‹ Première formation d'une chaine de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le Golfe du Mexique (1683-1724) [microforme] (volume 2)Chapitre 191 sur 267 · ÇOIS · texte numérisé non relu

ÇOIS

nommée la ommandée et son fils, gouin. Il y èr, et beau- Bellanger, t receu de pagnie, ne Durigouin

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RELATION DE PÉNICAUT. 513

à remonter leur canot jusqu'aux Illinois, parce que le courant du Mississipy estoit dans ce tems-là très-rapide. Ils furent ensemble jusqu'au petit gouffre, où, le soir, les Natchez, voyant les quatre François endormis, les assassinèrent, et, après les avoir deshabillez, les jetèrent dans la rivière. Ils redescendirent ensuite, la nuit, aux Natchez, où ils partaoèrent les marchandises qui estoient dans le canot et qu'ils emportèrent dans leurs cabanes.

J’estois alors aux Natchez, et quelques précautions qu'ils eussent prises, je ne laissay pas que de m'en apercevoir, ayant veu chez eux des marchandises que ces François avoient apportées dans leur canot. Je le dis au jeune M. de La Loire, avec qui son frère m'avoit laissé pour la garde des marchandises qui estoient dans le magazin des François aux Natchez; mais nous ne fismes pas semblant de nous en estre aperceus. Peu de temps après M. de La Loire, l’aisné, arriva de la Mobile avec trois canots chargés de marchandises et quatorze François. Il y avoit aussi un oflicier, nommé M. de Varennes, qui faisoit monter aux Illinois des marchandises pour son compte, M. de La Loire, avant de partir de la Mobile, avoit eu ordre de M. de Lamothe de monter aux Illinois pour leur rendre les marchandises, qu'ils luy avoient prestées pour payer les Sauvages, qui avoient esté à la découverte des mines. M. de La Loire resta quinze jours aux Natchez pour y prendre des vivres pour son monde. Pendant qu’il y fut, les Natchez tinrent plusieurs fois conseil pour nous tuer; mais, quoyque nous n'en sceussions rien alors, nous nou: tenions tousjours bien sur nos gardes, à cause que nous avions appris l'assassinat des quatre François dont nous faisions

semblant d'ignorer la mort.

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Nous demandasmes au grand chef des Natchezhuithommes, en payant, pour partir avec nous dans deux jours. Il les fit avertir sur le champ.

Avant de partir, M. de La Loire eut bien de ia peine à faire consentir son jeune frère à rester pour la garde du magasin des marchandises de la Compagnie, parce qu’il voyoit le danger évident qu’il couroit et qui auroit encore esté plus grand que nous ne pensions, si Dieu ne nous eust pas protégez. Après avoir embrassé ce jeune homme, nous le laissasmes aux Natchez, fort chagrin de ce que nous estions obligez de le quitter ainsy, et nous partismes avec les huit Sauvages, que le Grand Chef nous avoit donnés pour nous aider à ramer en montant le fleuve. Quand nous fusmes embarquez, ce traistre de Grand Chef dit à ces Sauvages, fort haut et en nostre présence, de faire ce que nous leur disions, et que si nous trouvions sur le bord du fleuve des gens qui nous fissent signe d'aller à eux, de n’y pas aller, de peur qu'ils ne nous voulussent faire de la peine ou attenter à nostre vie.

Le soir de la première journée que nous estions partis des Natchez pour monter aux Illinois et que nous estions campez au bord du fleuve, un des huit Sauvages vint s'asseoir auprès de moy, et, m'ayant demandé une pipe pour fumer, que je luy donnay, il me dit tout bas, en sorte qu’il n'y avoit que moy qui l’entendisse : « Où pensés-vous aller, François ? » Je luy respondis : « Aux Illinois. » Mais, après un moment de réflexion, je luy demanday la raison pour laquelle il m’avoit fait cette question. Ce Sauvage me respondit que son cœur pleuroit, parce que le lendemain nous devions estre tuez, et que le chef, nommé le Barbu, qui est le plus meschant des

