisaient aux initiés une loi du mystère, et le livre de Secundus paraît, au contraire , avoir eu la vulgarisation pour but.
Il y eut une époque où les Juifs faisaient beaucoup de prosélytes en Orient. Dans le livre chrétien de controverse intitulé ^iXoaoCpovfjLeva^ on trouve des détails très-intéressants sur une fraction delà secte juive des Esséniens, dont les membres avaient reçu le nom de Zelotœ et de Sicarii^, parce que, se trans-
* ËTepoi Se èisàv àxovoœai Ttvàs tsepî B-eoîj StaXeyoyLévov xaî rœv toutov va- [Lùiv^ et dmphyLnros e/77, "aapa^Xd^avres ràv rotoOrov èv t^tt^ xtvï fiàvov , (^ove^etv àicetXovat , et firi tseptryunOeit) 6s et fiif ^ovXotro tseiBeoQatj ov^eiSovrat^
formant en missionnaires du judaïsme, ils voulaient contraindre ceux qu'ils rencontraient isolés à se laisser circoncire
dXXà xaï a^âlovat, ÔBe» èx roû avyiSaivoinos là 6voyM ^apoaéXaSov, ZfiXùjreâ xa- Xovfievoty vn6 tivcùv Se '^ixdpiot, [<l>tXo<ro^o^neva. Bt€X, 6; è — iovSàtot,)
Celte description , cela saute aux yeux , n^a aucune espèce de rapport avec celle qu^avait donnée rhistorien juif FI. Josèphe de ces misérables brigands qui portaient de son temps le nom de Zeîotœ ou de Sicarii, et qui jouèrent un grand rôle dans la guerre judaïque. Les Zelotœ de Josèphe sont dépeints comme des bandils ramassés dans la lie du peuple, et ne respectant absolument rien, pas même le grand prêtre, qu^ils tuèrent , pas même le temple et le sanctuaire , qu^ils souillèrent bientôt de sang et de débauches; tandis que ceux dont il est question dans les <t»iAo- (To^o^fievit sont des fanatiques dévots se rattachant à une secte qui menait la vie la plus pure.
Qu^ii y ait eu des Sicarii de cette espéA;e postérieurement à la guerre judaïque , cela ne fait pas Tombre d^un doute; car, dans son traité Contre Celse, Origène en parie dans les termes les plus formels et les plus précis. Il s^agissait des persécutions que les chrétiens avaient subies, et prévoyant Tobjeclion de ceux qui lui citeraient d^autres hommes également persécutés pour cause de religion , Origène y répond ainsi : Upàs 6v rotavra èpovfiev * oi Yttxdptot Stà tt)v ^aepiToiiifv, &ç dxparnptdiotnes 'stapà tous xadealôhas vàfiovs xoâ rà lovôedots avyxexà^p'niiéva fiàvotç, dvatpouvrau. 9 A cela voici notre réponse : Les Sicaires sont condamnés à cause de la circoncision, comme pratiquant cette mutilation contrairement aux lois établies et en dehors des concessions faites aux seuls Juifs, n II fait observer que jamais aucun juge, interrogeant un Sicaire poursuivi à Toccasion d^une pratique due à son zèle religieux, ne lui donnait, comme aux chrétiens, le choix ou bien d^apostasier et d^étre absous, ou de persévérer dans sa foi et d^être conduit au supplice. «La circoncision constatée , ajoute-t-il , suffit pour faire mettre à mort celui qui Ta soufferte.}) Kal oCx l<v dxovaat Stxaaioxi ntvvdavofiévou , el xarà n'ivèe rfi» vofuiofiévifv Q-eoaéSetav ô ^txdptos dywvtiàfievot ^tovv, fieraBéfievoç fièv dttoXvdi^aeTat * èfifiévùiv Se, rijv èitï Q-aydrc/f dvaj^Oi^aerat. kXXà yàp dpxéi êeij(9éi<ja "H "aepnofiil ^apos dvaipeatv rov 'oevovôéros aunfv. \pt&1iavoi Se liovot , etc.
Les dispositions législatives auxquelles Origène se réfère ne nous sont pas inconnues. En effet, les compilateurs du Digeste , dans le titre spécial aux Sicaires et empoisonneurs, ont recueilli le passage suivant du jurisconsulte Modestin, qui écrivait longtemps après la destruction de Jérusalem. <t Circumcidere Judœis j?/tos suos tantum rescripto divi Pii permittitur : m non ejusdem religionis qui hoc fecerit, castrantis pœna irrogatur.79 — Par un rescrit d^Antonin le Pieux, il est permis aux Juifs de circoncire seuletnent leurs fils; celui qui aura pratiqué la circoncision sur quelqu'un qui n'était pas de la même religion sera puni (le verbe latin est au présent) comme s'il eût castré.?) ( Dig. lib. XLVIII, lit. viii, 1. 11.)
Il est évident que, en assimilant à la castration la circoncision des néophytes
[iar eux, et, s'ils trouvaient de la résistance, ils mettaient à exécution leurs menaces de mort. Les effets de ce prosélytisme, qui s'était étendu jusqu'en pleine Ethiopie, se montrent encore dans la tribu juive et presque négresse des Falasha. Durant ce mouvement de diffusion des sectes bibliques, on pouvait citer la Genèse sans être chrétien et sans être Hébreu d'origine.
C'était d'ailleurs aussi l'époque où des sectes gnostiques,
les empereurs avaient pour but d'arrêter court le prosélytisme judaïque, qui devenait inquiétant. Les pénalités relatives à la castration étaient très-flévères. C'était la peine capitale pour l'opérateur qui l'avait pratiquée et pour le patient qui l'avait soufferte de bonne volonté : ttmedico quidem qui exciderit, capitale erit,item ipsi qui se sponte exddendum pracbuit.?} Quant à celui qui avait seulement présidé à l'opération (le maître de l'esclave castré, lorsqu'il s'agissait d'un esclave), s'il était de condition humble, on le mettait à mort également ; dans le cas contraire, après avoir confisqué ses biens , on le reléguait dans une iie. Comme opérateurs, les Sicaires encouraient la peine de mort; et ceux d'entre eux qui ne prenaient point une part directe à l'opération , mais se bornaient à exercer une contrainte morale, étaient en droit romain le plus souvent classés parmi les gens de condition humble. On arrivait par la richesse aux dignités munidpaies qui faisaient aussitôt classer au nombre des Kotwratx; mais les Ësséniens les moins fanatiques, pour s'affilier à la secte, avaient dû renoncer à ce qu'ils possédaient; à plus forte raison sans doute les Sicaires. La peine était donc capitale pour eux comme pour ceux qu'ils avaient amenés à la circoncision; mais la preuve était plus facile pour ces derniers puisqu'il suiBsait d'une simple constatation. Des conversions , qui aboutissaient ainsi fatalement au supplice du néophyte , sans qu'il pût nier ou échapper à la mort par aucun moyen (sauf peut-être une opération que décrit le médecin Celse), ne pouvaient pas devenir très-communes. Le but de la loi fut atteint dans l'empire romain en ce sens que, hors le cas de révoltes qui prirent un caractère atroce, le fanatisme des Sicaires ne fut plus à craindre. Au contraire , en Arabie , en Ethiopie , partout où ces sectaires ne furent pas en présence de lois pareilles, ils déployèrent un zèle ijui les rendit maîtres de villes et môme de contrées entières. Ils y persécutèrent cruellement les chrétiens , à ce que l'histoire nous rapporte.
Notons que les Sicaires étaient devenus si célèbres par leur prosélytisme que, ' du temps d'Origène, on appliquait leur nom à tous ceux qui se rattachaient aux lois de Moïse sans être de familles juives ; non-seulement à ceux qui s'étaient laissé, plus ou moins volontairement, circoncire par ces sectaires, mais aux Samaritains eux-mêmes. Voici en effet comment débute le passage déjà cité : ÀXXflt ^ifaei us , Su Hol XcLfiapeU Stà rijv éavr&v Q-eoaéStav StéKovrat. npos 6v rotavra êpov}iev; oi ^tHdptoi^ etc.
qui n'avaient vraiment plus de chrétien que le nom, comme nous l'avons vu précédemment, s'étaient répandues et multipliées parallèlement aux sectes juives.
Un des plus célèbres disciples de Valentin était justement un Secundus, qui (it école dans la secte très-peu de temps après son maitre. Il est mentionné presque avec lui par tous les Pères qui ont écrit contre les gnosliques, par Théodoret^ par saint Irénée^ par saint Ëpiphane^, par saint Augustin \ par Tertullien^ à trois reprises; et dans les OiXoao^oufAefa ^, ouvrage si savant et si curieux par les citations qu'il renferme de livres perdus, il occupe le premier rang parmi les continuateurs de Valentin, immédiatement après lui. Ce Secundus parait avoir vécu vers le même temps que l'empereur Adrien.
Voilà donc encore une hypothèse à examiner : la vie de Secundus ne se rapporte-t-elle pas à ce gnostique illustre? Pour en juger, il faut d'abord étudier un peu les Valentiniens.
