XIV
LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT , AU T. R. P. MUTIO VITELLESCHI, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE
jésus , a rome. (Traduite de l'italien sur l'original conservé à Rome.)
Du pays des Hurons, 24 mai 1640.
Mon Très-Révérend Père ,
PaxChristi.
Le 10 de septembre 1639, j'arrivai dans le pays des Hurons en la Nouvelle-France, après une navigation de trois mois très-pénible et très-dangereuse, qui fut suivie d'un voyage d'un autre mois sur les rivières., les lacs et à travers les forêts.
Nous sommes ici treize Pères , tous français , avec quelques jeunes gens qui se donnent à nous pour le soin du temporel, et qui nous tiennent lieu de frères coadjuteurs. Notre manière de vivre paraîtra en Europe très-étrange et très-pénible , mais nous la trouvons fort douce et fort agréable. Nous n'avons ni sel, ni huile, ni fruits, ni pain, ni vin, excepté celui que nous gardons pour la messe. Toute notre nourriture se compose d'un grand
plat de bois rempli d'une espèce de soupe faite de blé d'Inde, écrasé entre deux pierres ou pilé dans un mortier, et assaisonnée avec quelques poissons fumés. Notre lit est la terre , couverte d'une écorce d'arbre ou tout au plus d'une natte.
L'étendue de notre mission comprend cette année trente-deux bourgs ou villages, dans lesquels il ne reste pas une seule cabane où l'Evangile n'ait été annoncé. Beaucoup de sauvages ont reçu le baptême. La plupart, victimes d'une épidémie qui a ravagé tout le pays, sont au ciel, nous l'espérons. Cette maladie a été l'occasion de bien des calomnies et de persécutions excitées contre nous sous le prétexte que nous étions les auteurs du fléau. Toutefois aucun de nous n'a péri dans cette tempête, bien que quelques-uns aient été bâtonnés et que d'autres aient vu la hache levée sur eux, et bien près de leur tête.
Nous avons tous besoin du secours de vos prières ; c'est pourquoi nous nous recommandons humblement à vos saints Sacrifices.
Je suis,
de Votre Paternité ,
Le très-indigne serviteur et fils en
Notre-Seigneur.
Joseph-Marie CHAUMONOT.
Du pays des Hurons, le 24 mai 1 640.
LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT AU R. P. PHI- LIPPE NAPPI, SUPÉRIEUR DE LA MAISON PROFESSE A
rome. {Traduite de l'italien sur l'original conservé à Rome.)
Du pays des Hurons, 26 mai 1640.
Mon Révérend Père ,
Pax Christi.
Je ne pourrai jamais remercier assez la divine bonté de la faveur qu'elle m'a faite, en me conduisant à travers tant de dangers, dans le lieu le plus favorable qui soit au monde , pour perfectionner un religieux. Je dois en faire part à Votre Révérence , afin qu'elle veuille bien m'aider à en remer cier le bon Dieu. L'année dernière, j'ai écrit que, après trois mois d'une navigation très-pénible , je suis arrivé dans la Nouvelle-France, mais qu'il me fallait encore m'avancer trois cents lieues plus loin dans le désert. Voici le récit de ce voyage.
La veille de saint Laurent , je m'embarquai dans un canot de sauvages Hurons (ainsi s'appelle ce peuple) sur la grande rivière , qui porte le nom de
ce glorieux martyr ; dans quelques endroits , elle est large de dix , treize, vingt lieues. Pendant cent lieues de son cours, ses eaux sont salées, et le flux et reflux s'y font sentir : aussi est-elle sujette , vu sa largeur, à des tempêtes, comme l'Océan.
Le P. Poncet s'embarqua en même temps que moi ; mais quatre jours après le départ , nous fûmes obligés de nous séparer , laissant notre premier canot pour monter séparément dans deux autres. Nous devions cependant aller de compagnie , de telle sorte que presque chaque soir, nous nous trouvions ensemble pour souper et passer la nuit , avec les conducteurs de nos canots d'écorce, et souvent même nous avions la grande consolation* de dire la sainte messe , le matin , avant de partir ; mais ce fut la seule pendant tout le voyage, qui fut de trente jours pour moi et de trente-deux pour le P. Poncet : voyage on ne peut plus laborieux
Arrivé au but de ce voyage , je trouvai onze de nos Pères, distribués dans trois Résidences pour être plus près des bourgs importants, qu'ils veulent instruire et civiliser. Nos habitations sont d'écorce, comme celle des sauvages , sans divisions intérieures , excepté pour la chapelle. Faute de table et d'ustensiles de ménage, nous mangeons par terre et nous buvons dans des écorces d'arbres. Tout l'appareil de notre cuisine et de notre réfectoire
consiste dans un grand plat de bois, plein de sagamité, à laquelle je ne vois rien de plus semblable que la colle qui sert à tapisser les murs. La soif ne nous gêne guère , soit parce que nous ne nous servons jamais de sel , soit parce que notre nourriture est toujours très-liquide. Pour moi, depuis que je suis ici , je n'ai pas bu en tout un verre d'eau , quoiqu'il y ait déjà huit mois que je sois arrivé. Notre lit est formé d'une écorce d'arbre , sur laquelle nous mettons une couverture, épaisse à peu près comme une piastre de Florence. Pour les draps , on n'en parle pas , même pour les malades. Mais la plus grande incommodité, c'est la fumée qui, faute de cheminée , remplit toute la cabane et gâte tout ce qu'on voudrait garder. Quand certains vents soufflent , il n'est plus possible d'y tenir, à cause de la douleur que ressentent les yeux. En hiver nous n'avons pas la nuit d'autre lumière que celle du feu de la cabane , qui nous sert pour réciter notre bréviaire , pour étudier la langue et pour toute chose. Le jour, nous nous servons de l'ouverture laissée au haut de la cabane , et qui est à la fois cheminée et fenêtre. Yoilà la manière de vivre dans notre résidence ; pour celle que nous gardons quand nous allons en mission , Votre Révérence doit savoir d'abord que , quoique ces sauvages observent entre eux certaines règles d'hospitalité , avec nous ils ne
les observent pas. Nous sommes donc obligés de porter avec nous quelques petits couteaux , des aleines, des bagues, des aiguilles, des pendants d'oreille et choses semblables , pour payer nos hôtes. Nous portons en outre une couverture en guise de manteau, qui sert à nous envelopper la nuit.
La manière d'annoncer la parole de Dieu aux sauvages n'est pas de monter en chaire et de prêcher sur une place publique; il nous faut visiter chaque cabane en particulier, et auprès du feu , exposer à ceux qui veulent nous écouter les mystères de notre sainte foi. Ils n'ont en effet aucun autre lieu de réunion pour traiter leurs affaires, que la cabane de quelqu'un de leurs capitaines.
Je ne me serais jamais imaginé une dureté comme celle d'un cœur sauvage élevé dans l'infidélité. Quand ils sont convaincus de la folie de leurs superstitions et de leurs fables, et qu'on leur a prouvé la vérité et la sagesse de la foi, il faudrait, pour achever de les gagner, leur promettre que le baptême leur donnera prospérité et longue vie, ces pauvres gens n'étant sensibles qu'aux biens temporels : cela ne vient pas de stupidité ; ils sont même plus intelligents que nos campagnards , et il y a certains capitaines , dont nous admirons l'éloquence, acquise sans beaucoup de préceptes de rhétorique.
Leur obstination dans l'infidélité est produite par la difficulté qu'ils croient trouver dans l'observation des commandements et surtout du sixième.