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chefs des Natchez, nous attendoit au Petit Gouffre avec cent cinquante hommes pour nous casser la teste. Ce discours ne me surprit pas, parce qu'un de leurs petits chefs, de mes amis, m'en avoit desjà adverti avant de sortir de leur village, quoiqu'il ne l'eust pas dit si clairement. J'en avois desjà parlé à M. de La Loire; mais nous n'avions pas ajouté assez de foy à ce premier avertissement pour nous faire interrompre nostre voyage ; ce second avis nous obligea d’y faire plus d'attention. Nous tinsmes conseil entre nous, et ensuite nous appelasmes les huit Sauvages des Natchez qui nous conduisoient, à qui nous promismes un présent considérable, s'ils nous vouloient dire la vérité, avec promesse de ne déclarer jamais que ce seroient eux qui nous auroient avertis. Tous les huit Sauvages nous déclarèrent ouvertement, qu'à six lieues plus haut, au bord, sur la gauche, où les canots sont obligez de passer à raz de terre, à cause d’un gouffre fort rapide qui tourbillonne au milieu du fleuve, cent cinquante Natchez armés de fusils, à la teste desquels estoit le Barbu, nous y attendoient et que nous ne pouvions pas manquer de périr, quand nous serions six fois plus de monde. Cet aveu de huit personnes, qui nous assurèrent tous la mesme chose, nous obligea de relascher.

M. de La Loire, l’aisné, estoit surtout fort embarrassé pour pouvoir retirer son frère, qui estoit resté dans le village des Natchez, à la garde du magazin des marchandises de la Compagnie. Il m'en parla en me paroissant fort triste. Je luy dis que, s’il vouloit me le permettre, j'irois, moy seul, le chercher, et que je le ramënerois avec moy ou que j'y périrois. Après avoir pris nos mesures là-dessus, nous partismes à trois heures après-midy, pour arriver au desbarquement du vil-

an -

lage des Natchez, une heure devant le soleil couchant, afin, de pouvoir aller de jour au village, parce qu’il estoit esloigné du bord du fleuve d’une lieue. Quand nous y fusmes arrivés, je dis à nos gens de ne point desbarquer et de m’attendre jusqu'à minuit, et que, si je ne revenois pas alors, ils pouvoient compter que j'estois mort, qu'ils n’auroient alors qu’à s'en aller. — Je pris mon fusil, ma poire à poudre et mon sac à balles, et je sortis du canot pour prendre mon chemin au village. M. de La Loire vint me conduire jusqu’au bord de la prairie; il m'embrassa en pleurant, et me dit que, si je luy ramenois son frère, il ne scroit pas le seul qui reconnoistroit un si grand service et que toute sa famille m'en auroit une obligation infinie. Je ne luy respondis autre chose, sinon de m'attendre jusqu’au point du jour, et que, Dieu aydant, je ferois tout ce que je pourrois.

Quand je fus au milieu de la prairie, à la veue du village, quelques Sauvages Natchez, qui m'aperçurent de loin, coururent dire à M. le chevalier de La Loire, c’est ainsy qu'on l'appeloit, qu’il venoit un François, car ils ne m’avoient pas reconnu de loin. — Aussitost ce jeune homme vint voir qui c’estoit, et, m’ayant reconnu, il courut au-devant de moy, et se jeta à mon col, en me demandant le sujet de mon retour. Je luy dis, dans le moment, que j'estois tombé malade, cet, quand je fus dans sa cabane, je le priay d'envoyer chercher le Grand Chef qui vint un moment après. Je luy dis qu'il y avoit six François de tombés malades dans nos canots, ce qui avoit esté cause que nous avions relasché jusqu’au desbarquement, et qu’il nous falloit le lendemain trente hommes pour apporter nos marchandises dans le magazin de la Com-

pagnie à son village.