Pour bien comprendre la doctrine de Valentin, il ne faut pas perdre de vue ce que Tertullicn ^ nous apprend à son sujet : ce que Valentin lui-même renfermait les éons dans la divinité suprême et en faisait quelque chose d'analogue aux sens, aux mouvements, aux affections.?»
' Theodor. Hœr. fab. iib. I , S 1 1 .
^ B. Ircn. Iib. I, S ii.
' B. Epiphan. XXXlI,SSi,3, /i.
^ B. August. Hœr, XI , Pned. S i a , f .
^ Terlull. Lib. de prœscript. cap. xlix; Lib. adv, Valenlin. cap. i?; App, Tertull. prœf. cap. xlix; Lib. adv, Valentin. cap. xxi.
^ ^tXo(To<povfieva, ht€X, ç, y.
^ Tertull. Liber adverêut Vedentinianos , cap. iv. «
eam postmodo Ptolomœus instravit, nominibns et aumeris iËonum distincti^ in persoaales substantias sed extra Deum def erminatas , quas Valentiniis in ipsa summa Divinitatis ut sensus et affeclus et motus incluserat.
« Deduxit et Heracleon inde tramites qnosdam, et Secundus et niagus Marcus.n
Ce n étaient pas y à ses yeux, des substances distinctes et personnelles déterminées en dehors de Dieu: c'était, comme nous allons le voir, toute la série de conceptions divines qui, selon lui, dut précéder la création et lui servir comme de préface.
C'était Dieu imaginant ce qui est et en traçant le plan, comme aurait pu le faire un homme, par des déductions successives d'une idée à l'autre. Ces déductions, Valentin les avait nommées temps, aldv^ aiêves. Selon lui, Dieu avait fait la préface de sa création en trente temps, pour ainsi dire (expression facile à comprendre pour qui a présentes à Tespril les expressions françaises correspondantes). Plus tard , ces trente temps devinrent autant d'êtres et d'entités, et les éons, dont le nom même avait cessé d'être compris, devinrent des puissances célestes.
Dans le livre intitulé ^tXocro(povixsva, déjà plusieurs fois cité par nous, on trouve quelques détails vraiment intéressants sur la doctrine que Valentin lui-même professa. L'auteur semble avoir eu sous les yeux les ouvrages de Valentin, car il les cite avec la mention : «Valentin dit.» Malheureusement les ouvrages de Valentin ne donnaient pas la clef de sa doctrine aux profanes. C'était une doctrine secrète, tout enveloppée, par rapport au public, de mystères et de symboles, dont l'explication était réservée à une tradition orale, et dont il faut bien voir le point de départ, bien pénétrer l'esprit général pour comprendre à quel point les disciples ont pu s'écarter bientôt, chacun dans leur sens, du premier maître.
Vovons maintenant comment celui-ci enchaînait les conceptions de la pensée divine, les temps successifs.
ç^ Rien n'existait absolument, dit Valentin ; le Père était seul, incréé, n'ayant ni un lieu, ni un temps, ni un compagnon de pensée, ni aucune autre existence imaginable d'une façon quelconque. w C'est du milieu de cette solitude qu'il songea,
puisqu'il le pouvait, à engendrer et à produire; car il est charité ^^ et charité suppose quelqu'un à aimer.
Il fallait quelqu'un d'intelligent. Ainsi la première pensée de Dieu fut Yintelligence.
L'intelligence, qui distingue le vrai du faux, a pour complément nécessaire la vérité : ce fut le second temps. Mais l'intelligence et la vérité demandent un mode d'expression, le bgos, la parole ou verbe ^.
' On voit que Valenlin avait eu soin de prendre pour point de départ celte parole admirable des Écritures : Dieu est charité, r Deus charitas est.»
^ Dans la Pistis Sophia,ces trois éons émanés d^abord, VintelUgence , la vérité, le verbe, sont désignés comme les trois membres d^une trinité spirituelle (comme le néophyte ctoit éonmiencer par les mystères inférieurs, dans toute la description du chemin quMl doit suivre les éons sont toujours comptés en remontant : c^est donc
le verbe qui est ie premier TpnTUE*<^JW-2>.nrOC).
Les trois éons suivants, la vie (Télre vivant en général), Vhomme, V Eglise sont
représentés comme des réceptacles îtE^CLlpHAJL^.
Tout ce qui a rapport au reste du plérome, aux aU éons inférieurs, mystères eux-mêmes , constitue le premier mystère du premier mystère ( toujours en remontant) ou le vingt-quatrième mystère, puisque, pour arriver au dernier de ce groupe ;. il a fallu connaître les vingt-trois autres (je ne m^arréterai pas à relever les contre-sens de Schwartze); c'est ce qui est aussi nommé la tête du premier réceptacle, c'est-à-dire Tensemble de notions et d'idées propres à TÉgiise. L'Église, unité collective, sorte de moyenne, ne possède que l'indispensable à peu près;
elle n'a point à aller au delà de ce qui a été révélé du verbe ou premier nTOS-
TTHE^-^^nrOC : 6n un mot de ce qui est aux yeux des initiés la connaissance
extérieure, par ppposition à la gnose. « • . . U^*<"CT^HpXOW JIJLTT5cyOpTÎ JÛJUYCT^HpSOÎt EHTE Wnroq TTE lTJaE^*K0'^"T5.q-
"TE «Jw.YcnrHp50ît • . . fc.'caT n^roq tte "tkec|)^?^h
-M-TlCyopTTÏr^a\pKJUL5.Enr^X irC^-ÊÊtO?^. . .«(pageaoS).
«... Ai.'^fcnrKpsow ^jH ncgopu ïï'^pxirwE'^Jw^i^'TOC TT5.Ï Enrz^ptKX e:kjûl ir-KO'^nr^q'TE ïiiw.'^C'THpxoî^
^\ Î^E'CE^HV ni.i E"T2.p*>S5 ETTE ^;)^aipHJU5. JÛ-TT\ CyOpTT JÛ-JU^ÎfCTHpïOW» (p. 20/i). C'esl là toute la révélation propre-
Tout mode d'expression suppose la vie: ce fut le quatrième temps.
La vie ne se comprendrait pas sans un être vivant. Dieu imagina Yhomme; et sitôt après il conçut l'ensemble des hommes, l'humanité unie dans les mêmes aspirations, dans le même culte, c'est-à-dire YÉfjfliae.
menlditetparconséquentleVerbesemanifestani; aussi Jésus est-il souventappelé ie premier mystère, soit qu^il parle avec ses disciples pour les inslniire, soit qu^il apparaisse sous forme d'une lumière éblouissante devant les Puissances célestes qui songent à entrer en lutle et à faire prévaloir les faux dieux contre la vraie foi
apportée par lui à l'Église, r «.COjaiTTE 6i HTEpE TISOJOpTÎ
JSjW.'^C'^HpXOn CCL^^JU EWES Cy5.'KE. . . 'ïCp. i35, 167 et pastim).
Le gnostique proprement dit ne doit pas s'en tenir aux dogmes de l'Église : du mode d'expression, du verbe, il doit passer à la vmt^ elle-même ; de la vérité à VinteUigence. Il dépasse ainsi le premier niveau, le premier réceptacle, pour passer d'abord à celui de l'^omma idéal , supérieur, second réceptacle; puis à celui des êtres vivants les plus éthérés, car il en sait alors autant que les plus savants des êtres célestes. Enfin, par la révélation des derniers mystères gnostiques, il pénètre dans Vineffable, et, dès cet instant, bien qu'il soit homme dans ce monde, il esl supérieur à tous les anges , à tous les archanges , à toutes les Puissances célestes . . .
il devient le Verbe lui-même, et le Verbe devient cet homme. ^ ptU-M-E ît5-0-
Enrn2>.!i^s JûiTJw.'ccnrHpiOTT e'^JSjw.x^'^ ÏÏ'^e tis 5.nrcyj!>-
•>CE Epoq • î^q -iCOKq Ei^O>^ ^ nEqT^^TTOCTHpO'C jÛÏW KEqC^HJU^ "TKpOV O'^CpWJWE TTE Eq^i^ TTKOC-
jw-oc • h>'KKh. qo'co'TS EK «.rr^EAoc ^Hpo*^ • i>^Kxy
qWi. OVai'TÊ ÏÏ^O'^O EpOOY "TapCC • OVpWJW^E TTE Eq^î'i^Jii TTKOCJW.OC hT^l^ qO*<0"l& EN fc-pj^fc-rT^E- AoCTHpP'C' Z>rtVL\ qxi& O'^tLXT&on.W^O'^O EpOO** "THpOV O'CptUJW^E TTE Eq^î-^^W^ TTKOCJW^OC h^T^l» qOYO"Tfi En^l'^p&nWOdHpOY . . . etc. (p. 228, aa9)5.'CW ^«.JW-Hît ^-iSCU îîf Jlf OC X1H"1ÏÏ -^E TTpCUJW^E ZnJi^l>t TTE B^nOK l>'%^\ «.nOK TIE TTpWJUE E"lif JUê.'^f ^ (p. âso).
