‹ Première formation d'une chaine de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le Golfe du Mexique (1683-1724) [microforme] (volume 2)Chapitre 64 sur 267 · LAMOTHE CADILLAC · texte numérisé non relu

LAMOTHE CADILLAC

PROPOSE DE RASSEMBLER AU DÉTROIT DU LAC HURON LES NATIONS, NOS ALLIÉES, QUI SONT DISPERSÉES, CE POSTE ARRÊTERA AVEC MONTRÉAL LES COURSES DES IROQUOIS ET LES TENTATIVES D'ENVAHIS- SEMENT DES ANGLAIS. IL, EMPÊCHERA LA COURSE DANS LES BOIS ET LA SURABONDANCE DES CASTORS,

Mémoire adressé au comte de Maurepas,

Lamothe prétend qu'il s'agit dans cette affaire de concilier deux parties, dont l’une a raison et l'autre n’a point tort, Ces deux parties sont Messieurs les Fermiers et le Canada.

Sans s'arrester à diverses et puissantes considérations, ny aux raisons solides qui pourroient estre fournies de part et d'autre, il veut estouffer l'inquiétude de Messieurs les Fermiers et guérir leur maladie, si elle est inévitable. Si elle n'est pas vraisemblable ou si elle est supposée, ils peuvent avoir recours à un autre médecin.

Il s’agit donc d’oster la cause du mal, qui consiste en ce que le Canada fournit une marchandise dont Messieurs les Fermiers disent n'avoir ny le débit, ny une suffisante consommation, tant à cause de la trop grande quantité que de la mauvaise qualité.

[ n'a pas paru jusqu'à présent que Lamothe ait entrepris quelque chose sans succès; c’est ce qui luy donne lieu de

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s'engager aux propositions suivantes, et d’en venir à bout, pourveu que la Cour luy accorde l'honneur de sa protection. Il sçait bien qu’il a des ennemis, mais il fait à leur esgard comme un bon voyageur, qui poursuit sa route sans se destourner ct sans s’arrester au bruit des jappereaux qui crient après luy. Il n’a pas entrepris de contenter tout le monde; pourveu que ses supérieurs soient satisfaits de sa conduite, cela luy suffit.

Premièrement, il s'engage d'empescher qu’il ne descende du castor des Outaouas, à commencer depuis 1700 jusqu’à la fin de 1702, qui sont trois années. |

Deuxiesmement, que les trois quarts du castor, qui descendra, seront gras ou demi-gras, pourveu qu’on fasse valoir l'un et l’autre, 6 francs la livre.

Troisiesmement, que les habitans du Canada trouveront du profit dans ce commerce et seront ou devront estre contens.

Quatriesmement, qu'il donnera les moyens à Messieurs les Fermiers de faire des profits considérables par la voye de ce commerce.

Cinquiesmement, il ramassera en un seul poste toutes les nations qui sont dispersées; ce qui formera une ville considérable qui mettra à l'avenir l’Anglois et l'Iroquois à la raison et qui se trouvera assez puissante pour destruire l’un et l’autre avec le secours de Montréal.

Sixiesmement, il fera civiliser et humaniser les Sauvages, en sorte que la pluspart ne parleront que la langue françoise en dix ans, que, par ce moyen, de païens ils deviendront enfans de l'Eglise et par conséquent bons sujets du Roy.

Pour la preuve des première, deuxiesme et troisiesme pro-

positions, il faut commencer de remettre et restablir les vingtcinq congés, c’est-à-dire permettre à vingt-cinq canots, de trois hommes chacun, de porter des marchandises dans le poste qui sera establi, qui doit estre au Destroit du lac Huron. Ce moyen amusera et calmera la fougue des coureurs de bois.

Il faut que ceux qui monteront audit poste donnent chacun un respondant solvable, qui s’oblige de payer la somme de 1,000 ou 1,500 livres pour celuy qui contreviendra et qui entreprendra d'aller en traite au delà du poste estably.

