‹ Première formation d'une chaîne de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le golfe du Mexique (1683-1724) [microforme]Chapitre 239 sur 304 · RELATION DE PÉNICAUT, GI · texte numérisé non relu

RELATION DE PÉNICAUT, GI

dona Maria, sa fille; mais qu'il luy avoit répondu qu’elle estoit incommodée et qu’elle reposoit, ce qui l’empeschoit de voir personne. Sur le soir du mesme jour, le frère de don Pedro entra dans la chambre de dona Maria et dit à don Pedro, en présence de M. de Saint-Denis, qu'il venoit d'apprendre d’une personne de ses amis que l’oflicier de cavalerie qui estoit dans le village avoit envoyé un de ses cavaliers à Caoüil avec une lettre adressée au gouverneur, et qu’il appréhendoit que ce ne fust pour avoir un ordre pour visiter la maison de don Pedro, parce qu'on le soupçonnoit d’avoir M. de Saint-Denis dans sa maison, à cause de l’accouchement de dona Maria ; qu'il falloit absolument que quelqu'un l'eust déclaré et qu'ainsy il n'y avoit pas de tems à perdre pour le départ de M. de Saint-Denis. Il fut résolu, sur le conseil de don Pedro et de don Juan, qu'il partiroit au commencement de la nuit du second jour, ce qu'it fut obligé de faire après bien des larmes répandues de part et d'autre et des protestations d'amitié que luy firent don Pedro et don Juan de Vilesca, entre autres de luy mener sa femme dans peu de temps à la Mobile, ce qu’ils luy promirent avant son départ. Is sortirent, luy et Jalot, par derrière la maison sur les minuit et allèrent jusques aux bois par le chemin creux où ils estoicnt venus, sans rencontrer personne. Îls marchèrent jusqu'au jour et, quand le jour fut venu, ils s'enfoncèrent dans un bois pour manger ct s’y reposer pendant le jour. [ls marchèrent ainsy pendant six semaines sans aucune mauvaise rencontre, ne faisant pas grand chemin chaque nuit, vivant,

comme c’est l'ordinaire en ce pays-là, du bout de leurs fusils,

quand les vivres dont Jalot s'estoit fourni vinrent à manquer,

ce qui eut lieu six jours après leur départ.

enr sl

Ils avoient desjà passé les Assinaïs de plus de huit lieues, où est la dernière garde des Espagnols, et n’estoient plus qu’à cinquante lieues des Nassitoches, où est le premier fort des François dans ce costé-là. [ls se reposoient ce jour-là auprès d’un ruisseau dans un bois, lorsque Jalot aperçut passer un chevreüil qui ailoit au ruisseau; 1l tira dessus un coup de fusil chargé d’une balle; mais, quoy qu'il fust blessé au travers du corps, il alla tomber fort loin, proche le chemin. M. de Saint-Denis et Jalot le suivirent à la trace du sang, dont les herbes et les feuilles, par où il avoit passé, estoientteintes. Après qu'ils l’eurent trouvé, comme ils commençoient à le dépouler et à en couper des morceaux pour faire rôtir, deux cavaliers espagnols entrèrent dans le bois, le pistolet à la main, en criant a nata! à mata! Un de ces cavaliers lascha un coup de pistolet sur Jalot, en venant à luy, d'assez loin, et le manqua. M. de Saint-Denis, qui avoit son fusil chargé, le tira sur l’autre cavalier et le renversa par terre du coup. Jalot, après s'estre retiré derrière un arbre, avoit jeté une poignée de poudre et glissé une balle dessus dans son fusil; mais le cavalier qui avoit tiré sur luy son pistolet, ayant vu tomber son camarade, n’attendit pas que Jalot eust amorcé son fusil, il s'enfuit au plus viste au grand galop. M. de Saint- Denis, après avoir déchargé son fusil, ne se trouva pas peu embarrassé aussy bien que Jalct, parce qu’ils appréhendoient qu'il n'y eûtencore d’autres cavaliers outre ces deux-là. Jalot sortit du bois pour le remarquer, mais il n'aperçut dans le chemin creux aucun autre cavalier que celuy qui avoit lasché son pistolet sur luy, qui s’enfuyoit au grand galop du costé des Assinais et estoit desjà fort loin. Estant revenu le dire à

M. de Saint-Denis, ils allèrent au cavalier qui estoit tombé

huit lieues, stoient plus premier fort e jour-là auperçut passer 15 un coup de blessé au trae le chemin.

dusang, dont stoient teintes.

mençoient à le aire rôtir, deux e pistolet à la cavaliers lascha d'assez loin, et fusil chargé, le terre du coup.

avoit jeté une dans son fusil; stolet, ayant vu lot eust amorcé op. M. de Saint-

, trouva pas peu s appréhendoient Les deux-là. Jalot n'aperçut dans le r qui avoit lasché d galop du costé

revenu le dire à qui estoit tombé

RELATION DE PÉNICAUT, 563

du coup de M. de Saint-Denis, mais il estoit desjà mort, la balle lui ayant passé au travers de l'estomac. Jalot se saisit du cheval, dont la bride estoit passée dans le bras du cavalier en tombant. Il y avoit sur la croupe du cheval un petit sac, dans lequel estoient du pain et de la viande cuite, dont Jalot se chargea; ils se déterminèrent aussitost à ne pas rester dans cet endroit plus longtemps, et, quoy qu'il fust grand jour, M. de Saint-Denis monta dessus le cheval et voulut absolument que Jalot montast derrière luy en croupe. Ils marchèrent jusqu'à la nuit; ils se reposèrent bien trois heures dans un bois, dans un endroit où il y avoit beaucoup d'herbe pour laisser manger le cheval ; ils trouvèrent un petit lac sur le bord duquel il y avoit six cabanes de Sauvages, dans lesquelles il y avoit trois femmes avec quatre petits enfans tout nuds. D'abord que l'homme les vit paroistre, il s'enfuit. Jalot parla aux femmes de ces Sauvages en la langue des Nassitoches qu'elles entendoient bien, et leur dit qu'ils estoient des François du fort des Nassitoches et d'aller quérir leurs maris, parce qu'on ne leur vouloit point faire de mal. Une de ces femmes courut après ce Sauvage qu’elle ramena. Il nous dit en tremblant qu'il avoit appréhendé que nous ne fussions des Espagnols des Assinaïs, qui estoient leurs ennemis et qui avoicent pris trois de ses camarades, que les Assinaïis avoient mangez. [ls estoient de la nation des Yatacès, dont la meilleure partie estoit establie avec les Nassitoches. C’est pourquoy M. de Saint-Denis leur dit de venir joindre les autres Sauvages de leur nation, qui demeuroient aux Nassitoches, où ils ne seroient pas exposez à estre pris par les Assinais. Jalot Icur demanda combien il y avoit de nuits de là aux Nassitoches; ils respondirent trois nuits et demie, c’est-à-dire,

Page 1