Le petit nombre de fidèles , que Notre-Seigneur s'est choisi, estime preuve de ce que peut la grâce dans les cœurs les plus barbares de la terre. J'en connais un qui, cette année, au moment où les hostilités contre la religion étaient plus vives , n'a pas craint de parcourir en apôtre presque tous les villages. Il allait dans les assemblées et les conseils des capitaines., lorsqu'ils traitaient quelque affaire, et blâmait hardiment leurs folies. Il exaltait la solidité de la doctrine , que les robes noires (c'est ainsi qu'ils nous appellent) étaient venus leur enseigner, protestant qu'il était prêt à donner sa vie pour la défendre Ses auditeurs applaudissaient alors à ses discours ; mais ils n'embrassaient pas pour cela la vérité, qu'ils reconnaissaient. Ce même Sauvage demanda à faire les exercices, et il en profita si bien, que le Père, qui lui donnait les méditations , en était étrangement émerveillé. Si on écrit dans la Relation française ses réflexions spirituelles, elles pourront servir de leçon, même aux religieux les plus pieux et les plus fervents. Il avait dans sa famille une nièce, attaquée de je ne sais quelle maladie , qui , la nuit , lui faisait pousser des cris effrayants, comme si elle avait vu quelque spectre.
Pour la délivrer, il lui mit au cou son chapelet , en lui disant : « Rappelle-toi que tu es chrétienne, et « que tu n'appartiens plus au démon , et fais le « signe de la croix. » Elle le fit , et à partir de ce moment, elle n'a plus été tourmentée de semblable mal.
Il serait trop long de raconter tous les exemples héroïques de constance que ce Sauvage et quelques autres de nos convertis, bien qu'en petit nombre , nous ont donnés. Mais c'en est assez pour montrer à Votre Révérence que Dieu ne refuse, pas sa grâce , même aux plus sauvages des hommes, et que ces peuples sont capables de recevoir la doctrine de l'Evangile, malgré la très-grande difficulté qu'il y a à l'expliquer, à cause delà pauvreté de la langue; car ils n'ont ni vignes , ni troupeaux , ni tours, ni villes , ni sel , ni lampes , ni temples , ni maîtres d'aucune science ou art. Ils ne savent ni lire ni écrire , et nous avons beaucoup de peine à leur faire comprendre les paraboles qui sont sur ces matières dans le saint Evangile. Il est vrai que ce défaut et cette pauvreté de leur langue n'a jamais été cause du retard de leur conversion ; car les Pères qui savent leur langue, leur font assez bien connaître ce qui est nécessaire pour le salut, sans se servir de ces comparaisons.
L'hiver dernier, il n'y a pas eu une seule cabane
dans nos trente-deux bourgs , où la parole de Dieu n'ait été portée ; mais les fruits ont été plus grands pour l'Eglise triomphante que pour l'Eglise militante. Comme il régnait une maladie contagieuse qui n'épargnait ni âge ni sexe , tout notre soin était de catéchiser les malades , pour leur donner à la fin de leur vie un passe-port pour le ciel. Le plus grand nombre de ceux que cette maladie a enlevés , après le saint baptême , étaient les petits enfants
Les Sauvages ont tenu plusieurs assemblées trèsnombreuses pour aviser aux moyens de nous forcer à quitter le pays. Beaucoup de capitaines ont voté notre mort; mais pas un n'a osé s'en faire l'exécuteur , et jusqu'à présent Dieu nous a préservé de leurs coups. Pendant tout l'hiver nous nous attendions chaque jour à apprendre la mort de quelqu'un de nos missionnaires , et chaque jour en disant la sainte messe, nous faisions la communion , comme devant nous servir de viatique. Tout s'est borné à quelques coups de bâton, et au chagrin de voir renverser les croix que nous avions dressées, et réduire en cendres une de nos cabanes. Un seul des nôtres a vu couler son sang, se cl non usque ad mortem
Quand nous visitons ces pauvres gens , s'ils n'arrivent pas à temps pour nous fermer la porte
au nez, ils se bouchent les oreilles et se couvrent la figure de peur d'être ensorcelés. Tout cela nous donne beaucoup d'espérance qu'un jour la foi fleurira dans cette malheureuse terre , puisque les persécutions dont Dieu se sert pour l'établir et la cultiver ne nous font pas défaut.
La moisson promet beaucoup, non pas seulement à cause du nombre de nos Sauvages, mais parce qu'il y a bien d'autres nations répandues dans ces immenses solitudes. Nous connaissons déjà les noms déplus de vingt, qui sont dans la direction de la mer du Nord, toutefois peu considérables : on nous fait espérer qu'au-delà , nous trouverons des contrées plus peuplées. Pour y arriver il faudra souffrir encore plus que nous ne l'avons fait pour venir ici.
Avant de finir, je veux raconter à Votre Révérence quelques faits extraordinaires arrivés cette année. Un pauvre homme, baptisé dans sa maladie, ayant recouvré la santé, fut attaqué d'une fluxion qui le priva de la vue. Un de nos Pères, le félicitant un jour d'avoir échappé à la mort , eut pour réponse que maintenant la vie était pour lui un fardeau, puisqu'il était aveugle. Le Père lui lava les yeux avec de l'eau bénite, en disant : « Que le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, en qui tu crois, te guérissent » , et au même moment la fluxion cessa,
et le lendemain la vue lui fut rendue complètement.
— Une femme n'ayant pas voulu se soumettre à certaines superstitions, fut frappée de cécité par le démon , pour la punir. Le même Père l'engagea à mettre sa confiance en Dieu , et à se laver avec de l'eau bénite , et elle recouvra parfaitement la vue.
— Un jeune homme, ayant été à la pèche avec son jeune frère, et quelques autres, fut attaqué par les ennemis de leur nation. Comme il craignait plus la mort de son jeune frère que la sienne, il le couvrit de son corps, le protégeant ainsi contre les coups qu'il reçut lui-même. On le ramena demimort à son village. Un .de nos Pères s'y trouvait. Voyant qu'il était sans mouvement et sans parole, il ne pouvait pas l'aider à bien mourir. Malgré cela, il ne perdit pas courage , et fit vœu de quelques messes en l'honneur de saint François-Xavier, pouf le soulagement de ce pauvre infidèle. Au même moment la langue du moribond se délie, ses yeux s'ouvrent et regardant le ciel, il s'écrie « Aondechichiai Taitene. Toi qui as fait la terre, aie pitié de moi. » Aussitôt le Père l'instruit, le baptise, et il mourut peu après. — Un autre jeune homme avait, je ne sais par quel dépit, mangé une racine vénéneuse pour se donner la mort, et il était déjà tourmenté par la violence du poison quand il vint à notre cabane. Rendu là, il se jette à terre, en
écumant, avec tous les signes d'une mort prochaine. Interrogé sur la cause de son mal , pour toute réponse, il présente le reste de la racine qu'il avait mangée, en disant de la montrer à ses parents après sa mort. Nos Pères, avertis par quelques Sauvages que ce poison était mortel , s'empressent d'instruire au plus vite ce malheureux, et le baptisent , après avoir pris toutes les précautions nécessaires , quand il s'agit du baptême des adultes. Environ une demi-heure après , il mourut en chemin , pendant que ses parents le reportaient à sa cabane. — Un homme, attaqué par la contagion et voyant l'inefficacité des remèdes des médecins du pays, c'est-à-dire des sorciers (vrais ou faux), se donna plusieurs coups de couteau dans la poitrine. Un des Nôtres entre alors par hasard dans sa cabane, et aussitôt celui-ci l'appelle et lui demande le baptême. Le Père le catéchise et le baptise sans tarder. Le nouveau chrétien lui dit : « Ne crois pas que j'aie demandé le baptême dans l'espérance de prolonger ma vie, puisque je suis presque déjà mort; regarde mes blessures, et vois s'il est possible d'échapper; ce n'est que l'espérance du ciel qui m'a poussé à me faire baptiser. » Le Père l'engagea à faire un acte de regret de s'être donné la mort. Peu de temps après, il mourut.