Il s'ensuivra de là que ceux à qui les congés seront accordés par le Gouverneur général, les feront valoir eux-mesmes ou bien par d’autres. Si c’est par eux-mesmes, ils n'auront garde de contrevenir et de laisser leur respondant en peine; si c'est par d’autres, ils choisiront des voyageurs en qui ils auront de la confiance et ne prendront que ceux qui donneront de bons correspondans. Voilà la première chaisne qui les tiendra par un pied.

Et il est évident que tous les Sauvages estant ramassés en un poste, les voyageurs ne songeront point d’aller plus loin, parce qu’ils n'y trouveroient rien moins que ce qu'ils chercheroient, qui est du castor. Ainsi cette réunion des nations en un mesme lieu sera la deuxiesme chaisne qui tiendra les coureurs de bois par l’autre pied, puisque ny le libertinage ny la traite du castor ne les invitera plus à s’esloigner.

Il est nécessaire d’ériger en gouvernement ce poste estably et d’y mettre une forte garnison : ce sera la troisiesme chaisne qui tiendra les coureurs des bois par le milieu du corps, parce qu’il faut obliger tous les Canadiens et soldats de se loger dans l’enceinte du fort, dont on fermera les portes pendant la nuit, et où l'on fera bonne garde. Ainsi rien n’en

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pourra sortir qu'on n’en soit averty, et pendant le jour il y aura assez d’espions, et au bout du compte où iront-ils ? Pour empescher qu'on ne descende point de castor, il faut que les congés ou permissions qu'on donnera soient pour deux années entières, si bien que le convoy ne montant qu'au mois de May de l’année 1700, il n’arrivera au poste que l’on veut establir qu'à la fin de Juin, et on sera contraint d’employer le reste du temps à se loger et à se fortifier, outre qu'on ne pourra rien traiter aux Sauvages, qui ne seront pas encore en ce lieu là qu’au mois de May suivant, où ils seront

invités de se rendre, ce qui fera que les voyageurs ne pour-

ront traiter qu’une partie de leurs marchandises en 1707, et ils achèveront de trafiquer le restant en 1702, en sorte que le convoy pourra partir pour descendre vers le 15 Juillet de cette troisiesme année.

Dans le remuement, qu'on fera faire aux Sauvages pour venir s’establir audit poste, au lieu de s'occuper à la chasse du castor, ils seront contraints de faire leurs cabanes et leur fort et de défricher les terres pour faire du bled Inde, dont ils ne sçauroient se passer. [ls se contenteront de chasser aux environs du village, où les bestes et le gibier sont en abondance, et tout le castor qu'ils tueront ils le traiteront aux François, qui à la vérité ne manqueront pas de leur costé de les faire mettre en robe et de les faire eng'aisser par les Sauvages, à cause du gain qu'ils y trouveront, par le bon prix qu'on en aura establi, et par le loisir qu'ils en auront par la permission de rester deux années dans ledit poste.

Pour achever la preuve de ces quatre propositions, il faut que Messieurs les Fermiers achètent des marchandises de la

première main, ou pour mieux dire qu’ils establissent une

manufacture; il leur faut la première année pour 200,000 livres de différentes sortes, suivant un mémoire qu’on leur en remettra. Il faut qu'ils se contentent d’abord d'un gain raisonnable tant sur les François que sur les Sauvages; si bien que par ce moyen ils auront très-peu de lettres de change à payer et ils retireront de bons intérests de leurs avances, ou, pour mieux dire, ts feront de la terre le fossé; car, outre le gain qu'ils feront sur leurs marchandises, ils gagneront encore sur la fabrique des chapeaux. Pour une explication plus intelligible, il faut supposer que, si Messieurs les Fermiers envoyent 200,000 livres de marchandises, ils doivent se contenter de 50,000 livres de profit sur ce capital, ce qui fera au magasin de leur recette à Québec 250,000 livres. Il faut supposer, et il sera vray que les voyageurs ne gagneront que 50,000 livres, ce qui fera en tout la somme de 100,000 escus, à ce non compris les peaux d'orignal, de cerfs, de biches, de chevreuils, de cariboux, de martres, de loutres, pecquans, renards, et autres menus pelleteries, qui pourront monter à 50,000 livres plus ou moins. S'ils ne veulent pas faire ce commerce, les marchands du Canada le continueront.

