‹ Première formation d'une chaîne de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le golfe du Mexique (1683-1724) [microforme]Chapitre 110 sur 304 · ÉTROIT · texte numérisé non relu

ÉTROIT

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trop retardée par les nouvelles que nous avons, que les Anglois se sont fortifiés sur une rivière qui se dégorge dans le lac Ontario, et qu'il; ont continué leurs postes vers le lac Erié.

Si nostre colonie n’estoit pas remplie d'envieux, de désunion, de gens de cabale et d’intrigue, on n’auroit trouvé aucune opposition à se mettre en possession d’un poste si avantaseux que, s’il se trouvoit séparé de tous ceux que nous avons, on seroit contraint en peu de temps de tout abandonner, puisque c'est luy seul qui fera l’entière seureté de la colonie, celle de son commerce et la ruine certaine des Colonies Angloises. C’est pourquoy il est très important qu’il ne passe point en une autre main, ce qui seroit inévitable, si on en différoit davantage la possession.

Les difficultés qu'on avoit fait naistre à contre-temps, en croyant que cet cstablissement pourroit nous faire perpétuer la guerre avec les Iroquois, sont maintenant levées par la paix qui a esté conclue avec eux. Cette nation n’estoit pas en estat de soustenir plus longtemps la guerre et ne s’y trouvera pas de sitost pour la recommencer. Voilà pourquoy on ne sçauroit plus à propos establir le Détroit, qui se fortifiera plus promptement que les Iroquois ne pourront se repeupler.

C’est un fait incontestable que les forces des Sauvages consistent dans l’esloignement des Francois et que les nostres s'augmenteront à leur esgard par la proximité, parce qu'il est certain qu'avec un peu de bled d’Inde, ces gens-là ne s'embarrassent pas de faire deux cents lieues pour venir dérober quelques testes, ct, lorsque nous voulons nous transporter sur leurs terres, nous sommes obligés de nous munitionner

en toute manière et de faire de grands armemens, ce qui

couste des despenses extraordinaires au Roy, et tousjours fort inutilement, puisque c'est vouloir prendre le lièvre avec le tambour.

Mais, au contraire, lorsque nous serons voisins de cette na-

tion ct que nous en serons à bonne portée, clle se tiendra en respect ct se trouvera forcée de demeurer paisible, ne pouvant faire autrement sans vouloir se perdre sans ressource.

Ce seroit en vain qu'on formeroit cet establissement, si on ne vouloit se conformer à mon mémoire, parce que, si on n'y entretenoit simplement qu'une garnison, cile seroit sujette aux révolutions qui arrivent ordinairement dans les postes avancés ; elle r2 feroit aucune impression dans l'esprit des Iroquois et beaucoup moins encore dans celuy des Anglois. Pour bien réussir, il seroit bon, suivant ma pensée, de suivre les moyens suivans :

1° Des’y aller poster avec cent hommes, dont une moitié soit soldats et l’autre Canadiens, afin de faire cette expédition avec toute la diligence possible, et pour désabuser d'abord les Anglois d'y rien prétendre, ensuite leur oster entièrement l'espérance de lier aucun commerce avec nos alliés. Ces forces sont suflisantes pour la première année, parce que ce nombre m'est absolument nécessaire pour me fortifier et pour prendre de justes mesures pour la subsistance de ceux qui voudront s'y establir subséquemment.

2° L'année d’après, le fort se trouvant hors d’insulte, il est bon de permettre à vingt ou trente familles de s’y establir, d'y emmener leurs bestiaux et autres choses nécessaires, ce qu'elles feront volontiers à leurs frais et despens, ce qui pourra estre continué, comme il est permis dans tous les autres esta-

blissemens de la colonie.

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30 Il n’est pas moins nécessaire que le Roy envoye deux cents hommes d'élite, qui soyent, autant qu'il se pourra, de différents métiers et mesme assez jeunes.

Il n’est pas expédient que j'y fasse aucun commerce, non plus que les autres officiers, soldats et habitans, avec les Sauvages, pour oster tout sujet de plainte à ceux des autres postes establis, sur quoy ils sont fort alertes, mais de joindre ce négoce dans celuy de la Compagnie générale qui est formcée, où elle entretiendra un magasin pour y fournir toutes les marchandises nécessaires aux Sauvages nos alliés et Iroquois, en les leur donnant à meilleur marché que par le passé, ce qui se pourra faire facilement par la voiture des barques. Mais comme il me seroit impossible d'y subsister, sans faire aucun commerce et avec mille livres d'appointemens que j'ay seulement, qui à peine sufliront pour faire boire et manger les principaux des Sauvages à ma table, pour les mettre par ce bon traitement dans nos intérests, j'espère que vous aurez assez de bonté pour moy de faire connoistre à M. de Pontchartrain l'indispensable nécessité de les augmenter, pour ne pas tomber dans celle de ne pouvoir continuer mes services avec l’esclat qui est deu à Sa Majesté.