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Il me respondit qu’il les alloit faire avertir et que nous avions bien fait d’avoir descendu, parce que les Sauvages des Yasoux ne valoient rien et qu’ils nous auroient pu attendre sur le chemin pour nous casser la teste. Je le remerciay, en luy disant qu’il avoit raison, quoyque je connusse bien toute sa trahison. Quand il fut party, je dis au chevalier de La Loire qu’il falloit penser à s'eschapper, quoyque nous fussions gardez par trois Sauvages, qui couchoient dans la cabane où nous couchions. Depuis que je luy eus dit cela, ce jeune homme devint fort inquiet, et il me demandoit à tout moment si nous pourrions nous sauver. Je luy dis, pour le rassurer, qu’il n’avoit qu’à me laisser faire, et que nous nous sauverions certainement. Nous nous préparasmes pour cela, et je luy fis charger son fusil à costé de son chevet, afin qu'il n'eust pas de peine à le trouver. Quand je vis que les trois Sauvages, qui estoient couchez dans nostre cabane, estoient endormis, il me prit envie de les poignarder avec ma baïonnette; mais ce jeune homme me retint, ne le voulant pas absolument, de peur, disoit-il, que cela ne fist du bruit et n’esveillast les autres Sauvages qui estoient alors tous endormis. — Je pris donc ce tems-là pour le faire partir avec moy, et après que j’eus doucement ouvert la porte, je luy dis de prendre le chemin du desbarquement par la prairie. Quand je vis qu’il pouvoit bien estre À un quart de lieue d'avance, je fermay la porte de la cabane à double tour, en dehors, où j'enfermay les trois Sau‘ ages. Je jetay la clef dans un tas d’ordures, et je me mis à courir après luy, mon fusil à la main; je le joignis au bout du bois où je luy avois dit de m'attendre. D’abord qu'il me vit, il me demande si les Sau-

vages ne s’estoient pas esveillez. « Ils dorment tous d'un pro-

fond sommeil, luy dis-je ; c’est pourquoy nous pouvons marcher à présent en seureté. » Nous courusmes cependant encore près d’un quart de lieue de suite, tant nous désirions d’estre arrivez au desbarquement. Il faisoit de temps en temps clair de lune, et le chevalier de La Loire destournoit alors la teste pour voir si personne ne venoit après nous. Enfin, grâce au Seigneur, nous arrivasmes au bout de la prairie, qui est fort proche le desbarquement, où nous trouvasmes M. de La Loire, l’aisné, qui nous y attendoit avec une autre personne, qui estoit en sentinelle à nous attendre avec luy. Après nous estre fort embrassés, nous montasmes dans nos canots, et nous fismes mettre pied à terre aux huit Sauvages. M. de La Loire les récompensa tous les huit et fit un présent plus considérable à celuy qui m’avoit averti le premier. Comme nous partions, ils nous demandèrent où nous allions, nous leur respondismes que nous allions à la Mobile et qu'ils nous reverroient dans peu de tems.

Aussitost que nous fusmes partis, les huit Sauvages que nous avions laissés sur le bord du fleuve s’en allèrent chez eux, aux Natchez, avertir le Grand Chef du départ des François. Tout ie village aussitost en fust alarmé; mais le Grand Chef dit absolument que cela ne se pouvoit pas, et que le chevalier de La Loire, ainsi que Pénicaut, estoient couchés dans leur cabane avec trois Sauvages; mais les huit Sauvages luy dirent derechef qu’ils estoient partis avec les autres François. Le Grand Chef se leva promptement et alla frapper, comme un erragé, à la porte de la cabane du chevalier de La Loire, et entendant dire aux Sauvages, qui estoient dedans, qu'ils ne pouvoient pas ouvrir et qu'ils n’avoient pas la clef, il courut au lit du chevalier de La

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Loire, où, ne nous ayant pas trouvés, il fit fort maltraiter les trois Sauvages, à qui il avoit donné ordre de nous garder. Ils s’excusèrent en disant qu’il falloit que nous fussions des sorciers, et qu'ils n’avoient point entendu le moindre bruit. Il s'empara de toutes les marchandises du magazin et des hardes, qui estoient restées à la cabane du chevalier de La Loire.