A l’esgard de la cinquiesme proposition, Lamothe asseure qu'il en viendra à bout, pourveu qu'on lui fournisse ce qui luy sera nécessaire pour les présens qu’il conviendra de faire aux nations pour les faire rassembler en un seul lieu et au poste proposé, suivant un mémoire qu'il en fera, et qui pourra estre ensuite examiné par le Gouverneur général et l’Intendant du Canada, pour y ajouter ou diminuer ce que bon leur semblera. Cette entreprise sera d'autant plus aisée à exécuter, que le lieu où les Sauvages seront réunis sera leur ancienne demeure, principalement des Outaouas, Sakis et

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Hurons, dont les Iroquois les ont chassés. On peut dire que c'est la plus belle situation du monde, que ce sont les meilleures terres et les plus fertiles en toutes choses.

Pour ce qui concerne la sixiesme proposition, il est évident que les Sauvages s’humaniseront, lorsque leurs maisons ou cabanes seront voisines de celles des François, surtout lorsque leur demeure et la nostre seront permanentes. Cet establissement leur paroistra solide et leur ostera la mesfiance qu'ils ont qu’on les veut abandonner, et que, si on va chez eux, ce n'est que pour avoir du castor. Ce lieu, estant érigé en gouvernement, les accoustumera insensiblement à la subordination et à l'honnesteté, parce que le gouverneur fera la distinction de ceux qui se comporteront bien, en leur faisant de temps en temps quelque petite gratification de la part du Roy, et aussy en les faisant manger à la table, 1ls seront bientost instruits. On voit cela à Québec par ceux qui mangent, par intervalle, à la table de M. de Frontenac. Les officiers de la garnison en useront de mesme, car il leur sera impossible de s’en dispenser.

Il faut choisir les soldats qu'on veut destiner pour cette garnison. [1 n’en faut point de malingres ny malfaits. Ce seroit donner une meschante idée de nostre nation. Je crois qu'il seroit bon d'en prendre en France des mieux tournés, dont la pluspart fussent maçons, charpentiers, menuisiers, armuriers, tailleurs de pierres et autres mestiers, pour les incorporer dans les compagnies qu’on voudra y envoyer, et en congédier les plus malfaits qui pourront servir à autre chose en Canada.

Comme il y a desjà divers missionnaires sur les lieux, il leur faut faire une maison dans l'enceinte du fort, pour y prescher

et enseigner la foy, pour y instruire principalement la jeunesse et leur enseigner la langue françoise, à quoy tous les Sauvages, surtout les enfans, ont une très-grande aptitude. L'expérience le fait voir, car nous cn avons beaucoup, hommes et femmes, qui parlent françois aussi juste et plus délicatement que les François mesmes. Il faut qu'il y ait de la droiture de la part des missionnaires sur ce chapitre de la langue, et que Sa Majesté ait la bonté de le leur ordonner de la manière la plus forte et pour plusieurs raisons. La première et la plus puissante, c'est que lorsque des Religieux ou autres ecclésiastiques ont entrepris quelque chose, ils n’en démordent pas. La deuxiesme, c'est que par ce moyen ils se rendent toujours nécessaires au Roy et aux Gouverneurs des lieux, qui ont besoin d'eux pour faire expliquer leurs intentions aux Sauvages, comme aussi pour scavoir les sentimens de ces peuples dans certaines conjonctures. La troisiesme, c'est que, si tous les Sauvages parloient la langue françoise, toutes sortes d’ecclésiastiques seroient reçus à les instruire, ce qui pourroit leur faire perdre les gratifications qu'ils en reçoivent : car, en un mot, quoyque ces Révérends Pères ne se transportent dans ces lieux que pour la gloire de Dieu, l'un n'empesche pas l'autre. Tous les ecclésiastiques qui sont en Canada n’y sont que pour un mesme motif. Cependant l’un n’empesche pas l’autre. Il faut demeurer d'accord qu'ils sont seigneurs des trois quarts du Canada. La carte de ce pays-là doit estre sans doute en France. Il n’y a qu’à l’examiner et conclure que tous les noms qu'on y verra de Jésus, de Marie ou de quelque Saint ou chose sainte, que tout cela leur appartient. Pour le voir par un petit détail, il faut sçavoir que la première habitation que l’on rencontre sur le fleuve Saint-