Ces six premiers éons forment une classe à part, déjà complète par elle-même, puisque l'idée, vague d'abord, en se précisant de plus en plus a abouti au plan de créer un individu et une espèce rendant un culte.
Mais de ces premières conceptions en découlaient forcément d'autres.
Du moment où l'idée de culte et d'Eglise s'était formée, il fallait un intermédiaire entre Dieu et l'homme : le Paraclet.
De cette conception découlait celle de la foi, qui était le but.
Ce Paraclet devait être paternel et l'on devait espérer en lui. Il devait être comme une mère et l'on devait l'aimer.
Voilà donc six autres éons : les idées de Paraclet, de foi, de paternité, d* espérance, de maternité y de charité.
Mais en outre, pour remplir son rôle, il fallait qu'il fût toujours présent; de là l'idée d'une conscience.
Il fallait qu'il parlât non-seulement à l'homme isolé, mais aux hommes unis pour rendre le culte divin , à l'Eglise. Cette idée d'Église inspirée par le Paraclet emportait celle de sainteté.
Mais pour arriver à la sainteté, pour entendre le Paraclet parlant à l'Eglise, il fallait le vouloir, et cette volonté était la sagesse.
Ces nouvelles idées de présence continuelle du Paraclet, de conscience, d'intervention du Paraclet dans l'Eglise, de sainteté, de volonté et de sagesse complétaient donc, avec les six immédiatement précédant, une série se rapportant aux idées mères d'intelligence, de vérité, d'homme et d'Eglise.
L'idée de parole et celle de vie avaient engendré une autre série se rapportant au monde créé.
La vie devait naître du chaos, de la profondeur, de l'abîme, en un mot de ce qui traduit le grec ^v06s; mais, pour qu'elle parût, il fallait d'abord un mélange de certains éléments.
■■■■■■■■i^VMMiMIl
Bythos représentait la matière qui est toujours jeune. Le mélange des éléments, pour être efficace, devait être une union , une combinaison.
Du moment où la vie provenait de combinaisons , la naissance ne portait pas sur la matière, sur le Bythos, incréé luimême. Pour que la vie se perpétuât plus sûrement par des unions, il fallait que ces unions produisissent un plamr.
Le Bythos lui-même était immuable, il s'écartait ainsi ' de plus en plus des êtres vivants , dont les unions, chez les plus élevés, devenaient plus intimes, plus durables, et, en face de Idi maiihre sans génération ultérieure proprement dite, conduisaient non plus seulement au plaisir physique, mais à quelque chose de tout autre, à un sentiment, à un bonlienr.
Voilà donc encore dix éons, dix conceptions en deux séries parallèles. La matière inerte est ici sans cesse en présence des manifestations de la vie; et cinq idées se rapportent à elle : celles de chaos, de substance toujours jeune , incréée, immuable, de nature sans analogue ni génération ultérieure. Les idées qui se rapportaient à la vie se manifestant étaient aussi au nombre de cinq: c'étaient le mélange des atomes, Yunion toute physique et le plaisir, Yunion plus intime et le bonheur.
Ainsi se trouvait complété le premier plérome ^ .
Les idées relatives à l'homme et à ses rapports avec Dieu
J S'il s'agissait de dogmes et non de procédés , si la secte de Valenlin avait précieusement gardé les enseignements de son chef, si nous avions à retracer Tœuvre de celui-ci, telle qu'elle était d'abord dans les détails, nous aurions, au point de vue critique, bien des observations à faire sur cette liste des éons, la composition du premier plérome, les deux éons surajoutés, la naissance d'Achamoth et un grand nombre d'autres données citées par l'auteur des <l>tXo<To^oviieva, Mais ces confusions, ces mélanges de théories diverses importent assez peu lorsqu'il est question d'une secte où presque chacun innovait, de telle sorte qu'entre ses membres il ne restait guère de commun que les grandes lignes, les méthodes et les habitudes d'esprit.
Non-seulement Tcrtullien nous l'indique, mais la Pislis Sophia nous le démontre, les Valentiniens posaient en principe l'inspiration individuelle del'adeplc
avaient abouti, comme nous l'avons vu» à la conception de la sagesse. Mais la sagesse procédant de la volonté, il y avait h prévoir qu'elle devait s'égarer volontairement, en voulant pénétrer
ou de rinitié, inspiration indispensable pour pénétrer le sens caché sous les paroles mêmes du maître et permettre de s^éiever graduellement dans Tinitiation.
La conséquence naturelle de ce principe était une variété d'opinions sans iimile; car on conservait, comme maître, alors en pleine indépendance, Thabitude qu'on avait prise de longue date comme élève , de se croire à certains moments une sorte de révélation intérieure élevant plus haut dans la connaissance , la gnose.
Ceux donc qui s'écartaient le plus des doctrines de Valenlin restaient fidèles à son esprit; et Tertuliien a raison de dire qu'ils méritaient toujours le nom de Valeiitiniem. v . . .Novimus, inquam, optimc originem quoque ipsorum, et scimus cur Valentinianos appellemus , iicet non esse videantur. Abscesserunt enim a conditore,sed minime origo delelur; et si forte mutatur, testa tio est ipsa mutatio.. . Ita nusquam jam Yalentinus et tamen Valentiniani qui per Valentinum. Solus ad hodiemum Antiochiae Axionicus memoriam Valentini intégra custodia reguiarum consolatur. Alioquin tantum se huic haeresi suadere permissum est, quantum lupa* feminoi formam quotidie supparare solenne est. Quidni? quum spiritale iliud semen suum sic in unoquoque recenseant. Si aliquid novi adstruxcrin^, révéla tionem statim appcllant prœsumptionem , et charisma ingenium; nec unitatem sed diversitatem. Ideoque prospicimus, seposita illa solenni dissimula tionc sua, plerosque dividi quibusdam articulis, etiam bona fide dicturos hoc ita non est et hoc aliter accipio et hoc non agnoseo. Varietate enim innovatur reguiarum faciès, t) (Adv. Val. c. V.)
Cette dissimulation habituelle dont Tertuliien parle était la conséquence de la loi du silence rigoureusement imposée et scrupuleusement observée dans celte secte , qui, promettant pleine satisfaction aux tendances gnostiques et aux aspirations dominantes de cette époque, et faisant longuement attendre l'explication de ses plus hauts mystères , était devenue la plus nombreuse de toutes les sectes hérétiques. «Valentiniani , frcquentissimum plane collegium inter haereticos , quia plurimum ex apostatis veritatis, et ad fabulas facile est, et disciplina non terretur; nihil magis curant quam occultare quod praedicant, si tamen procdicant qui occultant Idcirco et adilum prius cruciant, diutius initiant, iinguam consignant, cum epoptas anle quinqucnnium instituunt, ut opinioncm suspcndio cognitionis œdificenl: atquc ita tantam majestalem cxhibcre videantur, quantam prœstruxerunt cupiditatem. Sequitur jam silentii ofiicium : attente custoditur quod tarde invenitur. ..w (Adv. Val. c. i.)
Dans un autre passage, Tertuliien décrit l'embarras de ceux qui cherchaient à connaître leurs théories pour les combattre : nSi bona fide quaeras, concreto vultu , suspenso superciiio , altum est, aiunt. Si subtilitcr tontes, per a mbigui ta tes bilingues communem fidcm adfirmant. Si scire te subostendas, negant quidquid agnoscunt. Si cominus certes, fatuam simplicitatem sua cohIc dispergimt. Ne discipulis
jusqu'à la nature du Pore, du premier être, rincomprélieiisible. De cet écart momentané allaient provenir toutes ces
quidem propriis ante comiuittunt, quam suos fecerint. Habent artificium, quo prius persuadeant quam edoceant n
Nous avons mieux encore que ces indications pour faire connaître ia manière dont les Vaientiniens donnaient leur enseignement avec initiation progressive et très-lente : nous avons cet enseignement même, mis en action, dans la Pistis Sophia.
Cet ouvrage est , pour ainsi dire, un Manuel de V initiateur, Jésus y est présenté comme idéal du maître, ses apôtres et les saintes femmes de sa suite comme idéal des disciples à imiter. Le récit n'y est point donné comme un récit vraiment historique; ce n'est point, à proprement parler, un de ces nombreux apocryphes qui foisonnaient alors. Au contraire, pour bien montrer qu'il s'agissait d'un idéal placé hors du temps et du lieu , l'auteur gnoslique , avant qu'il pût être question de l'apôtre saint Paul, a mis dans la bouche de Marie une citation de l'épitre aux Romains et lui en fait indiquer la source. Marie, cherchant dans l'Écriture une application prophétique pour certaines explications que le mattr^ vient de donner, s'exprime ainsi : «C'est au sujet de cette parole, Monseigneur, que tu as dit, par la bouche
de Paul, notre frère, dans le temps : Donnez V impôt à celui de Vimpôt, elc.» ET^~
JîiTT2>.'C?vOC TTEitCOK JâïTXO'^OESCg ' '^Z JUL5. TT^TEÎ^OC
JU-T15.TTTE?vOC. . . (p. 29/i). Il faut noter que le copte JW-TTO'^OEîCy
(qui parait être ici la bonne leçon) a souvent le sens di autrefois, comme, en français , l'expression vulgaire qui lui correspond , dam le temps.