Nos Sauvages prirent , il n'y a pas un mois , un
de leurs ennemis; mais avant d'être mis à mort, il fut baptisé par un des Nôtres, qui venait par hasard d'arriver dans le village. Pendant que les Sauvages tourmentaient ce captif, il chantait qu'il devait aller au ciel. Je voudrais pouvoir décrire les supplices qu'ils font souffrir à ceux des ennemis qui tombent entre leurs mains ; mais il n'est pas possible de voir en ce monde quelque chose qui représente mieux la manière dont les démons tourmentent les damnés. Dès qu'ils ont fait un prisonnier, ils lui coupent les doigts des mains, ils lui déchirent avec un couteau les épaules et le dos, ils le garrottent avec des liens très-serrés, et le conduisent en chantant et en se moquant de lui, avec tout le mépris imaginable. Arrivés à leur village, ils le font adopter par quelqu'un de ceux qui ont perdu leur fils à la guerre. Ce parent simulé est chargé de caresser le prisonnier. Yous le verrez venir avec un collier en fer chaud, et lui dire : « Tiens, mon fils, tu aimes, je crois, à être bien orné, à paraître beau. » En le raillant ainsi, il commence à le tourmenter depuis la plante des pieds , jusqu'au sommet de la tête, avec des tisons ardents , avec la cendre chaude , en perçant ses pieds et ses mains avec des roseaux ou des pointes de fer. Quand la faiblesse ne permet plus au captif de se tenir debout, on lui donne à manger, et puis
on le fait marcher sur les charbons de plusieurs brasiers placés en rang. S'il est épuisé , ils le prennent par les mains et les pieds, et le portent sur ces brasiers. Enfin ils le conduisent hors du village, et le font monter sur une estrade pour que tous les Sauvages , le voyant dans ce pitoyable état , puissent satisfaire la rage de leur cœur. Au milieu de tous ces supplices, ils l'invitent à chanter, et le patient chante afin de ne pas passer pour lâche. Très-rarement ils se plaignent de la cruauté qu'on exerce sur eux. Pour couronner toute cette rage infernale, ils enlèvent la peau de la tête à ces infortunés. Après leur mort, ils mettent leurs corps en pièces, et ils donnent aux principaux capitaines, le cœur, la tête, etc. Ceux-ci en font présent à d'autres pour assaisonner leur soupe , et pour s'en nourrir, comme si c'était la viande de quelque cerf ou autre animal sauvage
Nous courons maintenant le danger d'être pris et traités de la même manière que les Hurons, avec qui nous vivons; car nous passons chaque année, soit en descendant à Québec, soit en remontant, par les lieux mêmes, où les ennemis de nos Sauvages sont à l'affût pour les saisir dans leur voyage; et il n'y a pas d'année où plusieurs Hurons ne soient pris ou tués, comme je viens de dire.
Y. R. voit par là que nous avons besoin de se-
cours spirituels pour être à l'abri de tant d'ennemis domestiques et étrangers , visibles et invisibles que nous rencontrons au milieu de ces peuples féroces.
Je devrais écrire à beaucoup de Pères qui sont dans votre Province ; mais le papier et le temps me manquent. C'est pourquoi je conjure V. R. de suppléer à ce silence, en montrant la présente à ceux qui demanderont de mes nouvelles , mais surtout à N. T. R P. Général et au P. Assistant de France, à qui j'adresse cette lettre ; mais faites-moi la charité de la corriger auparavant , et ensuite de la faire copier par quelqu'un, car elle est trop mal écrite pour être présentée à sa Paternité.
Y. R. voudra bien me rappeler au souvenir du R. P. Pensa, Provincial, du P. Oliva, des PP. Zucchi , Caravita , Gotlefroid , Lampugnano, Fieramonti, Arana, Oddone, Conti, Giustino, Ricci et autres, outre les PP. de Magistris et Finetti.
Mon Révérend Père, demandez pour moi quelques messes et quelques communions, pour l'amour de Dieu; car, dans cette Mission, nous sommes exposés à en être souvent privés.
Je suis, de Votre Révérence, Le très-indigne serviteur en Jésus-Christ, Joseph-Marie CALMONOTTI (Chaumomxt) .
Au Pays des Hurons , dans la Nouvelle-France , le 26 mai 1640.
LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT, AU R. P. PHI- LIPPE NAPPI, SUPÉRIEUR DE LA MAISON PROFESSE DE
rome. (Traduite de l'italien sur l'original conservé à Rome).
De Sainte-Marie aux Hurons, 3 août 1640.
Mon Révérend Père,
Pax Christi.
J'ai reçu en même temps, l'année dernière, deux lettres de Votre Révérence, l'une de l'année 1638, l'autre de l'année 1639. La première m'apprenait trois choses : d'abord qu'elle se souvenait de moi à l'autel et qu'elle a célébré la sainte Messe pour moi sur le tombeau du B. Louis de Gonzague, comme je l'en avais priée. En second lieu, que Son Eminence le cardinal Pallotto continue sans relâche à propager la dévotion à la sainte maison de Lorette ou mieux à la sainte Famille qui l'a sanctifiée. Enfin que le P. Ange de Magistris est parti pour le Paraguay, aussitôt après son ordination et sa première messe, célébrée dans l'église de Lorette dite de Ripetta
Pour reconnaître en quelque façon la charité que vous avez de me donner des nouvelles de Rome , je vous tiendrai au courant des choses capables d'intéresser votre curiosité, et de plus je presserai le P. Bressani de traduire en italien la Relation entière que chaque année nous envoyons à notre Père Assistant.
L'année dernière, j'accompagnai l'un des Nôtres (le P. de Brébeuf) dans un pays où l'Evangile n'avait pas encore été annoncé. Partant de notre Résidence au pays des Hurons, nous fîmes six jours de route, toujours dans les bois , et sans trouver aucun endroit pour nous reposer ou réfugier. Nous étions obligés de porter à dos tout ce qui nous était nécessaire pour notre nourriture. Les sentiers de ces forêts sont très-difficiles, étant fort peu battus, remplis de broussailles et de branches, coupés de marais, de ruisseaux, de rivières sans autres ponts que quelques arbres, brisés par l'âge ou par le vent. L'hiver est la meilleure saison pour voyager, parce que la neige rend les sentiers plus unis. Mais il faut qu'elle soit durcie, comme nous l'avons trouvée à notre retour, à l'exception de deux journées : sans cela, on enfonce à chaque pas. Il y a encore un avantage à voyager en hiver : c'est que les cours d'eau sont glacés, et que nous avons pu, pendant soixante milles, traîner nos baga-
ges. Il est vrai qu'on ne trouve aucun abri contre les vents qui sont très-violents et très-froids. Mais, grâce à Celui à qui la mer et les vents obéissent, nous avons marché courageusement et joyeusement, malgré le froid, la fatigue et des chutes sans nombre sur la glace; ce dont mes genoux ont conservé bon souvenir. Mais qu'est-ce que cela en comparaison de ce que Notre-Seigneur a souffert pour moi ? Je m'estimerais heureux de me briser bras et jambes à son service.
