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5oû LES PREMIERS POSTES DE LA LOUISIANE:
Au mois d'Avril, la frégate nommée la Dauphine, commandée par M. le capitaine Bellanger; arriva icy, elle cstoit chargée de marchandises et de munitions de guerre et de bouche, que M. Durigoüin fit transporter tant dans les magazins de Ja Mobile que dans ceux de l'ile Dauphine.
MM. de La Loire, deux frères, estoient arrivés sur le vaisseau; ils venoient de la part de M. de Crozat pour estre commis à la garde des marchandises. Quelques jours après, le capitaine Bellanger s’en retourhi en France sur St frégate.
Après le départ du capitaine Bellanger , M. de Lamothe envoya MM. de La Loire aux Natchez, avec douze personnes dans deux canots, pour les y conduire avec leurs effets, parce qu'on avoit résolu d'y establir un bureau pour le com merce.
J'estois dans €e tems-là encore aux Nassitoches à attendre M. de Saint-Denis, mais voyant que nous allions manquer de vivres. JC descendis avec six de mes camarades dans un canot pour en aller acheter aux Natchez, où je trouvaÿy MM. de La Loire, qui nous firent conncistre qu'ils estoient envoyez de la part de M. de Crozat pour ÿ tenir le bureau de commerce.
Je trouvay chez Les Natchez des esclaves, qui estoient de Ja nation des Chorouachas. Ils avoient esté pris par un fort parti de Chicachas, d'Yasous ct de Natchez, qui avoient esté dans le village des Chaouachas, SOUS prétexte d'y chanter leur calumet de paix: mais ces traistres, au contraire, Y estoient allez en guerre, €t ils tuèrent Île Grand Chef d'abord avec plusieurs personnes de sa famille; ils prirent on7€ personnes prisonnières; parmy lesquelles gstoit la femme du Grand Chef
qu'ils amenèrent aux Natchez.
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RELATION DE PÉNICAUT. 907
Je fis ce que je pus pour tascher de les retirer, mais je n’en pus jamais rien obtenir. Je fus estonné d'y trouver trois Anglois, qui y estoient venus pour acheter des esclaves. — C'estoient eux qui avoient excité ces nations à la guerre Îles unes contre les auires, afin que par ce moyen ils peussent trouver bon nombre d'esclaves à acheter pour emmener à la Caroline.
Dans ce mesme tems, M. de La Loire receut un ordre de M. de Lamothe d’arrester un mylord anglois, nommé master You, qui estoit entré dans la Louisiane pour suborner les Sauvages des environs du Mississipy. Il estoit avec deux Anglois alors aux Natchez. C'est pourquoy, aprèt avoir renvoyé le canot que j’avois fait charger de farine pour porter à nos gens qui estoient aux Nassitoches, je restay avec deux François de ceux qui estoient venus avec moy des Nassitoches pour seconder M. de La Loire dans l'ordre qu'il avoit receu. Nous n’osasmes pas arrester ce mylord dans le village des Natchez, parce qu'ils s'y seroient opposez, mais ne doutant pas qu’il ne redescendist le fleuve, nous résolusmes de le descendre avant luy et de l’attendre sur le chemin. Cependant, avant de partir, M. de La Loire voulut le voir pour tascher de descouvrir son dessein, et l'ayant abordé en le saluant, 1l luy demanda s'il venoit faire quelques emplettes aux Natchez. Ce mylord luy respondit franchement qu'il estoit venu avec d’autres Anglois pour chercher chez les Sauvages des pelleteries achetées, qu'il iroit ensuite par le bas du fleuve passer chez les Calopissas, et de là chez les Chactas, où il avoit un magazin, dans lequel il y avoit beaucoup de
marchandises de pelleteries, et que de là, par terre, il s'en
retourneroit à la Caroline avec d’autres Anglois, qui com-
merçoient aussÿ dans d’autres villages des Sauvages: Après que M. de La Loire l'eut quitté et qu'il nous fut venu trouves je luy conscillay de le Jaisser partir devant pour ne point donner de méfiance de nous à ce mylord, et que quand il auroit une journée devant, j'estois seur de l'attraper ct de le joindre. — M. de La Loire me crut: Nous le laissasmes partir un jour d'avance. Le lendemain nous descendismes avec deux canot; douze hommes qué nous estions pour je joindre. — Nous sceusmes par des chasseurs, en descendant le fleuve, qu'il estoit au village des Tonicas, où on luy chanta un calumet; ce qui nous obligea de descendre plus bas et de j'attendre au Manchac, où nous trou vasmes ja nation des Sauvages: nommez les Tinssas, qui avoient abandonné Leur habitation, à cause des guerres que Îles Oumas leur faisoient continuellement: Nous les engageasmes à venir avec nous à la Mobile, où on leur donneroit des terres pour y demeurer, CE qu'ils acceptèrent: Nous mismes pied à terre proche de l'endroit, où ces Sauvages estoient arrestez ; nous les avertismes de nous esveiller : quand LS verroient Passel un canot où il y auroit un Anglois, ce qu'ils ne manquèrent pas de faire, Aussitost qu'il fut passé, Jeur chef nous montra les présens qu'il ieur avoit faits, t NOUS dit qu'il avoit passé de l’autre costé du fleuve, où il avoit mis pied à terre pour y passer la nuit. Nous nous embarquasmes, €t nous fismes en trer dans nos Canots Les deux chefs des Sauvages Tinssas pour nous ÿ conduire. Nous traversasmes Le fleuve, ct nous allasmes où il estoit ; nous Île trouvasmes qui dessinoit. Il fut fort surpris de nous voir venir à luy, le fusil bandé, et encore bien davantiÿs quand M. de La Loire luy dit qu'il avoit