Voyons donc comment procédait le maître instruisant ses disciples.
11 les faisait s'exercer longtemps avant que d'en venir à la doctrine interne, à la vérité elle-même, à Yintelligence supérieure. Il s'en tenait d'abord à leur apprendre l'existence du plérome, des puissances célestes, etc., sans môme leur raconter comment les émanations s'étaient produites, quelle était leur disposition , etc. Après onze ans d'enseignement, Jésus en était encore à altendrc un ordre d'en haut pour parler à ses disciples de toutes ces choses, et il leur avait laissé croire que la doctrine extérieure, déjà révélée, était toute l'initiation, la fm des
fins.« . . . JULTlO'^noi !^E Dt\\ ?\l>l>t xi-^O^tX JxTl^X^C- ^KpSOW E"TJÛLJUL2>.'C • ^>.>^?^^. îtE'^JUEE'^E TTE !^E . . .KTOq
HE TT*i^aiK nn-^CL^K '^ H pO'^^' (p. 1). Enfin la permission arrive solennellement, le maître se montre à ses disciples éblouissant de lumière, puis, retirant à lui, comme ils l'en prient, l'éclat de cette lumière qu'ils ne pourraient pas supporter, il les invite à se réjouir, parce qu'enfin le temps est venu de leur
fausses sagesses Iiumaines, imparfaites et mal digérées, fond de toutes les fausses religions et de toutes les philosophies.
exposer ouvertement la vérité ea son entier et de leur parler face à face sans parabole. «To'^E TTE!i$^^q tM»t n5\ ÎC TTn«.Hnr !i^E p2>^cyE Ï\TE"TÛ T:eAh?^ . . .'^WX TTOOY 6e EÊlO>v '^n^sCy^^'KE
^EX^> cy«. TTE(ï>ia\K i>rtii\ ^ufc.cy^.'^E nJÛJULH^rn û^o
^Î^O 2.*KK TT2>P2>£lOAK''(P.9).
On pourrait croire que dès lors toute chose va être exposée clairement, par ordre , avec détails ; mais ce serait par trop contraire aux méthodes des Valenliniens. La PUtis Sophia est écrite d^un bout à l'autre de telle façon que , si Ton n'avait sur la secte aucun renseignement en dehors de ce livre, il serait à peu près impossible d'y rien comprendre. Partout on s'y réfère à des leçons précédentes qui n'y sont ni analysées ni reproduites. Si l'on parie de la volonté, on se borne à dire la conjointe de la foûsageêse, qualification parfaitement claire pour l'adepte qui connaît bien la composition du plérome, mais qui ne peut rien dire à l'esprit du profane. De même pour pouvoir reconnaître le plérome valentinien dans les vingt-quatre émanations indiquées comme le composant* il fautse rappeler d'ailleurs que les trois premières émanations ont été séparées d'abord pour constituer une trinité spirituelle, les trois suivantes pour former le groupe des trois réceptacles,
et que, par suite, il n'en entrait plus que vingt-quatre dans le plérome. « 2>''^CI\ TTKE'>SO')r"TCWOO'*C jâlipOÊO^vK n2>.^op&."TOC ETTEÎ- :^H TTT5C"TXC C0c|)5«s jâî\ TTECC^N^Vr^OC * X\TOO'< jJiv TTKÊ!^OYTCnOO'CC iÏTTpo£iO?^H OJ^'^P ^O**- "T5.qnrE JÛTTp0fi0?^K W5.i En"T5.qiTpOÊ«^?^E JW-O-OO*^
EÊo?^ i\6i TTno6^iiTTpoTT5."Ta\p ïï^^op«>^T:oc' moq
ÂXW TTÎtOD Cn^.-^ n^pi:^'*n«>^JUIC» (p. A3). Les derniers mots de cette phrase se rattachent à une doctrine qui n'est pas non plus suffisamment développée dans la Pistis Sophia, celle des deux trinités dynamiques contraires : 1° la trinité supérieure, divine, qui comprend le grand invisible, le premier père; a" et la trinité inférieure, démoniaque, où figure le grand rebelle, le grand présomptueux nno5'KTpx:^'<n«.JW-XC ^^.'^^^>:è.KC, cet esprit de révolte et d'impiété qui est le grand ennemi de \a foi-sagesse, qui, dès l'abord, avait été placé à côté d'elle par la pensée divine, et qui était parvenu à la faire tomber dans le chaos avant la venue de Jésus (p. lih et suiv.). Tertullien n'a rien
Ces sagesses, mises au pluriel d'un mot hébreu, Achamoth, constituèrent donc une nouvelle idée de Dieu, mais qui n'entra pas,
dit de ces deux Irinilës dynamiques, mais il reprochait à Valentin d'avoir fait de riiomme une trinité, ainsi que nous le verrons ailleurs.
L'exemple multiple d'un procédé partout suivi que nous fournit cette seule pbrase peut donner une idée des voiles sous lesquels les Valenliniens avaient toujours soin de cacher l'exposition de leurs doctrines, même dans les livres relatifs aux plus hautes initiations.
L'ouvrage fondamental de Valentin intitulé Sagesse devait ressembler sous ce point de vue à la PistiiSophia, avec la difierénce pourtant que le système primitif était sans doute beaucoup plus simple : il aura fallu l'application mainte fois répétée des procédés gnostiques, de l'inspiration et de l'éclectisme individuels pour le compliquer d'un tel nombre d'entités ayant leurs fonctions.
Pour une doctrine mystérieuse , l'enseignement oral offre d'immenses avantages sur l'enseignement écrit, puisqu'il est possible de choisir ses auditeurs', mais non ses lecteurs. Le maître étudiait à loisir les dispositions des sujets qui aspiraient à être initiés, et, comme TertuUien nous l'indique, comme nous le voyons dans la Pistis Sophia, ce qui le préoccupait d'abord c'était de façonner leur esprit, de leur communiquer l'habitude inconsciente, et pour ainsi dire instinctive, de raisonner et de penser ordinairement en gnostiques. Â cet effet , pendant longtemps le maître se borne à interpréter et à traduire à la façon gnostique quelque tejctc de l'Écriture sans indiquer lequel. Dans la Pistis Sophia, c'est le plus souvent un psaume ou une des odes apocryphes de Salomon , transformée et donnée comme une aspiration de lafoi-sagesse vers la lumière, qu'elle entrevoit depuis le chaos. Quand il a terminé ce thème, le maître en attend et souvent il en provoque l'explication :
«Comment comprenez-vous ce que je vous dis? '^E'^lt î\OEX "iSE EX^jî^ f^E î\t^JW-m^n n2>.Cy n^E^Cp. 57 et;?afi«tm).
Alors si plusieurs en même temps ont compris, c'est à qui va prendre la parole.
Cette émulation, si efficace pour entretenir et développer le goût de ces abstractions quintessenciées , donnait souvent naissance à des rivalités, des jalousies qui se traduisent plus d'une fois dans la Pistia Sophia. C'est ainsi que , après une série de réponses heureuses qui avaient valu les compliments du maître à l'une des Marie, Pierre, n'y tenant plus, s'écrie : «Monseigneur, nous ne pourrons supporter cette femme qui nous prend la place et ne laisse pas un de nous parler.
TT2>.:^0Exc nTw u5.aJ^>î\EJCE i>it n^EÏ c^xu-e* ec*kx
*XE" (p* 57). Le maître, se montrant impartial, répondait : f* Celui dont la force d'esprit bouillonne en lui de sorte qu'il comprenne ce que je dis, qu'il s'avance et parle, 7î et il attribuait la parole à celui qui avait protesté.
Mais il pouvait arriver aussi que l'interprétation de la donnée gnostique partit difficile et qu'il y eût dans le gros dos disciples une certaine hésitation lorsque le
bien entendu, dans le plérome, dans le plan parfait et régulier de la création,
mailre les invitait par des encouragements de ce genre : «Maintenant donc, celui dont rinielligence a été perspicace et qui a compris les paroles qu^a dites la
foi-sagesse, qu*il s'avance pour en exposer la solution. TEHO*^ uE TTEKT
«.TTEqîto'^c pnoEpoc E^^qnoi nïïoj^.'i^E Et\nr z>c-
•i^OO'* n5x TTTTSCnrîC CO«^l>\«>^' JW-^pE^EÏ E^H iK\-Ti.')fE
HE'^i^tU?^?» (p. 160).
Cctait alors que les esprits vifs prenaient leur revanche. << Monseigneur, dit Marie, mon intelligence est perspicace en tout temps (de manière) à me faire avancer chaque fois. J'exposerais la solution des paroles qu'elle a dites, mais j'ai peur
de Pierre, car il a l'habitude de me menacer et il déteste notre sexe. TT&^^O'" EXC TT5.K0YC O** KOEpOC HE ïtOYOESCy Î\XJUl ^^pl> E\
E^H i\con îtîo.' n^z>rtz>,tz i\èlO?\ î\ïïcy5.!^E Em i^c-
0^00 f 5^?vi\2>. Eip^OTE ^HT:q ïiTTET:pOC '^^ cyx.-
q&TTEI?vEÎ Epoi B^'XtX} qJULOCTE iÏTlEWr^EWOC» (p. 161).