Les petits enfants en danger de mort ont recueilli les premiers fruits de notre apostolat. Nous en avons baptisé un grand nombre à l'insu de leurs parents , qui s'y seraient opposés certainement. Beaucoup de ces enfants sont déjà partis pour le ciel. Quant aux adultes , non-seulement ils n'ont pas voulu écouter la bonne nouvelle, mais ils nous empêchaient d'entrer dans leurs bourgades, nous menaçant de nous tuer et de nous manger, comme ils font à leurs plus cruels ennemis. La cause de cette grande aversion venait des calomnies propagées par quelques mauvais habitants du pays d'où nous venions. Par suite de ces calomnies, ils étaient convaincus que nous étions des sorciers, des imposteurs venus pour s'emparer de leur pays, après les avoir fait périr par nos sortilèges, lesquels étaient enfermés dans nosécritoires, dans nos livres, etc.; de
sorte que nous n'osions pas, sans nous cacher, ouvrir un livre ou écrire quelque chose. Non -seulement nos livres et nos papiers étaient suspects de magie, mais encore nos moindres gestes et mouvements. Je voulus une fois me mettre à genoux dans une cabane, où nous nous étions retirés pour prier avec plus de recueillement. Aussitôt le bruit se répandit que Oronhiaguehre, c'est-à-dire, porteciel comme ils m'appellent, avait passé une partie de la nuit à faire ses sortilèges et qu'en conséquence tous devaient se mettre en garde et se défier de lui. Mais, en dépit du diable et de ses suppôts, nous avons pu employer tout notre hiver à parcourir les bourgades des sauvages, les menaçant de l'enfer, s'ils ne se convertissaient, sans que personne ait osé toucher un seul de nos cheveux. Chacun d'eux cependant désirait notre mort et excitait les autres à nous tuer, mais aucun n'avait le courage de le faire, quoique cela fût la chose la plus facile du monde : nous n'étions que deux hommes faibles, sans armes , loin de tout secours humain ; Dieu seul était pour nous, et il a paralysé le mauvais vouloir de tant d'ennemis. Que Votre Révérence m'aide à remercier le Seigneur de m'avoir préservé de tant d'épreuves et de dangers.
L'automne prochain , j'espère passer un second hiver au milieu de ces pauvres sauvages : aussi
je compte obtenir le secours de vos prières
Pour finir cette lettre j'ajouterai trois faits assez remarquables arrivés cette année , vu surtout qu'il s'agit de pauvres infidèles, sans moralité. Le premier fait est celui d'un jeune homme qui, voyageant par un grand froid avec sa sœur et la voyant près de succomber, se dépouilla d'une grande peau qui le couvrait pour l'en revêtir ; puis l'encourageant à hâter le pas afin d'éviter la mort qui la menaçait, il resta avec le mauvais vêtement de sa sœur. La jeune fille le laissant, se mit à courir jusqu'à son village, et pendant ce temps-là son pauvre frère mourait de froid , victime de son héroïsme fraternel. Soixante autres environ, durant cet hiver, périrent dans les neiges.
Le second fait est celui d'un petit enfant de huit à neuf ans qui , jouant sur la glace, tomba dans l'eau. Un de ses frères, à peu près du même âge, se jeta dans la rivière par le trou où son frère avait disparu , le saisit , et nageant sous la glace , eut l'adresse de remonter avec son fardeau par une autre ouverture assez éloignée de la première et lui sauva ainsi la vie. Ce fait arriva dans un village où nous nous trouvions.
Le troisième est un fait de guerre. Nos sauvages, étant allé combattre , furent surpris par l'ennemi dans une embuscade. Voyant l'impossibilité de se
défendre , les anciens dirent aux plus jeunes : « Puisque vous pouvez rendre des services à notre nation, prenez la fuite, pendant que nous arrêterons l'ennemi. » C'est ce qui arriva : ces vieux sauvages furent pris, emmenés captifs, cruellement tourmentés, brûlés , rôtis et dévorés , selon la coutume de cette contrée , habitée par des anthropophages , comme je vous l'ai déjà écrit.
N'ayant rien autre chose à raconter à Votre Révérence , je finis, en la priant, si elle trouve quelque chose dans ma lettre qui puisse intéresser notre T. R. P. Général, de vouloir bien le lui communiquer, mais de bouche seulement, ma lettre étant écrite trop misérablement pour la mettre sous les yeux de Sa Paternité. Que Votre Révérence veuille bien l'assurer que je ne dis jamais la sainte messe sans la recommander à Notre Seigneur.
Je suis, de Votre Révérence ,
le très-humble serviteur en Notre-Seigneur.
Joseph-Marie CHAUMONOT.
De la résidence de Ste-Marie aux Hurons, le 3 août 1640.
EXTRAIT D'UNE LETTRE DU P. JEAN DE BRÉBEUF AU T. R. P. MUTIO VITELLESCHI , GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE
Jésus A rome. {Traduite du latin sur l'original conservé à Rome.)
Québec, 20 août 1641.
Mon Très-Révérend Père ,
Nos missionnaires chez les Hurons sont fort
unis entr'eux , et l'observation de notre Institut est , Dieu merci , aussi ponctuelle que dans les collèges les mieux réglés.
Nos domestiques eux-mêmes nous consolent par leur bonne conduite, surtout ceux qui se sont donnés à nous pour nous aider, comme feraient nos frères coadjuteurs. Ne pouvant avoir qu'un nombre très-limité de ces derniers, ces serviteurs dévoués à notre œuvre ne semblent pas contraires à l'esprit de notre Institut, comme Votre Paternité l'a jugé elle-même...
Notre chrétienté naissante chez les Hurons compte environ soixante personnes, dont la vertu et la ferveur nous donnent de grandes espérances
pour l'avenir. Chaque jour, nous voyons ces espérances se réaliser; le champ de nos travaux devient plus étendu , et nos ouvriers trouveront à s'y employer très-utilement. Nous avons formé cette année deux nouvelles missions , l'une chez les Algonquins^ que nous nommons Nipissiriniens, et qui paraissent bien disposés ; la seconde chez la nation que nous appelons Neutre , où la moisson promet d'être abondante, cette nation se composant d'environ quarante villages, la plupart trèspeuplés.
Cette mission des Neutres est échue au P. Chaumonot et à moi. Nous y avons déjà passé cinq mois ; nous y avons beaucoup souffert : si quelquesuns nous ont écoutés volontiers, le plus grand nombre nous a repoussés, injuriés , menacés, etc.; et cependant à notre départ, les principaux du pays nous ont invités à revenir.
Le P. Chaumonot, j'en suis persuadé, est appelé à rendre de grands services. Il a fait des progrès surprenants dans la langue de ce peuple, peu différente de celle des Hurons. C'est vraiment un excellent cœur, etc. ..
Jean de BRÉBEUF.
LETTRE DU P. ISAAC J0GUES, A SON EXCELLENCE MONSEI- GNEUR le gouverneur du canada. (Extraite de la vie manuscrite du même Père.)
Du village des Troquois , le 30 juin 1643.
Monseigneur ,
Voici la quatrième lettre que j'écris depuis que je suis retenu captif au milieu des Iroquois.Le temps et le papier me manquent également , et m'empêchent de répéter ici ce que j'ai dit ailleurs avec plus de détails. Nous vivons encore. Henri, fait prisonnier par les Iroquois auprès de Montréal, la veille de la fête de saint Jean-Baptiste, a été amené ici au milieu de nous. Il a été traité avec plus de douceur que nous; en effet, il n'a pas été frappé à coups de bâton à son entrée au village; et on ne lui a pas coupé les doigts comme à nous. Il est vivant , lui et les Hurons qui ont été amenés avec lui. Craignez sans cesse et partout les embûches de ces hommes ; car des bandes de guerriers quittent chaque jour le village pour aller à la guerre ; et il n'est pas à croire que le fleuve soit débarrassé de ces sauvages avant la fin de l'automne.