4° I faut establir dans ce poste des Missionnaires de diflérentes communautés, comme Jésuites cet autres religieux ct ecclésiastiques des Missions Etrangères. Ce sont des vignerons qui doivent estre receus sans distinction pour travailler à la vigne du Seigneur, avec ordre particulièrement d’enseigner aux petits Sauvages la langue françoise, comme estant le seul moyen pour les civiliser, humaniser et insinuer dans leur cœur ct dans leur esprit la loy de la Religion et du

Monarque. On prend les bestes féroces en leur naissance,

les oiseaux dans leurs nids pour les apprivoiser ct affranchir; mais pour mieux y réussir, il faudroit que le Roy favorisast de ses libéralités et de ses aumosnes ces mesmes Missionnaires, à mesure qu’ils instruiroient chez eux les enfans des Sauvages, sur le tesmoignage que le Commandant et les officiers en rendront.

6° La troisiesme ou quatriesme année, on pourra y establir des Ursulines ou d’autres filles, à qui Sa Majesté pourra accorder les mesmes grâces.

7° Il seroit, important qu’il y eust aussi un hospital pour les Sauvages malades et infirmes, n’y ayant rien de plus pressant pour gagner leur amitié que le soin qu'on prend d'eux dans leurs maladies. Les Hospitaliers de Montréal me semblent fort propres pour cela, parce qu'ils connoissent par avance l'humeur et l’inclination des Sauvages, en ayant souvent chez eux.

8° Il faudroit absolument permettre aux soldats et Canadiens mesmes des’y marier aux filles Sauvagesses, lorsqu'elles seront instruites dans la Religion et qu'elles sçauront la langue françoise, qu’elles apprendront d'autant plus ardemment (pourveu qu'on y travaille avec soin), qu’elles préfèrent tousjours un François pour mary à quelque Sauvage que ce soit, sans que j'en scache d'autre raison que la plus ordinaire, qui est que les estrangers sont préférés ou, pour mieux dire, c’est un secret de la Toute-Puissance.

9° Ces sortes de mariages affermissent l'amitié de ces nations, comme les alliances des Romains ont perpétué la paix avec les Sabins par l'entremise des filles que ces premiers avoient enlevées aux autres.

On trouvera dans l'exécution de ce projet non seulement

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la gloire de Sa Majesté estendue avec esclat, mais encore celle de Dieu, puisque par ce moyen son culte et sa religion seront establis au milieu des nations, et les sacrifices déplorables qu’elles font à Baal entièrement abolis.

Je ne sçaurois assez vous exprimer les mouvemens, que mes ennemis se sont donnés pour m'oster l'honneur de l'exécution de mon projet, ce qui semble ne point discontinuer. MM. de Callières et de Champigny ne s’y opposent point; au contraire, ils m'ont retenu pour cette affaire de la commencer au printemps prochain. Lorsqu'on les a veus dans cette résolution, on a fait ce qu’on a pu pour persuader que mon mémoire est impraticable, et j'ai veu vingt parties faites pour le renverser. Jose vous asseurer qu’il ’y a rien à craindre et que tout sera favorable à cette entreprise. J'en responds sur ma vie. M. de Pontchartrain n'aura pas plustost décidé que tout le pays y applaudira, suivant la plitique de tous les

. hommes qui sont bien aises de trouver des difficultés à tout

ce qui n’est pas venu de leur sac.

Comme j'emmène mon fils avec moy au Détroit, je supplie M. le Ministre de luy vouloir bien accorder une enseigne ou un ord'e , our la première vacance; on a donné celle de ma compasnie au fils de M. de Ramezay, ce dont je suis satisfait. J'espère que vous aurez la bonté de dire un mot en ma faveur à M. de Pontchartrain.

Comme j'ay esté un des dix, qui ont esté choisis par la Colonie pour en regler les intérestz, nous avons approuvé le traité fait par Pascaud avec le sieur de Rodes; mais nous avons rejeté celuy qu’il a fait avec le sieur Bourlay (?) et ses acsociés, comme estant trop onéreux et insoutenable pour les raisons qui en sont marquées ct sur lesquelles vous ferez sans

doute attention, aussi bien que M. Amelot qui est très pénétrant. La Colonie envoye deux personnes pour les affaires qui la regardent cet pour gérer la vente des castors; on leur a donné leurs. instructions. Il y a lieu d'espérer qu’elles s’y conformeront et qu’elles feront mieux leur devoir que les premières.

Permettez-moy de vous asseurer que je suis avec un profond respect,

Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.

LAMOTHE CapiLLAc.

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