Lorsque l'esprit de ses disciples s'était façonné suffisamment par ces premiers exercices, le maître ne se bornait plus ù leur faire reconnaître un texte, il en demandait' le commentaire.
Enfin arrivait le moment où il permettait qu'on Pinterrogâl et où il répondait aux questions. Mais ce n'était pas sans inquiétude que les audit.eurs se hasardaient à lui en poser; car, malgré toutes les précautions oratoires, malgré les marques du plus grand respect, s'il lui semblait entrevoir la forme d'une objection, il se laissait aller à la colère et ne pardonnait qu'après maintes supplications. Ainsi André avait conclu une de ses questions en ces termes : « Cette chose donc , Monseigneur, est
une difficulté pour moi. TTEÏ ^a\Ê O^tX WlyO^OZlC qJW-OK^
l\î\5s^p2>-\'' (p. 9^7). <( Quand André eut dit ces paroles, continue le texte,
l'esprit du Seigneur se monta en dedans de lui (mot à mot : fut agité dans son cœur), et s'exclamant, il dit : r Jusqu'où, jusqucs à quand vous supporterai-je , «jusqu'où ,jusques à quand vous soufinrai-je puisque maintenant même encore vous R ne comprenez pas et vous êtes ignorants : ne savez-vous pas et ne comprenez-vous «pas que vous, avec tous les anges , avec tous les archanges,» etc. (Je m'arrête ici dans la citation , je résiste à la tentation de rétablir tout ce morceau admirablement clair dans le texte copte et si étrangement défiguré dans la traduction de Schwartze , morceau qui développe toute une théorie, non sans analogie avec celle d'Origène,
sur la substance constitutive des âmes et des esprits célestes.) ^Î^&S DE TT^E^
Par lanaissanccdecessag-^^se^^lebui final: l'homme aimant Dieu, aimé de Dieu, lui rendant un culte qui lui plût, ce but
Cy5."TK5.Y EÏît2>.q\ ^5-pa\TÏ^" ^EaïC Cy5.'^K2>.'< EÏWi. ^.ÎAEJ^E i«5.WT:ÏÏ • E(ir^)E ^.KJUKn oit JÛÎTTE'Tît îtoï B^^tU "TE"Tî\ OK^.TCOO'^N- eïe ÛTE^TÎT COO'^^ît 5.n n"Ta\"Tn
po-x • sMx ît2.pj^5.r'r'Eî\oc nrnpoY. . »
^explication ici donnée fut très-longue, et tous les disciples, convaincus aussi bien qu'André , se précipitèrent aux pieds du maître, criant, pleurant, le conjurant
de remettre à leur frère le péché d'ignorance, w 5-'^TT2>>^T0'^ nTKpO**" ^I îtE'^EpH'^E'iSKÎtO'^EpH'lE «(c* 2>.'Ca\cy e£iO>v «.Yp^JULE «>^'î^TI«.p«.K2.?\E5 ÂilTCanHp E'^'KCU jÛjU-OC ^E
lT!:iS0E5C KtLÏ EÊO?^ JÛiTTÎ^OÊE VtTJW^ïrT2>"TC00'*n JSlTEn-
COnr» (p, aSa). Le maître pardonna.
Maintenant voilà les disciples qui vont devenir maîtres à leur tour. Ils arrivent aux plus hauts degrés de Tiniliation. Il est donc temps de leur apprendre comment, dans quelles conditions, ils devront initier eux-mêmes, de manière à multiplier les adeptes sans compromettre le secret et sans profaner les mystères. Il faut aussi leur faire connaître la discipline de la secle. Nous ne pouvons exposer tous les détails que la Pistis Sophia donne sur ces points importants , car cette note est déjà bien longue. Or les instructions que les disciples reçoivent du maître, par exemple, sur la prédication publique, telle qu'on l'entendait dans la secte, sont trop étendues et trop explicites pour qu'on puisse les faire cx)nnaitre suilisammeDt en un court résumé.
En voici la première phrase : « Dites-leur : ne vous lassez pas de chercher nuit et jour, jusqu'à ce que vous ayez trouvé les mystères de la lumière, ceux-là qui vous sauveront pour vous rendre lumière pure, pour vous conduire au royaume de la lumière. — Dites-leur : Renoncez au monde entier et à toute matière qui est en lui afin que vous soyez dignes des mystères de la lumière, pour que vous soyez arrachés à tous les châtiments qui (figurent) dans les jugements.?)
Après cela , dans une série de propositions qui commencent toutes par ces mots «dites-leur : écartez-vous de. . . ,» vient une très-longue énumération de péchés auxquels il faut renoncer et de châtiments qui menacent ceux qui les commettent.
Puis le maître indi([ue les vertus qu'il faut surtout recommander à ceux qui as-
final était menacé. Toutes les a.utres conceptions étaient donc en péril en tant que providentielles; et c'est pourquoi Dieu
pirent à riniliation : <t Dites encore aux hommes du monde : Soyez modestes afin que vous receviez les mystères de la lumière, afin que vous alliez vers la sublimité du royaume de la lumière; — dites-leur: Soyez aimants envers les hommes, afin que.. . etc.ff Dans une formule toujours la même, qui se répèle chaque fois, sont enfermés les préceptes suivants : «Soyez doux, — soyez pacifiques, — soyez miséricordieux, — donnez vos soins aux pauvres, aux malades et aux afOigés; — aimez Dieu, — soyez justes, — soyez bons." «Dites-leur, ajoute le maître en concluant : Renoncez à tout, afin que vous receviez les mystères de la lumière, afin que vous alliez vers la sublimité du royaume de la lumière. — Tels sont tous les poteaux indicateurs des routes de ceux qui sont dignes des mystères, t)
A ceux donc qui auront fait preuve de ces vertus, qui auront renoncé non-seulement aux péchés, mais aux attaches de ce monde, Tiniliateur devra dévoiler sa doctrine.
Nous ne suivrons pas plus loin ce rédt, curieux même dans Tanalyse la plus incomplète.
Seulement il nous semble impossible de ne pas mentionner un passage qui nous peint admirablement la situation du Vdentinien, et son double genre de prosélytisme , prédications publiques exposant une morale commune avec tous les chrétiens , initiation particulière, dans le secret, de ceux qui paraissent aspirer de bonne foi à renseignement gnostique.
Un des disciples interroge le maître sur une éventualité qui devait être assez fréquente.
Le Valentinien en prédication se dirige vers une ville ou vers un boui^. Le bruit de son arrivée s*y est déjà répandu, et il voit venir à sa rencontre des habitants, quUl ne connaît pas , mais qui lui semblent animés des intentions les plus amicales. En fait, ce sont des hypocrites qui lui tendent des embûches et cherchent à surprendre sa doctrine secrète pour la combattre. Admirablement accueilli par eux , emmené dans leur maison, traité avec un respect, une déférence. qu^il croit sincères, il se figure que ses hôtes ont vraiment Tâme toute préparée ^à embrasser le gnosticisme. Il se met à les initier.
Puis il apprend que leur conduite ne répond pas aux sentiments d^un adepte qui, pleiu de foi, serait admis enfin aux mystères. Il s^aperçoit donc, un peu tard, qu^ii s^est laissé prendre pour dupe. On voulait connaître ces mystères, non pour se sanctifier par eux, mais pour les répéter publiquement et s'en rire, trouvant dans leur exposition les démonstrations les plus topiques contre les gnosliques , leurs prédications et le secret de leurs doctrines.
Gomment résister à de pareils fourbes? Gomment se comporter avec eux ? Gomment les désarmer? Une puissance céleste doit-elle intervenir? Oui, qu'arriverat-il à ceux-là, de cette espèce f dit le disciple.
Il serait facile de traduire loutre passage fidèlement en très-bon français; mais
alors songea à deux nouveaux médiateurs, le Christ el Y Esprit- SaiiU, V Esprit-Saint, se faisant entendre directement par la révélation, le Christ, attendu des nations, devaient relever les
il a été telicment défiguré dans le lalin de Schwartze que , pour donner une idée juste du texte copte, mieux vaut en faire le mot à mot en en conservant les tournures et jusqu^aux expressions dans leur sens littéral.
«Monseigneur, dit-il, si nous allons en prédication, que nous venious vers une ville ou vers uu bourg; et que sortent au-devant de nous des hommes de cette ville, que nous ne sachions qui ils sont; qu^étant en grande ruse et en grande hypocrisie , ils nous reçoivent vers eux, qu^ils nous prennent dans leur maison, aspirant à surprendre les mystères du royaume de la lumière; et qu^ils soient simulants avec nous dans la déférence ; et que nous pensions quMls aspirent à Dieu , que nous leur donnions les mystères du royaume de la lumière; et après cela que nous sachions qu^i's ne font pas le digne du mystère (c^cst-à-dire : quMIs ne se conduisent pas comme il convient à qui a reçu le mystère); et que nous sachions qu^ils ont simulé avec nous; etqulls ont été en ruse contre nous; et aussi les mystères , (qu^ils) lesont faits en exemples suivant le lieu , tempêtant contre nous et aussi contre nos mystères : quelle est la chose qui arrivera à ceux-là, de cette espèce?')