Ils sont ici au nombre de sept cents, possèdent trois cents fusils, dont ils se servent avec une grande adresse , et connaissent plusieurs chemins pour arriver à la station des Trois-Rivières. Le fort Richelieu arrête bien un peu, mais n'empêche pas tout à fait leurs incursions.
Si les ïroquois avaient su que le prisonnier Sokoiois avait dû aux français d'être arraché des mains des Algonquins, ils auraient épargné, à ce qu'ils disent, les français qu'ils ont pris et tués auprès de Montréal. Mais on était déjà au milieu de l'hiver, quand cette nouvelle parvint à leur connaissance. Cependant une nouvelle bande vient de se mettre en campagne; le chef est celui-là même qui l'année dernière commandait l'expédition dans laquelle nous fûmes faits prisonniers ; ils n'en veulent pas moins aux français qu'aux Algonquins. Ne tenez , je vous en prie , aucun compte de ma personne , et qu'aucune considération ayant rapport à moi ne vous empêche de prendre toutes les mesures qui vous paraîtront plus propres à procurer la plus grande gloire de Dieu.
Voici , autant que j'ai pu le deviner , le dessein des ïroquois : prendre tous les Hurons, s'il leur est possible, faire périr les chefs avec une grande partie de la nation et former avec les autres un seul peuple et un seul pays. Je verse des larmes sur le sort
de ces malheureux, dont la plupart sont déjà chrétiens ; et les autres sont catéchumènes et parfaitement disposés à recevoir le baptême. Quand donc pourra-ton apporter quelque remède à tant de maux? Peut-être quand il n'y aura plus de prisonniers à faire? J'ai avec moi une relation écrite par nos Pères , des choses qui se sont passées chez les Hurons , et des lettres écrites par ces mêmes Pères; les Iroquois les ont enlevées aux Hurons et me les ont remises. Plusieurs fois, les Hollandais ont essayé de nous délivrer, mais toujours inutilement; ils renouvellent encore à présent leurs tentatives, mais ce sera, comme je pense, avec un même résultat. Je forme la résolution de jour en jour plus arrêtée de rester ici aussi longtemps qu'il plaira à Notre- Seigneur, et ne point chercher à conquérir ma liberté, quand même il s'en offrirait des occasions. Je ne veux pas priver les Français, les Hurons et les Algonquins des secours qu'ils reçoivent de mon ministère. Ici, j'ai administré le baptême à plus de soixante sauvages, dont plusieurs se sont déjà envolés au Ciel.
Ma seule consolation au milieu de mes souffrances , c'est de penser à la très-sainte volonté de Dieu, à laquelle je soumets bien volontiers la mienne. Je prie Votre Excellence de vouloir bien faire dire des prières et célébrer le saint sacrifice de
la messe pour nous tous , et en particulier pour celui qui est en Notre-Seigneur.
Son très-humble et très-obéissant serviteur,
Isaac JOGUES.
Du village des Iroquois, 30 juin 1643.
LETTRE DU P. JEAN DE BRÉBEUF, AU T.-R. P. MUTIO VITEL- LESCHI, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS A ROME.
(Traduite du latin sur l'original conservé à Rome.)
Des Trois-Rivières , 23 septembre 1643.
Mon Trjès-Révérend Père ,
Pax Christi.
Votre Paternité a été précédemment mise au courant de ces missions du Canada, et par nos lettres, et surtout par la Relation écrite l'année dernière en italien par le P. Joseph Bressani qui , pendant tout cet hiver, s'est parfaitement acquitté de l'office de curé à Québec. Quant à l'état présent de cette mission Huronne, dont je ne suis que le procureur, les lettres du P. Jérôme Lallemant, supérieur de cette mission , en instruiront suffisamment Votre Paternité. Je crois utile de vous informer de deux ou trois choses, au défaut du P. Lallemant, qui n'a pas été à même de les connaître et de vous en informer. C'est d'abord que les canots Hurons qui apportaient les Relations de cette année, avec presque toute la correspondance de nos Pères,
ont été pris et pillés à la fin de cet été par nos ennemis. Outre cette perte matérielle, nous avons à regretter bien des morts. Il avait y onze canots, conduits par vingt-trois Hurons ; les uns ont été tués, les autres menés en captivité, pour y être brûlés. Tout ce qu'ils portaient avec eux a été pillé ou détruit.
Que Votre Paternité ne soit donc pas étonnée de recevoir si peu de nouvelles de nos missionnaires chez les Hurons. Je ne parlerai pas des autres incursions de l'ennemi qui ont été continuelles tout l'été , ni du massacre de nos français pris et tués au nouveau fort de Montréal. Le peu que j'en dis à Votre Paternité lui montre assez nos embarras et les dangers auxquels nous sommes exposés dans nos voyages. Peut-être serons-nous forcés, le P. Joseph Bressani, le P. Gabriel Druillettes et moi, de passer le prochain hiver à Québec. En second lieu, je dois informer Votre Paternité, que le P. Isaac Jogues vient de tomber entre les mains des Iroquois. Ceux des nos Pères qui sont chez les Hurons nous le donnent déjà pour mort, si bien que d'avance ils vous envoient son éloge , comme on a coutume de faire pour les défunts. Mais nous avons appris par ses compagnons d'infortune, heureusement échappés à leur captivité, et par des lettres du Père lui-même, que, grâce à Dieu, il respire encore,
et que ses ennemis lui donnent, comme aux autres captifs , la liberté d'aller et venir au milieu d'eux. Ce bon Père et les deux domestiques pris avec lui, en arrivant dans les villages des Iroquois, furent torturés de toute manière. Entre autres choses, on a coupé au Père le pouce de la main gauche et écrasé l'index de la main droite. Un des domestiques a eu l'index coupé. A tous, on a arraché la barbe et les ongles; on les a tourmentés par le feu , sans cependant achever de les tuer. On leur a même promis qu'ils seraient délivrés, et qu'ils pourraient nous être rendus. Mais l'esprit des sauvages est tellement changeant que , peu de jours après , leurs dispositions n'étaient plus les mêmes. Un des domestiques fut tué au moment où on s'y attendait le moins, et le dessein de rendre les autres a été abandonné. Depuis ce moment jusqu'à aujourd'hui, les Iroquois n'ont cessé de nous dresser des embûches et de nous faire du mal comme aux Hurons et aux Algonquins. Au moment même où je vous écris, un courrier nous annonce que neuf Hurons ont été tués , un grand nombre blessés , et que toutes nos provisions qu'ils portaient avec eux sont perdues. Elles étaient indispensables à la subsistance des Nôtres qui demeurent là-bas : Que le nom du Seigneur soit bénit Le Seigneur nous lavait donné , le Seigneur nous l'a oté.
Vous voyez par là dans quel mauvais état sont les affaires du Canada , mais d'un autre côté ces malheureuses contrées sont d'autant plus riches en dons célestes qu'elles abondent en croix. Dans la mission d'où je vous écris, ce n'est pas le vice qui règne, mais la vertu et la piété, et non-seulement parmi les Nôtres, qui se montrent partout de vrais et de légitimes enfans de la Compagnie , mais aussi parmi nos français et parmi les sauvages, soit qu'ils aient déjà embrassé la foi, soit qu'ils n'en aient pas encore fait profession. Ils n'ont presque rien conservé de leurs anciennes superstitions , et si nous avions la paix, en peu de temps ils deviendraient tous chrétiens.
