Première exposition de l'œuvre dessiné et peint de Th. A. Steinlen
La bouche garrulante^ émiettant des couplets de poussecailloux, les yeux clairs, attirés comme par de luyants mirages, le cheminot s’en va, d’un pas rythmique, qui sait où?
Il a des épaules solides, un gourdin noueux, comme il en faut quand on rôde les poches vides et que chacun vous est hostile. Et, n’éiaient sa barbe blonde, son apparence fanfaronne de réfractaire qui ne voulut jamais obéir à un maître, sa musette Masque, ses hardes rapiécées, on le prendrait pour quelque petit lignard libéré du service et qui regagne l’habitacle natal.
Derrière lui, la route poussiéreuse se déroule, ombrée par les collines de larges boucles violettes — avec, comme horizon, la paix d’un hameau, toits semés au milieu des vignes et d’où montent de lentes fumées, vieux clocher qui s’effile dans la sereine douceur d’une fin de jour estival.
Et, pèlerin narquois, qui se sert soi-même à la table que lui diesse la nature clémente, qui se moque des murs à tessons, des haies épineuses, drille robuste auquel, parfois, de belles jeunesses font l’aumône d’un baiser, il ne paraît même pas s’apercevoir que les aboiements fu-
rieux des chiens couvrent sa voix éraillée, que les gosselines s’écartent de lui en des frissons d’épouvante.
Vous avez reconnu là une des dernières pages de Steinlen, et je l’ai notée avant toute autre parce que la bonne et franche figure de cet artiste m’y apparaît comme en un miroir, parce que ce vagabond insoucieux qui chante avec les alouettes, qui rôde au hasard par les rues et les routes lui ressemble comme un frère, sous son petit chapeau de feutre enfoncé jusqu’aux oreilles.
Voilà douze ans qu’il chemine, lui aussi, avec quelles aventures diverses ! loin du pays, de cette coquette ville de Lausanne, si jolie au milieu de ses jardins, de ses vignobles qui se reflètent dans l’eau glauque d’un lac féerique, qu’il étudie les aspects multiples de la nature, qu’il cherche une formule d’art nouveau, qu’il s’isole, timide, doutant de soi-même, hanté par les souffrances des pauvres gens, par le délicieux sourire des babies, qu’il éparpille son talent en affiches, en dessins, en albums.
Et, s’il se décide, après une aussi longue étape, à étaler toute son œuvre, à l’exposer en cette élégante Bodinière qui est devenue, pour les jeunes, comme un pont d’Avignon, c’est à coup sûr qu’il croit avoir touché au but, qu’il a senti passer enfin dans son être, devant la tâche accomplie, ce frisson de douce et orgueilleuse joie que connaissent seuls les vrais artistes.
Je ne sais aucune anecdote sur lui.
Philosophe qui se contente de son lot, il vit tranquillement au pied de la Butte. Des thyrses de lilas embaument le jardinet, large au plus comme un madras de paysanne où s’ouvre son atelier, et des rires d’enfants y répondent aux pépiages querelleurs d’innombrables moineaux.
Baudelaire eût aimé ce logis, plein de chats ténébreux aux prunelles vertes qui luisent dans les coins d’ombre. Ils s’y prélassent comme en une terre promise. Ils semblent comprendre qu*ils en sont les vrais possesseurs : angoras soyeux, matous farouches de gouttière bondissent, jouent avec tout ce qui traîne, tout ce qui remue, bataillent, ronronnent, évoquent l’étrange tableau que peignit naguère leur maître pour l’une des salles du Chat-Noir: le sabbat où, dans les indécises clartés de la lune, dans la forêt des cheminées, au-dessus de la Ville endormie, rampent, s’appellent, arquent leurs dos souples, grouillent des formes noires de bêtes, s’assemblent, on ne sait pour quel exode, les chats de Paris, les dodus et les maigres, ceux qui ont des apparences de bons chanoines, d’honnêtes bourgeois, ceux aussi qui sont couturés de cicatrices, qui épeurent ainsi que de mauvais larrons.
D’autres ont raconté sa vie et l’amitié profonde, presque fraternelle, qu’il a vouée au verveux chansonnier en qui s’incarna l’âme de Villon.