ordre de le conduire à la Mobile. El fit response que nous
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RELATION DE PÉNICAUT. 500
n'avions point de guerre ct qu'on n'avoit rien à luy dire, et que, si l'on vouloit qu'il marchast, il falloit le prendre comme prisonnier de guerre, M. &e La Loire, qui avoit ordre de l'arrester à quelque prix que ce fust, luy dit qu'il l'arrestoit de la part du Roy, et en mesme temps se saisit de luy. Il voulut faire quelque résistance, mais ce fut en vain. Nous le fismes embarquer sur-le-champ dans un de nos canots; les quinze Sauvages Chactas qu'il avoit avec luy nous suivirent. La nation des Tinssas descendit le ileuve en mesme tems, à qui l’on donna toutes les marchandises qui se trouvèrent dans le canot de l'Anglois. Nous le conduisismes sans nous arrester jusqu’à la Mobile, où nous le remismes à M. de Bienville, parce que M. de Lamothe n'y estoit pas ct qu'il estoit parti pour monter aux Illinois. — M. de Bienville fit donner aux Finssas l'habitation, où avoient esté placés cy-devant les Chaouachas, à deux lieues de nostre fort. — Le mylord master You ne resta que trois jours à la Mobile, où il fut pendant ces trois jours très bien traité par M. de Bienville, au bout desquels il eut la liberté de s’en aller, et partit seul avec un petit Anglois et gagna le fort de Pensacola, où il fut encore très bien régalé par le señor don Gusman, pendant trois jours; il partit seul alors, parce que son petit Anglois avoit mal aux pieds, mais, voulant gagner les Alibamons, il fut pris par un party de Sauvages, nommez les Tomez, qui estoient à la chasse ct qui luy cassèrent la teste. C’est ce que nous n'avons sceu que deux mois après.
M. de Bienville ayant renvoyé chez eux les quinze Chactas, qui avoient conduit le canot, dans lequel était le mylord pendant son voyage dans le Mississipy, ces Sauvages, estant ar-
rivez, ne manquèrent pas de publier dans tous leurs villages
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que le mylord anglois avoit esté pris par les François. AuS- Sitost les Chactas tuèrent les Angjlois qui estoient chez EUX ct pillèrent le magazin qu'ils Y avoient. Foutes Jes autres na tions en firent de mesme. Ainsi le mal que jes Anglois avoient entrepris de faire aux F rançois estoit tombé sur eux:
Les Sauvages ne se contentèrent pas seulement d'avoir fait mourir les Anglois qui estoient chez eux. Les Sauvages Canapoucess Jes Abekas, Jes Alibamons, qui sont SUT la frontière de la Çaroline, Sanÿ qu'ils y aient jamais esté excitez Pal les François » puisqu'alors nous avions ja guerre avec eux: allèrent, avec un party de trois mille hommes: faire irruption dans la Caroline, où ils pillèrent plusieurs habitations Cf firent beaucoup de prisonniers: Anglois et Angloises; ainsy que beat coup de nègres qu'ils emimenèrent chez eux. M: de pienville, ayant sceu cette nouvelle, Ft racheter tous Les Anglois, tant hommes que femmes ct enfans, Pour renvoyer chez eux tous ceux qui voulurent s'en retourner:
M. de La Loire s’en retournä; pendant ce tems-là, aux Natchez, où je l'accompagnaÿ avec cinq autres François.
M. de La Mothe revint des Ailinois Vers ja fin de l'année avec son détachement: Tous ceux qui la” ient accompagné dans ce voyage nous dirent qu'il avoit descouvert une mine d'argent fort abondante. Je n'ay jamais Sceu précisément l'endroit où elle est située, NY pourquoy on a tardé si longtemps à l'ouvrir, puisque» Ja Compagnie ayant receu cette nouvelle avec plusieurs bariques de La matière qu'on it tirée de cette mine pour en faire une Épreuve: et ayant depuis envoyé cinquante mineurs à la Louisiane pour CE sujet, On n'a pas néantmoins commencé encore à y travailler.
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RELATION DE PÉNICAUT. 511
aux Nassitoches, lassez d'attendre M. de Saint-Denis et n'ayant point de vivres, descendirent à la Mobile avec les marchandises qui y estoient.
Dans le mesme temps, le Grand Chef de tous les Sauvages qui sont du costé de !1 Caroline, que tous ces Sauvages appellent leur Empereur, vint, acompagné de tous les autres chefs de ces nations, trouver M. de La Mothe à la Mobile et ils luy chantèrent le calumet de paix.
Le Grand Chef des Alibamons et ses autres chefs s’y trouvèrent aussy avec luy; il demanda à M. de La Mothe qu’on accordast la paix. Ils proposèrent de faire faire un fort dans leur village, à leurs frais, tel qu’on le souhaiteroit pour y mettre des François. M. de La Mothe, l'ayantpris à sa parole, envoya M. de Latour, capitaine, avec deux lieutenans et cent hommes. Quand M. de Latour y fui arrivé, il choisit une place fort élevée sur le bord de leur rivière, à deux portées de fusil de leur village, où il leur fit faire un fort d'environ cinquante toises en quarré, avec les logemens des officiers et des soldats, et un grand magasin pour les munitions de guerre et de bouche. Ce fort a esté tousjours conservé depuis, bien pourveu de troupes et de munitions, parce que
c'est le passage pour entrer dans la Caroline et en sortir.