Voici maintenant le texte copte el le latin publié après la mort de Schwartze , mais sous son nom :
E'^TTOXXC H E'^KtUJULE ' l>rtm tVCEEÏ EÊoA ^&.^EtV^H
^6\ Rpa\JULE SnnTo?^xc zn;JMXi>rt EÎï'ri^coo'ïn «^u !xe
O*^ NE' E'^cyoOTT ^ 0')Cno5lTKpoq W\ O'^fUO^^ÏÏ^'^- TTOKpXCiCnCECyOTTnEpOO'<ÏÏCE!XX"TnE^O'^KETTE'^Hi E'^0'*a\aj ETTXp«^X,E îîJÛÏ^J^'^CTHpIOW ïï^*>.n"TEpO
ïStto'ïoejw • «."^aT «CEcyamEE'^^'înTOKpxnE iw.<j^2.w ^ ^'^CTTonrx.r'H • i>>t^\ ïr^xn iutEE'^E î^se e'^o'^euj irno'ï'TE ï^TÎ^^ ^i>rt rvjjLJUL'^c'THpion ïïnrJULR^TEpo
JÏÏTTO'^OEXtf «K-^aï JULîÛtCi^ ît&^ï Î\"tS EÏJUtE !XE jStTO'^- EXpE JSTIEJW-Ticy&. JÛTTJW-'ïC'THpIOir B^tU î\TrV Z\AXZ
!^z ÏÏT&.'^^'^noKpïnE îWJUL&.tt • i>rtm ïÏT ^-'^ojamE
îtKpoq Epon • l>:tm HKE JUi^'«C"THp\ON l>rtl>>i>>t JUTT^.-
sagesses humaines et les rendre moins dissemblables à leur mère, la sagesse vraie.
En outre, Dieu songea à incarner tout le pléromc dans
UEÎtKE JUt-^CTHpXOÎT EVE \yt\\Z W^KWd ETU«.cytUTTE
\\\M^\ ÎTnrEiwnE (t. I, p. 873).
«Mi Domine, quum venerimus Kvpùaaovm^ ut introeamus in v6mv aut in viciini, atque si exierint coram nobis homines illius 'oéXetûs^ qaos haud sciti» quinam sint, versantes in magno dolo et in magna ÛTfoxphei^ ul recipiant vos, ul ducant vos in suam domum; volantes vetpaiist» (ivali^pta regni luminis; et si fuerint u'Tcxp/vo vre^vobiscum in ùvorayijf et si cogitaveritis cos dcsiderare Oeum, et dareiis eis fivali^pta luminis; et si posl hsec cognoveritis eos baud fecisse digniim fivalvpi^y et sciveritis eos v-KoxphaaBat vobiscum, atque fuisse dolosos in nos, atque etiam itvali^pta fecisse tsapaStiyfiaja xarc^ ràifov ev<Tj(ii('^onliopTes nos et noslra quoque fivt/Ji^pta, quid rei fîet bis bujusmodi» (t. 11, p. 171).
Jamais Schwartze, de son vivant, n^aurait laissé publier en son nom une trad notion de ce genre , ou ne son t respectés ni les temps des verbes , ni leurs personnes , ni l'acception propre des mots, ni même les radicaux grecs , tels que celui de x^ifidlea, qui était transcrit cependant le plus régulièrement possible. (Voir dans les comptes rendus de T Académie noire travail sur les procédés d'assimilations appliqués par les Coptes aux verbes grecs : les Thébains retranchaient toujours la
désinence et la remplaçaient par un E • il^i regardaient le \ long comme le correspondant exact de la syllabe El et écrivaient indifféremment l'un pour Tautre; enfin ils faisaient précéder le verbe des forma tives coptes, et la formative employée ici est celle du participe pluriel E*^- H n'y avait donc pas de raison pour transformer ;^eifidiovjes en ev(7;^i7(xaT/{orTetf , mot dont le sens écbappe. Restait la faute du copiste qui a substitué uK^ à 'Y une fois dans une des trois transcriptions successives de ce mot grec ; mais comme ^ n'exist^as en grec, on aurait pu la corriger sans
même être giAdé par les deux autres transcriptions.) Quant à la syntaxe, je n'en parle pas ; car, bien que la syntaxe du dialecte tbébain soit aussi précise que celle d'aucune langue, elle n'a pas été formulée jusqu'ici. Je compte l'exposer bientôt.
Pour ne pas donner une étendue indéfinie à cette note, nous résumerons en quelques mots la réponse du maître à la question posée.
Il encourage ses disciples à communiquer les premiers rnystères à tous ceux qu'ils croiront être de bonne foi ; car ils pourront ainsi gagner des âmes.
Il les rassure contre le danger d'avoir affaire à des bypocrites en leur disant que, dans ce cas, ils devront s'adresser à cette puissance divine qui est lepremiet^ myntère du premier mystère, et leur promettant que, à partir de ce moment, les fourbes ne pourront plus abuser de leurs révélations contre eux et leurs doctrines, car ils se verront dépouillés des mystères reçus, des paroles apprises, et ils pcr-
mm
un être qui serait à la fois intelligence et vérité, verbe et vie, homme eX personnification de ï Eglise, Il serait \e Paraclet, père etinère en même temps. Il serait la^bî^ X espérance, Vamour; il serait V Eternel, V Ecclésiastique^ , le voulu; il représenterait la conscience, il serait le Très-Saint et -la sagesse elle-même, etc. Cet être sorti du pléromc pour y faire rentrer les sagesses humaines, c'était /^«m5.
Désormais le plan était parfait et la création pouvait commencer.
Elle se fit par le moyen de ce principe immatériel, de ce fluide impondérable qui estleyèw et qui est la lumière: c'est pour Valentin le principe et la source des intelligences et en même temps le principe des forces, le grand ouvrier, le Démiurge. Le Démiurge joue par rapport au monde et à la nature un rôle analogue à celui de l'âme par rapport à l'homme et au corps.
Dans une espèce de cantique , chanté par les Valentiniens
et que reproduit l'auteur des O/Xoo-o^ou/uera, nous trouvons
ceci:
Je vois tout dépendant de l'air Et tout soulenu par l'esprit , Le corps dépendant de l'âme Et l'âme dominée par l'air,
dronl, en même lemps que chaque mystère , Targument qu^ils auront forgé contre lui (p. 379 etsuiv.).
Ceci menait à la réponse que les Valentiniens opposaient si fréquemment à TertuUien et autres chrétiens orthodoxes : «Vous ne pouvez savoir; vous ne comprenez pas.îï
1 Ce litre d'EKRÎ\HCÏ&CT:HC ou d'EKKÎ\HCï«.C"TïKOC reparaît souvent dans tous les livres gnostiques , môme ceux où le gnosticisme est le moins accentué. On le retrouve dans \e Livre des mystères des lettres grecques , page 1 1 , dans une énuméralion des noms, attributs et titres divers de Jésus-Christ, ainsi que les noms de vie, de vérité, ^immortel, d'éternel, dhomme, de mystère, et surtout de
signe ^l>Ut\ et d'ETTXCHJUt-Oît : K^Oq TTE TTEKKÎ\HCX«^C"THC
£l i'air dëpendant de i^ëther, El les fruits produits de rablme, Et renfnnt produit d*une matrice \
Ceci veut dire que le corps dépend de Tâme, le monde d'un principe immatériel ; que ce principe lui-même dépend du plan préétabli, de l'esprit, assimilé à l'air, ici, comme
KTE JW-TTXCTOC , etc.
* La Pistis Sophia nous a conservé quelques odet mystiques ou gnostiques qu^clle commente longuement. Ces odes, que le texte copte attribue à Salomon, et qui, si elles sont d^origine gnostique, appartiennent à une période de gnosticisme antérieure de beaucoup à la rédaction de ce texte , ont été publiées pour la première fois par Tévéque danois Frédéric Munter en 1813, puis elles furent reproduites par Ohlemann et enfin éditées avec Ton vrage entier par Petermann , d'après les papiers de Schwartxe. Voici, par exemple, une d'entre elles dont le texte se trouve page 1 oSdaos la Chrestomathied'Uhlemann,elpage i3i dans l'édition de la Pittù Sophia, L'avant-dernicr verset est différent dans les deux textes.
fr. I . Elle a débordé, Témanation divine. Elle a fait un fleuve grand , immense.
V 3. Elle les a tous entraînés et elle est revenue sur le temple.
tt 3. Ils ne peuvent la retenir ni par des digues , ni par des constructions; ils ne peuvent se rendre maîtres d'elle par leurs ouvrages, ceux-U qui savent capter les eaux.