Je ne parlerai donc que de la souplesse prestigieuse qu’accusent ses moindres esquisses, de la pénétrante poésie qui se dégage de toutes ces modernités où il excelle, de l’attrait inéluctable qu’ont ses tableaux de misère etde rêve.
Nul n’est arrivé à rendre en une pareille acuité le tumulte, les changeantes scènes des rues populeuses, la mélancolie sinistre des décors qui encadrent les tristes prostitutions, les crimes sournois, à donner une vision aussi réelle, aussi inoubliable du boulevard extérieur, des gîtes de malheureux, des fortif’s, qui s’allongent, ardées de soleil ou enveloppées de brume, de la banlieue hérissée d’arbrisseaux grêles, de cheminées d’usine qui crachent des flocons de suie.
Mais, s’il épouvante avec ses silhouettes de souteneurs, ses masques flétris de filles qui vaguent comme des
chauves-souris dans les ténèbres étoilées du gaz, ses rudes types de grévistes en révolte et en haine, aux poings noueux, dressés vers de rouges crépuscules, s’il nous amuse avec ses ivrognes placides, rigoleurs, enluminés comme des enseignes d’auberge, ses marionnettes bourgeoises, ses douces petites vieillardes à cabas, ses trottins maigrelets que suivent de vieux messieurs en quête d’inédites sensations, ses bals publics et ses fins de souper en cabinet particulier, comme il nous ravit avec ses idylles de printemps, ses rappels de romance, ses couples rieurs, extasiés, qui s’attardent dans la houle des herbes, qui se baisent aux lèvres dans l’ombre des cerisiers neigeux, ses « midinettes » qui ont déserté l’atelier, qui, trois par trois, flânent, badaudent le long du boulevard en regardant quelque journal de chansons!...
Son talent est comme une de ces boîtes vénitiennes où l’on trouve toujours quelque chose d’inattendu, quelque tiroir nouveau, tantôt d’un réalisme sombre, tantôt d’une gouaille qui ne respecte rien, tantôt d’une chasteté exquise, tantôt subtil, ingénu, mystique.
Et l’on ne sait que préférer entre ces pages, dont aucune ne se ressemble, parisienneries angoisseuses ou tendres, scènes légendaires où demeure la grâce d’un antique vitrail de cathédrale, imageries enfantines, églogues idéales, trôlées de chats et de singes surpris en leurs attitudes familières comme par quelque précieux artiste japonais, étangs fleuris de reflets, grèves calmes, moissons ondulées. . .
René MAIZEROY.
Galerie.
HoDiNÎER.
mw.
oes ei^FANTS
1 — Epreuves des premiers dessins publiés à
Paris (1882) dans la chanson de l'enfant^ un volume illustré sous la direction de T. Lobrichon.
G. Chamerot, éditeur.
2 — Souris blanches.
3 — - Souris blanches sur un bâton.
4 — Mon chat Pierrot.
Aquarelle.
5 — Mémoires d'un moineau [i].
Epreuves de typographie en couleurs.
6 — Aventures de Trottino et la famille de
Friquet.
Epreuves de typographie en couleurs
7 — Le chat qui pelote.
Journal Le Chat Noir.
8 — La Tartine.
Journal Le Chat Noir.
9 — Le chat et le poisson rouge.
Journal Le Chat Noir.
10 — Petit chat.
Peinture.
11 — Un petit Gorille.
12 — Mlle Pâquerette., danseuse grotesque.
Etude.
T 3 — Petite étude de Bébé.
14 — Chat qui dort.
1 5 — Sur les gouttières.
Etude peinte.
Aquarelle.
(1) Bibliothèque des écoles et des familles, Hachette et Ce, éditeurs.
16 — Combat de coqs.
17 — Petite fille.
18 — Sur les toits.
(Appartient à M® Reboul).
Croquis aquarelle.
Aquarelle.
19 — Etude de bébé.
20 — Etude de bébé en maillot.
21 — Un chat et un bébé.
Aquarelle.
22 — Affiche lait stérilisé Quillot.
Maquette. (Appartient à Maurice Quillot).
23 — Etat.
24 — Etat
25 — Etat
26 ~ Etat.
27 — Etat
28 — Etat.
29 — Etat.
30 — Etat.
3i — Affiche exposition Steinlen deux chats.
Etude.
3’ — Maquette.
33 — Etat.
34 — Etat.