Pour nous, nous arrivasmes à dix heures du matin vis-àvis le village des Tonicas, où nous mismes pied à terre, Nous y trouvasmes M. Davion, prestre missionnaire, qui nous embrassa tous. [l nous dit qu’il nous croyoit morts. Ensuite il nous dit la messe pour remercier Dieu de la grâce qu'il nous avoit faite. Nous luy contasmes après la messe comment tout cela s'estoit passé, dont il remercia Dieu cent fois. Pendant que noùûs luy parlions, nous vismes arriver trois Natchez, qui venoient, de la part de leur grand chef, exciter le chef des Tonicas à faire tuer le missionnaire et tous les François, que nous estions dans le village, luy promettant que tous ses Sauvages de Natchez se joindroient dans la suite avec eux pour faire la guerre aux François, ajoutant qu’il falloit bien mieux avoir affaire avec les Anglois, qui leur donnoient les marchandises à meilleur compte. Le chef des Tonicas, homme de bon sens autant qu’un Sauvage le peut estre, mais incapable de trahison, vertu fort rare parmi les Sauvages, fut fort estonné d’un pareil discours. Il voulut d’abord luy casser la teste. Il demanda là-dessus le sentiment de M. Davion, qui ne le voulut pas permettre, luy conseillant de les renvoyer sans leur faire aucun mal, parce que M. de Lamothe en auroit peut estre esté fasché. M. Davion escrivit une lettre à M. de Lamothe sur la trahison des

Natchez et leur mauvaise intention ; nous luy rendismes cette lettre en arrivant à la Mobile, ce dont M. de Lamothe fut fort surpris.

Il résolut d'en tirer vengeance le plus tost qu’il pourroit, et, pour ce sujet, il ordonna à M. de Bienville, pour lors lieutenant du Roy de la Mobile, de prendre cinquante soldats et autant d’habitans françois, au nombre desquels je fus, pour aller avec luy et M. Pailloux, major des troupes; M. de Richebourg, capitaine de compagnie; M. de Tissené, et MM. de La Loire, les deux frères, pour officiers, avec les provisions nécessaires et des vivres pour trois mois. Nous partismes après en avoir chargé plusieurs canots.

Nous montasmes le Mississipy jusqu'au portage de la Croix des Tonicas, où nous trouvasmes une lettre, enveloppée dans un petit sac de toile, qui pendoit à la branche d’un arbre sur le bord du Mississipy; cet arbre s’avançoit assez dans le fleuve pour estre apercu, avec cette inscription en gros caractères, attachée au sac où estoit la lettre : « Au premier François qui passera.» C'estoit M. Davion, ce prestre, qui l'y avoit mise. Nous prismes ce sac, que nous portasmes à M. de Bienville; il ouvrit la lettre, dans laquelle il estoit marqué qu’un François, nommé Richard, avoit esté pris depuis huit jours par les Natchez en descendant des Illinois, et qu’après luy avoir pris ses marchandises, ils l’avoient amené à leur village, où ils luy avoient coupé les pieds et les mains et l'avoient jeté ensuite dans un bourbier. M. de Bienville, à la lecture de cette lettre, connut que la chose estoit plus sérieuse qu'il ne l’avoit crue. Il l'avoit auparavant méprisée et regardée comme une bagatelle, nous accusant d’avoir eu peur; mais, en lisant cette lettre, je crois qu’il eut véritablement

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peur luy-mesme; car il changea le dessein qu'il avoit d'aller droit aux Natchez, et nous fit mettre pied à terre à la Croix du Portage des Tonicas ; c'estoit sur les trois heures après-midy. Il fittirer vingt-cinq coups de boëtes et de pierriers, que nous avions apportez avec nous pour donner connaissance à M. Davion de nostre arrivée. Le vent, qui estoit contraire, empescha qu'on ne les entendist. La nuit estant close, on en tira encore autant. Nous passasmes la nuit en cet endroit; on posa plusieurs sentinelles en faction aux environs d’où nous estions. Le lendemain matin, à la pointe du jour, nous tirasmes encore vingt-cinq coups de boëtes. Alors les Sauvages nous entendirent et vinrent à nous pour nous servir de guides et nous conduire à leur village, où nous fusmes camper dans une isle qui est dans le milieu de leur baye. Nous fismes un fort dans cette isle, auquel nous travaillasmes sans relasche, festes et dimanches, pour nous retrancher de crainte de quelque irruption des Natchez sur nous. C’est une nation très nombreuse et forte de plus de douze cents hommes portant les armes; or nous n’estions que cent hommes, outre quelques voyageurs qui se joignirent à nous. Quand nostre fort fut avancé, M. de Bienville ordonna à M. du Tissené d’aller avec vingt hommes aux Natchez pour parler à leur chef, à qui il dit qu’il venoit dela part de M. de Bienville, qui les attendoit à la baye des Tonicas pour qu’ils y vinssent luy parler. Il s'en revint le lendemain, après avoir receu parole d'eux qu'ils s’alloient préparer pour y descendre. Et, en effet, quelques jours après, ils vinrent au nombre de vingt-huit, entre lesquels il y avoit plusieurs chefs. Du plus loin que nous les aperceusmes, on planta cinq drapeaux dans le fort; on fit battre tous les tambours et sonner une cloche que nous