Je me recommande instamment aux saints Sacrifices et aux prières de Votre Paternité, et à deux genoux je la conjure de bénir celui qui est ,
de Votre Paternité , le très-humble et très-obéissant serviteur en Notre-Seigneur.
Jean de BRÉBEUF.
De la Résidence de la Conception, aux Trois- Rivières, 23 septembre 1643.
LETTRE DU P. CHARLES GARNIER , AU T. R. P. VINCENT CARAFA , GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS , A
rome. (Traduite du latin sur l'original conservé à Rome.)
De Sainte-Marie des Hurons, le 3 mai 1647.
Mon Très -Révérend Père ,
Pax Christi.
Nous avons éprouvé ici une grande joie , en apprenant que le Gouvernement de notre Compagnie venait d'être confié à Votre Paternité; mais notre bonheur n'a pas été moins vif en recevant la lettre, dans laquelle vous avez bien voulu témoigner votre affection à vos enfants , qui sont au bout du monde , et les exciter en même temps à travailler avec courage dans la vigne du Seigneur. Ces exhortations de Votre Paternité ont augmenté notre ardeur
Je suis porté à croire qu'en France , quelquesuns des Nôtres craindraient , en venant dans nos Missions, d'y trouver une vie moins occupée et plus de liberté qu'en Europe. Je ne crains pas de le dire : ce serait une erreur ; car je puis assurer , autant
que je l'ai pu voir, qu'on trouve ici autant de régularité que dans nos maisons les plus édifiantes. Tous ici recherchent purement Jésus-Christ, ont les mêmes sentiments, et obéissent aux supérieurs et aux règles avec une telle ponctualité , que tout mon désir à moi , le dernier de tous , c'est d'arriver un jour au même degré de vertu.
Le P. Paul Ragueneau , le supérieur de cette Mission des Hurons, contribue particulièrement à cette grande ferveur, par ses exemples et son zèle. Je ne pense pas qu'on puisse, sans un grave inconvénient, lui donner un successeur, quand il aura terminé ses trois ans de supériorité ; j'ajoute même qu'il serait souverainement avantageux pour cette Mission de le voir continuer dans sa charge aussi longtemps que possible. Mes sentiments sont les mêmes par rapport au P. Jérôme Lallemant; à mon avis , il serait utile de lui laisser l'administration générale de toutes les Missions; toutefois, j'en vois beaucoup mieux les avantages dans ce qui concerne le P. Ragueneau.
Par rapport aux œuvres extérieures , nos Pères travaillent avec zèle dans le champ que le Seigneur leur a confié. Leurs travaux font naître de jour en jour des fruits plus abondants ; toutefois la récolte ne se fait que peu à peu. Les sauvages sont lents à se rendre aux vérités de la foi , qu'il faut ensuite
exciter continuellement. Nous n'avons point cependant à nous repentir de notre entreprise ; car Dieu nous a donné un bon nombre de chrétiens d'une foi vive et d'une piété sincère et solide. Mais le manque de Missionnaires nous surcharge à l'ex-" ces. C'est pourquoi nous avons recours à Votre Paternité, et nous, et ceux que nous avons engendrés à Jésus-Christ ; et nous vous prions de nous envoyer des ouvriers qui partagent nos travaux. Ne craignez pas que nous manquions des choses nécessaires à l'entretien de ceux que vous nous enverrez; il n'y a nulle difficulté à cela ; le genre de vie n'est pas le même ici qu'en France ou en Italie.
Mais je m'arrête , en demandant à Votre Paternité le secours de ses prières, et pour tous nos sauvages bien dignes assurément de toute sa commisération , et pour celui qui est,
Mon Très-Révérend Père,
Votre fils très-humble et très-obéissant en Notre-Seigneur.
Charles CAR NIER.
A Sainte-Marie des Hurons, 3 mai 1647.
LETTRE DU P. JEAN DE BREBEUF AU T. R. P. VINCENT CARAFA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, A ROME.
(Traduite du latin sur l'original conservé à Rome.)
De Sainte-Marie aux Hurons , 2 juin 1648. Mon Très-Révérend Père ,
Pax Christi.
Je regarde comme tout à fait inutile d'écrire à Votre Paternité de l'état présent de cette Mission huronne, attendu que le P. Paul Ragueneau, notre supérieur, l'aura fait en détail pour remplir le devoir de sa charge. Du reste, sous plus d'un rapport, tout va bien; la paix, l'union et la charité régnent, non-seulement parmi les Nôtres, mais aussi parmi nos domestiques; tous s'appliquent à acquérir les vertus solides; enfin la religion fait tous les jours de nouveaux progrès, et nos chrétiens croissent chaque jour en nombre et en bonne volonté. Si la disette d'ouvriers ne paralysait en partie nos efforts, les résultats seraient bien autrement consolants. Aussi demandons-nous instam-
ment au R. P. Provincial de nous envoyer du renfort. Ce qui l'y encouragera, c'est que, bien que nous n'ayons rien reçu de France par le dernier vaisseau , nous sommes assurés d'avoir de quoi pourvoir à nos besoins.
Toutefois ne croyez pas que nous manquions d'épreuves : nous sommes loin d'être sans crainte pour l'avenir de cette Mission. Car elle est continuellement en butte à la fureur des Iroquois qui si souvent interceptent les communications et répandent la terreur par tout ce pays des Hurons, tuant et pillant toutes les fois qu'ils le peuvent. Nous ne sommes pas même en sûreté de la part des sauvages qui nous entourent. Plusieurs d'entre eux, encore attachés à leurs superstitions, nous détestent autant que les Iroquois. Dernièrement ils ont fait périr un de nos domestiques, et le même sort nous attendait, s'ils en eussent trouvé l'occasion. Mais Dieu a su tirer le bien du mal : la nation Huronne nous a fait des excuses; et les suites de cette démarche produisent déjà de bons résultats.
Une chose, mon Très-Révérend Père, m'inquiète; et c'est la seule, je crois, pour laquelle le R. P. Ragueneau a voulu que je vous écrivisse. Par convenance, il ne pouvait , ni ne devait le faire luimême. Nous craignons que le décret du Souverain-
Pontife, porté lors de l'élection de Votre Paternité, au sujet du pouvoir triennal des Supérieurs, ne nous prive de cet excellent Père : ce qui, dans l'état actuel de la Mission, nous semblerait une vraie calamité pour elle.
Le R. P. Ragueneau, en effet, réunit toutes les qualités nécessaires à un emploi plus difficile à exercer dans ce pays-ci, qu'on ne saurait l'imaginer. La Mission lui doit en grande partie ses succès, et nous l'enlever serait assurément les compromettre. Car il l'a gouvernée jusqu'à présent avec tant de douceur, de prudence et d'énergie, que son remplacement serait une rude épreuve pour nous tous.
Sans doute, nous avons ici d'excellents religieux et fort capables , mais cela n'empêche pas qu'ils ne soient fort inférieurs au P. Ragueneau, surtout pour le gouvernement. J'ajoute qu'aucun d'eux n'a encore été Supérieur : et pourtant il semble expédient de ne choisir , pour le mettre à notre tête , qu'un de ceux qui sont ici. Nous envoyer de France un Supérieur, qui ne connaîtrait ni les hommes ni les choses, serait l'exposer à faire, aux dépens de la Mission, des expériences fâcheuses.