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Laurent, c'est la Malbaye, qui appartient à un marchand de Québec. Vient ensuite la Baye Saint-Paul ; voilà un saint qui a une très-belle seigneurie. Et depuis là jusqu’à Québec il n’y a que Beauport qui soit à un particulier. Tout le reste, qui est le plus beau et le meilleur, appartient aux ecclésiastiques, soit Jésuites ou autres. La haute ville de Québec est composée de six ou sept superbes palais : l'un est l'Hostel Dieu, l’autre les Jésuites, ensuite les Ursulines, les Récollects, le Gïand Séminaire et l'Evesché. — Il y a peut-estre quarante maisons de divers particuliers, qui leur payent mesme la rente de leurs emplacemens et bien chèrement, Cela fait voir que l’un n'empesche pas l'autre ; mais il faut espérer que cela ne sera pas de mesme au pays des Outaouas, et qu’on suivra sur cet article plus particulièrement les desseins de la Cour.

Pour revenir au fait, il sera bon que le Gouverneur, avec quelques officiers, aille de temps en temps dans les classes pour donner des prix aux enfans, qui se rendront ambitieux par ce moyen, et cela fera grand plaisir à leurs parens.

Il seroit expédient que le Roy fist un fonds pour les pensionnaires Sauvages que les missionnaires prendront chez eux, et que cela se fist de concert avec le Gouverneur. Cela tiendroit mesme en bride les Sauvages, parce qu’ils n’oseroient rien remuer, pendant que leurs enfans seroient renfermés dans le fort françois, et si on voyoit qu'ils voulussent les en retirer, cela donneroit lieu de se mesfier. Ils ne sçau-

roient pourtant faire aucune conspiration, parce que, lorsqu'ils veulent faire quelque entreprise, c'est par un conseil général, et il y en a tousjours quelqu'un qui descouvre le secret. Cependant ces pensionnaires seront autant d'ostages

pour les François.

Il seroit aussi nécessaire d'y establir une maison de religieuses Ursulines ou des Sœurs, pour enseigner la langue françoise aux filles Sauvages et les instruire en nostre religion. Il ne faut pas craindre qu’elles ne parlent bientost et plus qu’on ne voudra; les perroquets et les pies parlent bien, pourquoy trouver de la difficulté aux créatures raisonnables ?

De cette manière-là, les enfans des Sauvages, se meslant avec ceux des François, entreront en conversation, et il arrivera ce qui arrive partout, c’est que les Sauvages parleront françois, et les François, sauvage, car, s’il y avoit dix enfans qui fussent souvent ensemble et qui parlassent chacun une langue différente, il n’y en auroit point qui n’apprist les dix langues.

Et lorsqu'il y aura des Sauvagesses qui parleront bon françois, et qui seront instruites de nostre foy, s'il y a des soldats du d’autres François qui veuillent les espouser, il y faut donner les mains, et si le Roy vouloit faire quelque gratification en faveur de ces mariages, ce seroit encore mieux et cela engageroit ces pauvres filles à se convertir plus facilement. Il est certain qu’il n'y a point de Sauvagesse, je ne sçais par quelle inclination, qui n’aime mieux se marier à un médiocre François qu’au plus considérable de sa nation, et tous les Sauvages se font honneur de ces sortes d’alliances, si bien que les enfans, qui en proviendroient, ne parleroient plus que françois, et auroient de l’aversion pour la langue sauvage, comme l'expérience le fait voir tous les jours dans le Canada. Telle a esté la politique des Anglois, qui n’ont réduit sous leur domination ce grand nombre de Sauvages, qui est aujourd’huy le plus fort pilier de leur colonie, qu'après leur avoir enseigné leur langue et avec cela leur hérésie, ce qui est

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bien plus déplorable, car ‘ces pauvres gens sont bien plus pieux et dévots que les Anglois mesmes.