avions apportée et attachée en haut d’une des maisons du fort; on tendit quantité de voiles avec des piquets et des perches en façon de tentes dans le fort, de sorte que nous paroissions comme un petit camp de plus de six cents hommes, ce qui est considérable pour les Sauvages.

D'abord qu'ils furent dans le fort, on les conduisit à la cabane de M. de Bienville. Quand ils y furent entrez, ils voulurent se mettre en devoir de chanter leur calumet de paix et de luy donner à fumer, ce qu’il refusa à leur grand effroy ; ils crurent que c’estoit leur dernier jour. En mesme temps, M. de Bienville s'estant levé, leur dit d’une voix forte que ce n’estoit point leur calumet de paix qu’il demandoit, mais qu’il estoit venu pour demander satisfaction des cinq François qu’ils avoient tuez, qu’il prétendoit avoir les Sauvages qui avoient commis ce meurtre ou leurs testes, et, entre autres, celle du chef nommé la Terre Blanche. A cela les chefs respondirent qu’il falloit envoyer un canotau village des Natchez pour en donner avis au Grand Chef. M. de Bienville leur respondit qu'ils feroient bien, ou qu'autrement leurs testes en respondroient. On les mit tous dans une cabane avec une bonne garde, et ils n’en sortoient que pour leurs besoins, escortez chacun de deux fusiliers.

Le canot qu’ils avoient depesché ne fut pas longtemps à revenir. Ceux qui avoient esté envoyez rapportèrent la teste d’un homme, que le Grand Chef avoit fait tuer exprès, et qui n'avoit pas du tout trempé dans le meurtre des François. M. de Bienville me fit venir pour connoistre si c’estoit la teste du nommé la Terre Blanche. Quand j'eus regardé cette teste, je luy respondis que ce n’estoit pas elle, et que c'estoit la teste du plus simple des habitans de leur village. Aussi-

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RELATION DE PÉNICAUT. 523

tost il envoya chercher le jeune chef et luy demanda avec colère s'il se moquoit de luy, adjoustant que ce n'estoit pas là la teste de la Terre Blanche, qu'il vouloit avoir celles des meurtriers qui avoient tué les François. — Le jeune chef luy respondit que le Grand Chef, son frère, aimeroit mieux que tout le village périst plustost que de luy envoyer la teste du chef nommé la Terre Blanche, parce que c'estoit son neveu et le plus brave des chefs, qu'il eust dans tous leurs villages. Il dit ensuite que parmi les hommes venus avec luy, et qui estoient dans la cabane du fort, nous avions quatre de ceux qui estoient coupables de la mort des François. M. de Bienville ordonna qu'on les fist venir devant luy, et leur ayant de mandé la raison pour laquelle ils avoient tué les François, ils respondirent hardiment que cela n’estoit pas vray, mais ils furent démentis par six autres Sauvages, qui les accusèrent derechef tous les quatre. Aussitost M. de Bienville commanda de les lier et de les faire sortir du fort pour leur casser la teste. Son ordre fut exécuté sur le champ à coups de bastons. Parmi eux estoit le nommé le Barbu, le plus meschant de tous les petits chefs. Il avoit commis quantité de meurtres par trahison; aussi toutes les nations le redoutoient et désiroient sa mort depuis longtemps. Lorsque M. de Bienville eut appris la punition de ces quatre Sauvages, il renvoya les autres dans leurs cabanes et tint conseil avec les officiers sur ce qu’il y avoit encore à faire. [1 fut résolu, par rapport à ce que les Natchez sont establis sur le bord du Mississipy, que nous avions besoin de faire la paix avec eux, qu'ils ne manqueroient pas, si on restoit en guerre, d'interrompre le commerce que nous avons avec les Illinois, et que, par cette raison, il falloit leur accorderla paix aux conditions suivantes:

1° Qu'ils feroient un fort dans leur village, à leurs despens, dans l'endroit que M. de Bienville leur marqueroit et de la manière qu’il le voudroit, avec les logemens et magazins nécessaires, en dedans le fort, pour la commodité des officiers et des soldats qui y restoient;

2° Qu'ils rendroient toutes les marchandises et hardes qu'ils avoient prises, tant dans les magazins de la Compagnie que dans la cabane du chevalier de La Loire;

3° Que le chef nommé la Terre Blanche ne paroistroit jamais dans le village des Natchez, sous peine de la vie, au cas qu'il y fust surpris.

Après que cela eut esté ainsy arresté dans le conseil des officiers, ils envoyèrent chercher le jeune chef avec tous les autres Natchez qui estoient dans la cabane, et on les conduisit dans la chambre de M. de Bienville, où il leur lut ces trois articles qu'on leur proposoit pour leur accorder la paix. Le jeune chef respondit, au nom de tous, qu'il acceptoit ces conditions et qu'elles seroient fidèlement exécutées, dès qu’on le voudroit ; tous les autres dirent la mesme chose, et aussitost M. de Bienville les fit mettre en liberté. Le lendemain, M. Pailloux, qui estoit commandé pour aller avec eux au village des Natchez annoncer la paix au Grand Chef, demanda à M. de Bienville vingt hommes, dont je faisois partie. Je devois servir d’interprète. Nous arrivasmes au village des Natchez avec nos armes en bon estat, parce qu’il faut tousjours se méfier des Sauvages, qui sont fort sujets à trahi

parole. Nous entrasmes, tambour battant peau déployé, en bon ordre, de sorte que cela attiré tous |

Sauvages de leurs autres villages, qui av.ent sceu nostre arrivée. Ils paroissoient tous fort contens de ous voir

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RELATION DE PÉNICAUT. 525

arriver pour y conclure la paix, parce que le commun du peuple aimoit fort les François et n'avoit eu aucune part au meurtre des cinq qu'on avoit tués.

Quand M. Pailloux eut lu au Grand Chef les articles de la paix, en présence de tous les autres chefs qui y estoient présents, il approuva les conditions que son frère avoit acceptées, et dit à M. Pailloux qu'il feroit commencer à faire travailler au fort, quand M. de Bienville l'ordonneroit, et qu’on n'avoit qu'à choisir la place. Nous demeurasmes huit jours dans le village, où nous fusmes très bien traités par les Sauvages pendant ce temps-là. Ensuite nous allasmes trouver M. de Bienville au fort des Tonicas, où nous ne restasmes que deux jours, au bout desquels nous retournasmes avec M. de Bienville et cinquante hommes aux Natchez pour parler au Grand Chef et aux autres. Celui-ci, accompagné de ces derniers, vint au desbarquement au-devant de M. de Bienville; presque tous les Natchez les suivoient. Il ratifia d’abord les articles de la paix sur le mesme pied qu’on avoit prescrit au jeune chef, son frère.

M. de Bienville choisit une place sur une élévation, proche le village, pour y faire construire le fort, qu'ils commencèrent dès le lendemain, après qu'il en eut ordonné la forme et qu'il en eut fait tracer l'enceinte. Il s'en retourna peu de jours après au fort des Tonicas, laissant M. Pailloux avec douze François pour faire continuer le travail du fort. On fut bien six semaines avant qu'il fust achevé, mais alors on en fit avertir M. de Bienville qui vint avec MM. de Tissenet et de La Loire, les deux frères, et tous les François qui estoient avec luy au fort des Tonicas. Quand il y fut arrivé, il ordonna encore des logemens pour les officiers et des casernes pour

les soldats en dedans le fort, avec des magazins pour mettre les munitions de guerre et de bouche, et les marchandises de la Compagnie qu’ils avoient rendues. — Ce fort fut nommé Rosalie par M. de Bienville. Le Grand Chef vint, avec tous les autres chefs et presque tous les Sauvages des Natchez, chanter devant le fort leur calumet de paix qui dura trois jours. M. de Bienville demeura toute cette année aux Natchez.

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