Toutes ces raisons , je les ai déjà présentées l'année dernière au R. P. Provincial. Maintenant je crains d'arriver trop tard, et que le changement du P. Ragueneau ne soit décidé. Si cependant il
n'y a rien de fait, je conjure et supplie Votre Paternité, autant que je puis, de le continuer dans sa charge. Les temps ne seront pas toujours les mêmes, et les difficultés présentes s'applaniront. Un autre dans trois ans pourra prendre sa place, si ce n'est pas avec le même succès , certainement avec moins d'inconvénient et de danger.
Cette grâce est la seule que j'ose solliciter de Votre Paternité , bien disposé d'ailleurs à tout accepter de sa main, puisqu'après tout, je ne désire que la plus grande gloire de Dieu. Je termine cette lettre en vous priant de vouloir bien m'accorder votre bénédiction et me croire, de Votre Paternité ,
• Le très-humble et très-obéissant serviteur en Notre-Seigneur.
Jean de BRÉBEUF.
De la résidence de Sainte-Marie aux Hurons, en la Nouvelle-France, le 2 juin 1648.
LETTRE DU P. PAUL RAGUENEAU AU T. R. P. VINCENT CARAFA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS A ROME.
(Traduite du latin sur l'original conservé à Rome.)
De Sainte-Marie aux Hurons , le 1er mars 1649.
Mon Très-Révérend Père ,
Pax Christi.
J'ai reçu la lettre de Votre Paternité en date du 20 janvier 1647; quant à celle qu'elle pourrait m'avoir adressée dans le courant de l'année 1 648, elle ne m'est pas encore parvenue. Votre Paternité nous fait part du plaisir que lui causent les nouvelles de notre Mission auprès des Hurons, et dans sa bonté toute paternelle , elle veut bien descendre jusqu'aux plus humbles détails et nous demander un compte exact de tout
Nous sommes ici dix-huit Pères. Nous avons avec nous quatre coadjuteurs , vingt-trois domestiques qui ne nous quittent jamais , et sept autres dont le temps de service n'est point déterminé ; ces derniers seuls reçoivent des gages; de plus, nous
avons quatre enfants et huit soldats. Le naturel belliqueux et féroce des Sauvages qui nous environnent, nous ont obligés à réunir un si nombreux personnel. En effet, pour ne pas voir périr en un instant et nous et nos travaux , et s'éteindre la foi chrétienne qui commence à se répandre au loin dans ces contrées, il a fallu chercher des aides, dont les uns s'occupassent des affaires domestiques, les autres labourassent la terre , élevassent des travaux de défense, et, au besoin, marchassent au combat. Les années précédentes , notre Résidence que nous avons nommée, la maison Sainte-Marie, était protégée d'une multitude de villages habités par les Hurons nos amis, et nous avions moins à craindre pour nous-mêmes les incursions de l'ennemi que pour nos défenseurs; aussi malgré notre petit nombre , vivions-nous dans un état assez tranquille. Mais depuis lors, la face de nos affaires, comme aussi de tout le pays, a bien changé. Les Hurons ont été défaits dans une multitude de combats; leurs travaux de défense, à l'abri desquels nous nous reposions, ont été emportés, ravagés par le fer et le feu , et les pauvres Sauvages ont été contraints de reculer et de chercher ailleurs une retraite. Il en est résulté que notre Résidence se trouve au point le plus avancé et à la vue de l'ennemi; de là, pour nous, la nécessité de nous défendre
et d'appeler à notre aide le secours d'un plus grand nombre de bras.
Les français, qui sont avec nous, gardent notre Résidence de Sainte-Marie, ou notre fort, comme vous voudrez l'appeler. Pendant ce temps-là, nos Pères font des excursions chez les Hurons dispersés cà et là, jusque dans les villages des Algonquins, à une grande distance de nous. Chaque missionnaire est tout entier à son travail et n'a à s'occuper que du ministère de la parole; le soin des choses temporelles est entièrement laissé à ceux qui restent à la maison. Entre leurs mains, tout se trouve dans un état si prospère , que bien que notre nombre se soit grandement accru, et que nous espérions encore de nouveaux secours en hommes, et en particulier des Pères de notre Compagnie, il n'est pas nécessaire d'augmenter les secours en argent qu'on nous donne. J'ajoute même que les dépenses deviennent moindres de jour en jour , et que chaque année nous faisons diminuer la quantité des provisions alimentaires , qu'on nous a coutume de nous expédier. Nous pouvons en effet nous suffire presque entièrement à nous-mêmes, au moyen des productions du pays. Et puisque j'en suis sur ce sujet, je dois dire qu'il n'en est pas un seul parmi nous, qui ne sente et ne comprenne l'amélioration qui s'est opérée dans cette partie; nous n'avons
plus de ces privations, qui, les années précédentes, étaient si dures et paraissaient même intolérables. La chasse et la pêche sont plus abondantes que par le passé; de plus, nous avons outre la graisse des poissons et les œufs de nos poules, de la viande de porc, du laitage et même des bœufs. J'entre dans ces détails pour obéir aux ordres de Votre Paternité qui les a demandés.
Les affaires de la religion , sous beaucoup de rapports, réussissent au-delà de nos espérances. L'année dernière, nous avons fait dix-sept cents baptêmes ; je ne fais pas entrer dans ce nombre les baptêmes administrés par le P. Antoine Daniel , dont le chiffre ne nous est pas encore suffisamment connu. Et il ne faut pas s'imaginer que nos chrétiens, pour être des Sauvages, soient incapables de goûter les choses de la piété et de s'attacher à nos mystères. Plusieurs sont sincèrement pieux et assez avancés dans la spiritualité; j'en connais même dont la vertu , la dévotion , et la piété seraient dignes d'être enviées par les plus saints religieux. Aussi un témoin oculaire ne pouvait-il se lasser d'admirer le doigt de Dieu et de se féliciter lui-même d'avoir à travailler au milieu d'un pays ainsi favorisé des dons du Ciel.
Nous avons onze Missions : huit chez les Hurons, trois chez les Algonquins; autant de Pères, choisis
parmi les plus anciens, se partagent le travail. Quatre autres apprennent la langue ; ce sont ceux qu'on nous a envoyés Tannée dernière ; nous les avons donnés, comme compagnons, à ceux des missionnaires dont le travail est plus étendu. Trois Pères seulement restent à la maison , le Préfet des choses spirituelles , le Procureur, qui est en même temps Ministre, et un autre Père, chargé de prendre soin des chrétiens qui arrivent de tous côtés à la Résidence. Vous saurez en effet que, malgré notre pauvreté, nous venons en aide à nos Sauvages; c'est nous qui soignons leurs maladies, non-seulement celles de l'âme , înais aussi celles du corps. Et , je puis le dire, c'est un grand avantage pour notre religion. L'année dernière, nous avons ainsi donné l'hospitalité à plus de six mille hommes. N'est-ce pas là tirer le miel de la pierre et l'huile du rocher, que nous, au milieu d'une terre étrangère et d'une solitude affreuse , nous avions pu non-seulement fournir à nos besoins, mais encore à ceux d'une multitude nécessiteuse ? Je raconte ces faits pour montrer à Votre Paternité combien est grande la libéralité divine à notre égard. Cette année , la famine a désolé et désole encore présentement tous les villages environnants; nous seuls avons été préservés du fléau. Il nous reste même assez de provisions pour vivre facilement encore trois ans.