R ^ . Elle a été amenée sur la terre entière et elle s'est emparée d'eux tous.
«5. Ceux qui demeuraient sur la plage aride en ont bu, et leur soif s'est dissipée : elle s'est éteinte quand il leur a été donné d'être abreuvés de par le Très- Haut.
«6. Bienheureux les serviteurs de cette boisson-là, ceux qui se sont confiés en l'eau du Seigneur et ont tourné vers elle des lèvres qui s'étaient desséchées.
« 7. Ils ont reçu la joie du cœur ceux qui étaient dans l'abattement.
vH. Ils ont retenu des âmes expirantes, pour qu'elles ne meurent pas.
ff (j. Ils ont relevé des membres tombés.
« I o. Ils ont donné force à leur confiance; ils ont donné lumière à leurs yeux.
<t 1 1 . Car tous, ils se sont connus dans le Seigneur et ils ont été sauvés par une eau de vie étemelle. t)
i>c E\ EÊo?^ h5x 0*^ «^TTO^poxa^ i>^c po'^no^'nsEpo Eqo'^ocyc.
1>C COKO*^ "THpO'^. i>^tL\ «.CKOTC E*^» TTEpllE-
dans presque tous les ouvrages cabalistiques, gnostiques, etc. Enfin cet air, cet esprit dépend de l'Ether lui-même, de l'in-
^Eî\ JtXB^ E'^KHT. O'^r^E îjLTTO'^Cy l>Xf^l>^^Z ÎS^J-OC
«K-^cai ÎÏ6I HEnr ojoott ^1*^x1 TTcya\ Enr cyo'«a\-
O'*. «sTTE'^EÏÊE SitL\}\ EÊiOA «sICtU «.q aïOJW. ï\^Ep01C^
txi^t JÛLTTca\ ï\"Too"Tq jSttet -^oce.
>En JW-isKx^psoc HE u:^x«sKa\ît ju^nca^ ïr(Jt3<Jtxi>rt
K"TO Û^ENCTTOTO'^ E«>^')fajOO'«E.
ZyTf^f^i no*^ O'^poT^ it^HT n6s hh e"t£iHÎ\ e&oA.
!^E itWE'^JW-O'^.
l»t T2>.^0 Ï^^EK JW-E?vOC Ep2>.T0')f E«>^')f^E.
Comme les Coptes emploient souvent la troisième personne du pluriel actif pour rendre la forme passive (on en a un exemple dans le verset U où , littéralement, on traduirait <c ils Tont amenée n) , on pourrait voir également des passifs dans les verbes des versets 8, 9 et lo. Nous avons préféré y voir des actifs, ainsi que Tavait fait du reste le commentateur gnostique , mais pour des motifs très-difierents. Il nous a semblé que Tautenr de cette ode voulait ici parler des fidèles illuminés eux-mêmes , puis devenus apôtres. Dans la Pisiis Sophia , cette ode est amenée comme application inspirée d'un thème que vient de proposer le maître. On en est déjà parvenu à cette période de rinitialion, où le disciple ne se borne plus à reconnaître le texte sacré traduit à la façon gnostique. 11 montre qu'il a bien compris par une
— loi —
(iiii, de rinsondabic, connue diraient certaines écoles. Les fruits sont produits hors de l'abîme, du Bythos, c'est-à-dire comme nous l'avons vu, de. la matière inanimée; les enfants proviennent d'une matrice, c'est-à-dire sont formés suivant un moule voulu et dans un but providentiel.
Tels étaient les voiles sous lesquels Valentin cachait sa doctrine.
Il est clair que cette doctrine s'écartait singulièrement des , dogmes chrétiens. On y représentait le Christ et l'Esprit-Saint comme deux conceptions tardives, ayant un but utilitaire, pour ainsi dire. On y faisait jouer un très-grand rôle aux seules forces de la nature , au Démiurge , et il était aisé de prévoir que, dans cette série d'idées, on ne s'en tiendrait bientôt pas là.
En effet, en peu de temps, certains disciples firent de la matière inordonnée, de Tafrim^, le premier principe, le Père éternel, origine de toutes choses. Quelques-uns lui donnèrent une compagne, Sigi, le silence, pour représenter dès le début le sexe mâle et le sexe femelle. Dès lors il ne s'agissait plus d'un théisme proprement dit, mais d'un panthéisme théiste, singulièrement semblable à celui qui régnait dans certaines écoles de cabalistes : les nombres, les lettres, etc., y jouaient un rôle prépondérant.
D'une autre part le plus grand nombre des disciples de Valentin virent dans les éons autant d'êtres qui avaient une vie individuelle, distincte du plan primitif de la création, du plérome, et de Dieu lui-même. Ils multiplièrent ces entités.
explicalion détaillée, et d*après les données du maître, dans le commentaire de ces versets, il fait intervenir des anges ramenant au corps matériel de la foi-sageMe (c'est-à-dire à l'ensemble des vrais fidèles) les rayons de lumière dont s'étaient emparées les dérivations du grand présomptueux (c'est-à-dire les fausses religions). L'émanation divine, comparée à une boisson, rappelle à l'esprit les doctrines et les principes du gnoslique Marc. (Voir <^/Aoffo^otipet^a , p. 3o^i et suiv.) Mais lelle ne doit pas être l'origine de celle ode.
Valentin dans ses trente ëons s'était arrêté , pour ainsi dire, à la préface de la Genèse. Celui de ses continuateurs qui se nommait Secundus chercha dans la Genèse elle-même ce qui pouvait sembler une sorte d'introduction à la création proprement dite, et il imagina d'autres éons, tels que la lumière et les lénèbres, II nia aussi que les sagesses humaines fussent un fruit isolé de la sagesse vraie, et il les fit provenir de tout le plan primitif, de tout l'ensemble des premiers éons.
C'est à peu près tout ce qu'on sait des innovations de Secundus le gnostique.
Un autre, nommé Epiphane, voulut au contraire remonter plus haut que ne l'avait fait Valentin. Dans l'être appelé Père, considéré au point de vue passif, il distingua d'abord les notions (ïunité et ^isolement, puis celles d'un être seul et d'un être unique. Le tout formait une tétrade. Puis vinrent les notions de premier principe et de commencement, de X incompréhensible, de X éternel, de X inénarrable, de V immuable, de Y invisible et de ïincréé. C'était l'application fidèle des méthodes de Valentin : le point de vue seul était changé.
Mais c'était la suppression même de l'idée d'un Dieu que d'en faire le résultat d'une analyse et de déductions qui le constituaient en plusieurs temps par des conceptions successives.
Il y avait donc, même parmi ceux qui s'inspiraient de Valentin, des gnostiques de bien des genres ^
^ Dans un des manuscrits gnosliques, jusqu^à présent inédits, d^Oxford, celui
qui est intiluië «le livre des gnoses de l'invisible divin, TT'^tUCU-W-E WHE-
r'UaiCXC jSTT^>^Op^>"TON ÛnO'^TE» (Woïde, 63), nous trouvons une théorie des émanations successives qui s'écarte beaucoup de celle de Valentin , pour se rapprocher de certaines doctrines néo- platoniciennes exposées notamment par l'empereur Julien dans son traité du Roi Soleil. En effet, bien que les méthodes, les mystères, les sceaux, les formules consacrées, les mots de passe, en un mot tout le cadre y soit pleinement valentinien, la création y est expliquée, comme dans Julien, par l'émanation d'un médiateur (ici le Verbe, et dans Julien
Les uns pouvaient h la rigueur passer encore pour chrétiens, d'autres étaient purement théistes, d'autres panthéistes théistes, d'autres panthéistes athées.
le Soleil invisible), qui fait à son tour émaner de lui des puissances divines, infcneores, mais créatrices.
Dans les deux textes le médiateur, émanation et ressemblance du Dieu suprême , est comparé à la lumière rayonnante.
Indiquons en peu de mots comment le manuscrit copte fait interpréter Torigine du monde par le maître , qui est ici , comme dans la Pistiâ Sophia , Jésus lui-même ,
Jésus vivant, le verbe de vie, XC TTETO\\^, TTAoF^OC naU\^.