Lamothe prévoit bien que Messieurs les Fermiers combattront la deuxiesme proposition concernant l'égalité du prix du castor gras et demi-gras. Leur objection roulera, sans doute, sur ce qui suit : Ils diront qu’il n'y a point de justice de payer,. par exemple, un chapon demi-gras comme un chapon tout à fait engraissé, et que chaque marchandise doit avoir son prix, selon sa qualité, et'que, par conséquent, il faut donner un prix convenable à la qualité du castor gras et un prix proportionné à la qualité du castor demi-gras.

Leur deuxiesme objection sera que, puisqu'ils augmentent le prix du castor gras, il est juste qu'ils diminuent le prix du Moscovie et du castor sec d'hyver, autrement bardeau.

Leur troisiesme objection sera encore que, dans la remise du castor qu'on leur fait, il s’y en trouve une très grande quantité qui vient du pays des Illinois, et que ce castor, venant d'un pays plus sud et plus chaud, doit estre d’un plus mauvais poil que celuy qui est tué dans un pays plus nord et plus froid, et que, par conséquent, estant d’une mauvaise qualité, il faut luy donner un plus bas prix. Ces trois objections paroissent naturelles et sont mesme pénétrantes.

Mais, avant d’y répliquer, il faut expliquer pour quelle raison il est descendu des Outaouas pendant quelques années une si grande quantité de castors secs d’hyver, autrement bardeau, et une moindre quantité de castors gras.

Il faut sçavoir que le prix du castor gras a tousjours esté plus fort que celuy du sec et que, par conséquent, il semble que les habitans du Canada auroient intérest d’en avoir une

plus grande quantité de cette qualité-là. Cela est très-véri-

table, et cela seroit arrivé aussi, si les commis de Messieurs les Fermiers, qui peut-estre suivoient leurs instructions, n'eussent été si difficiles à la recette de ce castor, car lorsqu'on leur apportoit du castor gras, ou mesme plus gras, les receveurs ne le prenoient que pour castor veule, Il estoit inutile à l’habitant de contester et d'affirmer que son castor estoit gras, puisqu'il plaidoit contre son juge et sa partie, qui, par-dessus le marché, l'envoyoit se promener avec des injures. A qui se plaindre ? Sera-ce à l’Intendant ? Il nous respondra qu’il ne se connoist point en castor, et que personne ne le doit mieux sçavoir que les receveurs des Fermiers.

Voicy encore une raison qui a fait cesser ce commerce de castor gras. Par exemple, un voyageur, qui avoit acheté à Montréal une livre de poudre à 40 sols, la vendoit aux Outaouas pour une livre de castor gras, qui valoit 4 livres 2 sous, 6 deniers ; il déduisoit ses frais et il voyoit à plus près son profit; mais ensuite, venant au bureau de la recette, au lieu que sa livre de castor lui valust 4 francs, 2 sous, 6 deniers, elle ne valoit plus que 3 livres, 7 sous et G deniers, parce qu’il n'estoit reçu que sur le pied de castor veule, de sorte que tout le profit estoit pour le Fermier, et le pauvre habitant, au lieu d'avoir du gain, se trouvoit en perte par la diminution du prix. Ce qui se dit d’une livre de poudre se doit entendre de toutes les autres marchandises; aussi bien que d’une livre de castor, on en doit entendre toute la quantité.

Il arrivoit encore un autre inconvénient : c’est q} que les voyageurs estoient aux Outaouas, ils achete «1 des marchandises les uns des autres pour faire des assortimens ; ils vendoient entre eux de l’eau-de-vie, des sirops et autres

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liqueurs, et le tout estoit payable sur les lieux, tellement que les créanciers estoient obligés de recevoir le castor, qu'il plaisoit à leurs débiteurs de leur donner en payement, sur le pied qui estoit réglé au bureau de Québec, si bien que ceux qui cstoient payés en castors gras estoient tousjours en perte par les difficultés qu'on faisoit à la recette.

De sorte que cela a donné lieu aux habitans du Canada de ne plus engager les Sauvages à engraisser leurs castors, parce que le commerce du castor sec s'est trouvé plus solide, mieux réglé et plus certain. Par exemple, un voyageur qui avoit acheté une livre de poudre à 40 sols, s’il la vendoit aux Sauvages pour un Castor sec, il voyoit à plus-près que, s'il pesoit deux livres ; il lui valoit, à raison de 52 sous 6 deniers, 150 sous, et s’il pesoit moins, il ne lui valoit pas tant, mais il trafiquoit tousjours seurement et c'estoit comme une monnoye, qui avoit son cours réglé ct certain, au lieu que le castor gras

estoit comme une autre espèce de monnoye décriée, dont le

prix estoit tousjours incertain, puisqu'il rouloit sur le caprice des Receveurs.

Il y avoit lieu de croire que Messieursles Fermiers s’estoient fatigués de toutes ces difficultés à cause de l'arrest qu'ils avoient obtenu en 1695, par lequel le castor veule estoit reçeu au mesme prix que le castor gras, quoyque ce règlement fust onéreux aux habitans du Canada et lucratif pour Messieurs les Fermiers. Ils y ont néanmoins donné les mains volontiers, afin d'éviter toutes les contestations qui se faisoient à la recette touchant le gras et le veule. Pour preuve de cette proposition, il est certain que six castors secs d’hyver pesant neuf livres, suivant le règlement de l’arrest de 1695, valoient

à l'habitant du Canada (le quart déduit pour le Fermier) vingt-

unc livres, dix-huit sols, six deniers, et il est de fait que les six castors secs pesant neuf livres, estant bien passés, mis en robe ct faits veules, ne doivent peser que cinq livres, qui, estant estimées sur le prix du castor gras, ne peuvent valoir à l'habitant, par larrest de 1695, que dix-huit livres dix sols, le quart déduit; par conséquent, Messieurs les Fermiers gagnoient sur l'habitant du Canada, en six castors passés en veule, trois livres, huit sols, six deniers.

A l'esgard de l’arrest, que Messieurs les Fermiers ont obtenu en 1697, par lequel ils ont, derechef, fa.ï séparer le castor veule d'avec le gras, l’ayant réduit à un plus bas prix, tout cela n’a esté fait que pour recommencer les mesines difficultez, qui ont esté par le passé, et en veuc d'enlever tout le castor gras du Canada, en ne le payant qu'au prix du veule, comme on l’a tousjours fait au burcau de Québec.

Pour répliquer à [a première objection de Messieurs les Fermiers, on dit qu’il est d’uue nécessité absolue de donner le mesme prix du castor demi-gras que du castor gras, afin d'éviter le mesme inconvénient qui est arrivé par le passé, car si on donnoit un moindre prix au castor demi-gras, ceux qui faisoient la recette du castor n'en recevroient jamais au prix du gras, mais bien généralement au prix du demi-gras.

Il reste à sçavoir comment on connoistra le castor demigras et de quelle manière on s'y prendra pour le distinguer d'avec le castor gras.

On respond qu'il n’y a point d'enfant au Canada qui ne discerne et ne connoisse certainement le castor demi-gras, qui n'est tel que parce qu’il n’est point veule, car propre-

ment, le veule n'est autre chose qu'un castor scc, gratté, raclé,

passé, cousu ct mis en robe, ne luy restant qu'autant de cuir

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qu'il luy en faut pour soustenir son poil, lequel est en dedans tout blanc ct fort léger.

Le demi-gras, au contraire, tient un milieu, parce que son

cuir est engraissé en dedans et au dehors, qu'il est plus usé, plus

poudreux, plus foulé que le veule et qu’il pue le sauvage; il

n'est point tout à fait gras aussi, parce que son cuir du costé du poil n’est point jaune, mais disposé à le devenir. — Li castor veule c'est un verre bien net et bien rincé; le demi-gras c'est un verre sale, mais qui n’empesche pas pourtant de discerner, si le vin qui y est dedans est rouge ou blanc, et le gras est un verre si sale qu'on ne scauroit distinguer qu'avec peine la couleur dont il est rempli.