Dieu avait ramené à lui toutes ses pensées, sauf une seule. Cette seule pensée (petite par son objet par rapport aux autres, puisque le monde n^est rien en présence de Dieu) devint la cause de toutes choses. A cette occasion, le Verbe divin, émanant de Dieu, pénétra cette petite pensée, Tanima, se Tassimila; ce fut la première émanation. Alors cette pensée divine du monde, devenue Verbe , resplendit et lança des rayons en tous sens : ce fut la seconde émanation. Ces rayons, se réfléchissant , retournant à leur source , puis revenant concentrés aux lieux qui les avaient reçus et qui devinrent ainsi réceptacles, trésors de lumière, y prirent corps et y donnèrent naissance aux puissances divines, les chefs ou les archont de tous ces lieux. Puis ces archans, par un signe du Dieu suprême, contribuèrent, tous et chacun, à former les douze lieux du monde visible, les douze constellations célestes, dont il est si souvent question dans la Pistis Sophia. Ce sont les douze lieux inférieurs, au-dessus desquels sont placés, dans ce système comme dans celui de Julien, les régions du monde invisible, infiniment plus importantes et séjour des êtres divins : régions d'où sont sortis les éléments célestes des révélateurs de la gnose, sauveurs et apôtres, aussi bien dans le récit de notre manuscrit que dans la Pûtis Sophia,
TTE*XE se n^.-* !>^E H^^.'^cyamE ET£iE tteïkoicv
jÛlWEE'^E (E"T)s^TTXaT"T cyOT^liq EÎTê.^0'^ EUîTq COKq
EpOq l>^\ [ctL\)K EpOq nfHpq aj«>.Tn TTESKOICÏ
JÛÏJULEE'^E Eît"T«.q KZsX^q EîTê.^0'^ EJUTiq COKq Epoq. Z>i £iO'*fiO'^ <SP^^ <^^ TTESKO-^fï JÛi<J.EE1CE . . . EÊiOA-
^XTW iTwaïT^ TTE. ^ï ÊpÊip i»tii\ w Tia\(a\)nE
^pw S^KTq. l>ï ÊiO'^ÊO'* <SP^^ Û^mq. «.q Tipo- £iO?^E jSjUtOX EÊiO?^ ES^ttOK TTE TTCyOpTT JÛTipofkO?\H E&O?^ Û^H^Xq E«.nOK TTE. TTEqEXKE HfHpq W\ "TEq
Il y en eut même qui, du Démiurge imaginé par Valentin, tirent un Dieu puissant, principe du mal, 'ennemi du bien et du Dieu suprême, qui, en un mot, adoptaient presque la théologie du Zend-Avesta. Cette école, fondée parMarcion, voyait le Démiurge; Dieu du mal, dans Jéhova, le Dieu de l'Ancien Testament. Elle nous est surtout connue par le livre arménien d'Esni, dont une traduction exacte et complète doit être bientôt pubh'ée par notre excellent maître, M. Dulaurier, qui a bien voulu le traduire avec nous dans ses savantes leçons à l'Ecole orientale des langues vivantes.
Nous n'insisterons pas davantage sur le gnosticisme. Ce que
iÏTTEq jS^O E&O?^. TT^>?^XU 2>^TTEXK0')fï Â^JlfEE'^E «^q £iO'*ÊO'^ ^<^P^^ «>^q''tK^ ^pOO*^ ETE ÛTO qiTE TTA5 E^
Ê n^poo'îf T>^ ^^^'^^[^^^ NESTouoc nrapo*^ A5.n-
WCaïC ETE HTOC TE T^W-E^ CÏtTE Â^TTpO-
(«c). ^>.ccya\TTE (^)n hex tottoc E'^fA^ooojE nc2^ he*^
EpH*^. ^>q TpE'^f Cya\TTE nî\EÏ 2>^TTH')fE THpO'^f K2>^T2>. TOTTOC. ^>.1C^.^Ep^>^T0'îf KX^T^s ktottoc THpo'^ !^xn nCgOpTT aj2>.^p«.S Ec|)2.E JÛtJW-OO'îf THpO'^f. KTOq ^a\a\q TT2>^Sa\T 2>.qK\JU. EÎ^eÏ ^>TTH')fE THpO**. ^q- TpE TT0')f2> TT01C2>. TTpoKoAE EÊoA JW-ÏE JÛ-HpOÊiOl^H 2>^qCOpO'^ ^n nEÏ TOnOC THpO'^ HHE ^HC2>.'^pOC. nTa^TK ^aiTTHICTH K2^iU-2.^HTHC ^>ï qS TH'îf-
Tît^pM ^ûnTOTTOC mt^>.TTC^>u^o'îfî\ etetu o. . .
KO'^ ^h^C •^EKX.X.C ETET^E «OOOJE ^««^>ï ^Û TOTTOC NSJW- ET2.X ^^>£Ia\K EpOO'îf ETpETETîi :^S2^- KOm WZA ^ ïtTOTlOC THpO'^.
nous tenions surtout h faire remarquer, c'est que les procédés des gnostiques étaient au fond les mêmes que ceux des cabalistes et des néo-platoniciens.
Ces procédés sont également ceux que nous retrouvons dans la vie de Secundus. Mais leur extrême diffusion à cette époque , où ils étaient pour ainsi dire du domaine public en Orient, ne permet guère d*en rien conclure sur ia religion ou la race de l'auteur.
Maintenant, dans le Secundus qui fut disciple de Valentin, faut-il reconnaître notre Secundus? Faut-il penser que ce Secundus, se rattachant à une secte où le silence était honoré par beaucoup, et le mystère recommandé par tous, soit bien celui que l'auteur inconnu avait en vue en contant cette histoire?
Ou plutôt faut-il supposer que les deux Secundus, celui qui parlait difficilement et celui qui honorait le silence, aient été dès lors confondus en un seul type légendaire, comme on voit plus tard Pline second assimilé par Suidas à Secundus le rhéteur grec?
Dans tous les cas, faut-il voir dans ce livre une œuvre gnostique chrétienne?
En général le gnosticisme proprement dit, chrétien de nom et d'apparence, est assez facile à reconnaître par les citations des Évangiles, le nom de Jésus, les discours prêtés tant au Christ qu'à ses disciples, etc. Ces indications caractéristiques font ici défaut.
Mais, nous ne saurions trop le répéter, il existait alors bien des espèces de gnosticisme qui étaient entièrement en dehors du christianisme. Toutes les sectes des cabalistes et d'autres sectes juives qui ne se rattachaient pas directement à la cabale, de nombreux sectateurs de cultes orientaux, des écoles païennes, religieuse^ ou philosophiques, se servaient des mêmes méthodes, professaient les mêmes tendances, et abou-
lissaient le plus souvent à la création de systèmes du même genre.
On pouvait donc être curieux de gnose sans se rattacher formellement à aucun ciilte. La Genèse était devenue un fonds commun, où, par un éclectisme alors très à la mode ^ on pouvait puiser, sans être à proprement parler chrétien ou juif.
Nous voici ramené à notre première hypothèse, celle d'un auteur qui aurait pris dans ie milieu syro-pbénicien le goût inné des jurisconsultes de cette race pour les réponses peu développées, mais bien liées et précises.
Ce serait un vulgarisateur, d'origine juive ou païenne, qui aurait eu l'idée d'exposer, en éclectique, la quintessence des doctrines mystérieuses alors à la mode, dans une espèce de roman philosophique au goût du jour. Nous avons vu que, dans l'Orient, la vogue de cet ouvrage n'a pas encore cessé.
C'est entre cette supposition , celle d'un gnostique chrétien
* Nous ne citerons ici qu'un exemple entre mille, celui de Pempereur Alexandre Sévère qui voulait mettre. Jésus-Clirist au nombre des dieux : «Christo tempium facere voinit, eumque intra Deos recipere^ (Lamprid. AUx» Sev. 139).
Il lui rendait déjà un culte particulier, Tayant associé , dans son laraire , avec Apollonius de Tyane, les bons Empereurs, Abraham, Orphée, etc. {ibid. iâ3).
Le confusionisme religieux, si bien décrit par Tempereur Adrien dans sa lettre citée plus haut, préoccupa vivement les Pères des premiers conciles, et ils se crurent obligés d^nterdire très-expressément aux chrétiens de participer successivement et pieusement aux observances et aux pratiques du paganisme, du christianisme, du judaïsme et du magisme (voir concile de Laodicée, canons 39, 36, 37, 38 et 39 ; concile d^Ancyre, canon ûS\ h* concile de Carthage , canon 89 ; et surtout un traité canonique que nous aurons à étudier longuement dans un prochain travail, et que saint Épiphane paraît avoir abrégé à la 6n de son Panarùm).
Quant à ce qui concerne les Juifs, on peut voir dans les livres saints, et notamment dans le chapitre xlit de Jérémie, jusqu^à quel point ils étaient portés, dès les temps anciens , à combiner avec leur culte des adorations ou des pratiques toutes païennes. Jérémie reproche amèrement à ceux qui s^étaient établis en Egypte de faire des vœux , des libations , des encensements à la mère des dieux , et des gâteaux à son image , tout en invoquant Jéhovah et se servant de la formule imprécatoire : ''Vive le seigneur Jéhovah n. Gela ne cadre-t-il pas à merveille avec le récit d^ Adrien , que sont venus confirmer du reste , en ce qui touche les Juifs d^Égyplc , tes curieux détails épigraphiques rapportés par M. Leironne?
et celle d'un gnoslique juif qu'on pourrait surtout bésiter; mais ces hypothèses, bien qu'à elles trois elles réunissent à peu près toutes les vraisemblances, jusqu'ici prises isolément restent encore trop à l'état conjectural pour qu'il soit temps de discuter les probabilités relatives de chacune.
Quoi qu'il en soit, le livre de Secundus a eu d'étranfi[es destinées : il a fini par devenir tout à fait chrétien en Ethiopie et tout à fait païen en Grèce, tandis que dans l'arabe il n'est complètement ni l'un ni l'autre.