Et pour respondre à la deuxiesme objection, qui est enchaisnée dans la première, on fait voir que Messieurs les Fermicrs doivent estre contens de la qualité du castor qu'on leur offre et qui leur donnera un profit raisonnable, car 1l est certain que pour faire un chapeau, il suflira d'employer un tiers de castor sec sur deux tiers de castor gras et demi-gras. Par exemple, sur six livres de castor on en mettra quatre livres de gras où demi-gras et deux livres de sec. Ces quatre livres pesant de castor ne reviendront à Messieurs les Fermiers qu'à vingt-quatre francs sur le pied de six francs la livre, et le sec à un escu la livre, à six francs, faisant le tout ensemble trente livres, I faut réduire ces six livres pesant de castor au ticrs, en poil, le cuir en estant osté, cela fera au moins 35 onces de poil de castor; il en entrera au plus neuf onces dans chaque chapeau, si bien que cela fera, par exempie, 3 chapeaux et demi, qui, estant vendus à £$ livres pièce, vaudront» avec les cinq onces de plus, 63 livres, sur quoy il y a à dé-

duire 30 livres pour l'avance. On peut encore oster 15 francs

pour les faux frais; il restera donc encore 18 francs de profit, c'est-à-dire un escu par livre de castor, et par conséquent ce gain estant suffisant, il seroit injuste de diminuer le prix du castor sec, dont la perte accableroit l'habitant du Canada. I vaudroit mieux, pour concilier toutes choses, confondre le castor Moscovie avec le bardeau, n’y mettant qu’un mesme prix.

Pour la troisiesme objection, il paroist qu’elle est tirée par les cheveux, car par ce moyen on feroit passer la plus grande partie du castor sec d’hyver pour castor illinois, et il semble qu’il faudroit qu’un habitant du Canada fust obligé de prendre une attestation ou un certificat du lieu, où ses castors seroient nés et où ils seroient morts, pour prouver qu’ils ne seroient pas castors illinois. En un mot, ne sont-ils pas les maistres à la recette de rejeter tous les castors qui ne sont pas de bon poil, de quelque endroit qu'ils puissent venir ?

Messieurs les Fermiers feront encore cette objection : que si on ne diminue pas le prix du castor sec, les habitans du Canada ne se mettront point en peine de le faire passer et de le faire engraisser, parce que ce castor sec leur vaudra autant que s’il estoit gras, à cause de la diminution du poids.

On respond à cela que c’est une erreur, parce que six castors, comme on a dit, estant passés et mis en veule ne pèsevont que 5 livres, mais, lorsqu'ils seront engraissés tout à fait, ils pèseront 9 livres; si bien qu’ils vaudront à l'habitant 90 livres, le quart déduit, au lieu qu’en sec ils ne luy vaudroient que 21 livres, 18 francs, o deniers, ce qui vaut bien la peine de le faire engraisser, car plus il est gras et plus il est pesant, et ce sera là un moyen pour avoir peu de castor sec.

Si bien que mon sentiment seroit qu'on ne parlast plus de

et qu’u c'est q rer la celle q yont f petits «

raison.

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recevoir au bureau de Québec ni castor veule, ni Moscovie, ni gras d'été, et réduire le tout en castor gras et demi-gras, et en castor sec d’hyver autrement appelé bardeau, toutes les difficultés seroient ostées par ce moyen, s'ils veulent recevoir des manches et mitaines grasses, de les prendre sur le pied du bardeau.

Le sieur de Lamothe vous supplie très humblement, Monseigneur, d’estre persuadé qu’il n’a rien mis dans ce projet qu’il ne le croye utile au service de Dieu et du Roy, et que pour trouver des ajystemens pour conserver un pays qui a tant cousté à Sa Majesté, et à mesme temps pour conserver la bonne volonté de Messieurs les Fermiers, il voudroit avoir des occasions de mesnager leurs intérests. Il feroit son possible pour les contenter, et il est asseuré de faire réussir son projet, si on jette les yeux sur luy. |

Il luy seroit, à la vérité, fascheux d’avoir battu le buisson et qu'un autre en prist le lièvre. Tout ce qu'il peut asseurer, c'est que c'est battre de sa teste une muraille que d'espérer la conversion de ces peuples par une autre voye que celle qu’il a projetée, car tout le fruit que les missionnaires y ont fait consiste dans le bantesme qu’ils ont procuré aux .

petits enfans et qui sont morts avant de venir à l’âge de raison.

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