Une seule chose peut détruire l'heureux état de cette Eglise naissante et arrêter le cours de la religion chrétienne, c'est la crainte de la guerre et la fureur de nos ennemis. De jour en jour, nos terreurs deviennent plus vives, et je ne vois pas de quel côté peuvent nous venir des secours, si ce n'est de Dieu seul. Le dernier désastre, dont les Hurons ont été victimes , a été le plus affreux de tous ; il arriva l'année dernière au mois de juillet 1648. La plus grande partie de la nation avait pris la route de Québec pour traiter les affaires de son commerce avec les français; d'autres s'étaient dispersés çà et là, appelés par leurs différentes occupations 5 d'autres enfin étaient partis d'un autre côté , pour faire une expédition militaire. L'ennemi profite de ces circonstances, accourt à l'improviste, s'empare de deux villages et les livre aux flammes, en accompagnant ces violences des actes ordinaires de cruauté. Les femmes et les enfants furent emmenés en captivité; aucun âge ne fut épargné.
L'un de ces villages portait le nom de St-Joseph, et était une de nos plus importantes Missions; il avait une église; les habitants étaient déjà formés aux mœurs chrétiennes; et la foi avait jeté de profondes racines parmi eux* A la tête de cette Eglise, se trouvait le P. Antoine Daniel, homme d'un grand cœur, d'une grande patience, mais surtout
d'une incomparable mansuétude. Il venait, selon sa coutume, de célébrer dès le matin le saint Sacrifice de la Messe, et les chrétiens, qui étaient venus en assez grand nombre, assister aux divins mystères, n'avaient pas encore quitté l'Eglise , lorsque les clameurs de l'ennemi se font entendre et jettent partout l'épouvante. Les uns courent aux armes; les autres prennent la fuite ; partout la terreur : partout les gémissements. Le P. Antoine Daniel vole partout où le danger est plus pressant; il anime le courage des siens et il parle avec tant de force du mépris de la mort, des joies du paradis, qu'il communique, non-seulement du cœur aux Chrétiens, mais même la foi à ceux qui n'étaient pas encore baptisés. Un grand nombre demandèrent le baptême; et le Père ne pouvant suffire à le leur conférer à chacun en particulier, trempa son mouchoir dans Peau, et l'agitant ensuite, il baptisa cette multitude par aspersion .
Pendant ce temps, la fureur des ennemis continuait à sévir; les projectiles volaient de tous cotés; et plusieurs de ceux qui s'étaient jetés à terre pour recevoir le baptême, furent frappés de blessures mortelles. Les autres prennent aussitôt la fuite. Pour lui, uniquement occupé du salut des âmes, et oublieux de sa sûreté, il parcourt le village, cherchant les vieillards, les malades, les enfants
— "240 — qui n'étaient pas encore baptisés; il pénètre dans les cabanes et remplit tout de son zèle. Enfin il se dirige vers l'église; il y trouve une multitude de chrétiens et de catéchumènes, attirés les uns par l'espérance des joies du ciel , les autres par la crainte des tourments de l'enfer. Jamais on ne pria avec plus de ferveur; jamais on ne donna plus de signes d'une foi vive et d'une pénitence sincère. Il baptise les uns, absout les autres de leurs péchés , les enflamme tous du feu de la charité. Il leur répétait sans cesse cette parole : « Mes frères, nous serons aujourd'hui en paradis; croyez-le, espérez-le; car Dieu vous aime de toute éternité. »
Mais déjà l'ennemi avait escaladé les retranchements et mis le feu aux cabanes ; tout le village était en flammes. Une proie riche et facile attendait les vainqueurs à l'église ; c'étaient des femmes, des vieillards et des enfants. Ils y courent aussitôt, en faisant entendre, selon leur coutume, de grandes vociférations. Aces hurlements, les chrétiens ont reconnu l'approche des ennemis. Le P. Antoine leur dit de prendre la fuite par l'issue qui est encore demeurée libre. Pour lui , comme un bon pasteur , il s'avance à la rencontre de l'ennemi pour arrêter sa marche. Il est seul et sans armes, mais il est rempli d'une force toute divine; il est fort comme un lion, lui qui toute sa vie fut doux comme une colombe. On peut
bien en effet lui appliquer ces paroles de Jérémie : Dereliquit ut leo umbraculum suum , quia facta est terra eorum in desolationem , a facie iras columbœ , a facie irœ furoris Domini. Enfin , il est frappé d'un coup mortel et percé d'une multitude de flèches; aussitôt, invoquant le nom de Jésus, il rend à Dieu son âme , qu'il venait , comme le Bon Pasteur, d'offrir pour ses brebis. Les barbares exercèrent leur basse fureur sur son corps privé de vie ; tous , jusqu'au dernier , vinrent le frapper à leur tour. Puis on mit le feu à l'église , et on y jeta le cadavre; tout fut brûlé ; on ne trouva pas même un ossement : pouvait-il avoir un plus noble bûcher ?
Or, pendant qu'il retarde ainsi , même après sa mort , la course des ennemis, un grand nombre des siens put se mettre en lieu de sûreté. Les vainqueurs en atteignirent cependant quelques-uns, particulièrement les femmes , dont la course était retardée par le poids de leurs enfants qu'elles portaient entre leurs bras; d'autres furent trahies dans leurs retraites par les cris de ces innocentes créatures, incapables de comprendre leurs dangers.
Le P. Antoine Daniel était depuis quatre ans dans cette Mission de Saint- Joseph. Il y avait produit le plus grand bien ; il semblait fait pour convertir ces peuples ; mais il était mûr pour le ciel. C'est le premier de nos Pères que nous perdons ici. I. 16
Sa mort fut inopinée, mais elle ne fut pas imprévue; car il avait toujours vécu de telle sorte , qu'il était toujours prêt à mourir. Du reste , dans sa mort ellemême apparut un trait remarquable de la divine bonté à son égard. Il avait achevé au commencement du mois de juillet sa retraite de huit jours dans notre Résidence de Sainte-Marie; et dès le lendemain , sans vouloir prendre le moindre repos , il était retourné en toute hâte à sa Mission.
Le P. Daniel était né à Dieppe , de parents honnêtes et pieux ; entré dans la Compagnie , en 1 621 , à l'âge de vingt-et-un ans, il fut admis à la profession des quatre vœux en 1 640. Il mourut le 4 juillet 1648. C'était un homme remarquable, un véritable enfant delà Compagnie; plein d'humilité, d'obéissance , d'union à Dieu; d'une patience invincible, et d'un courage à toute épreuve, au milieu même des circonstances les plus difficiles. C'était pour tous les Nôtres un modèle achevé de toutes les vertus ; il a été regretté de tous , même des infidèles. C'est maintenant, nous l'espérons , un protecteur trèspuissant de toutes ces contrées.
Un de nos Missionnaires , vénéré de tous pour sa grande vertu , et d'une humilité à toute épreuve y le P. Joseph-Marie Chaumonot, assure avoir vu deux fois le P. Daniel après sa mort. La première fois , ce fut dans un moment où tous les Pères étaient réunis,
selon l'usage , pour traiter entr'eux des affaires de Ja Mission. Le P. Chaumonot vit au milieu de l'assemblée le P. Daniel qui aidait les Pères de ses conseils , et les remplissait d'une force surnaturelle; son visage était plein de majesté et d'éclat. Le P. Chaumonot lui demanda pourquoi la divine bonté avait permis que son corps fût si indignement traité par les barbares , et pourquoi les flammes l'avaient entièrement consumé , en sorte qu'on n'en pût retrouver aucune partie, pas même un peu de cendre. Le Seigneur est grand, répondit le P. Daniel, et digne de louanges. Pour me dédommager de cette mort ignominieuse , il m'a donné de délivrer grand nombre d'âmes du Purgatoire pour partager mon triomphe.
Je m'arrête ici, et pour ne pas dépasser les bornes d'une lettre, je n'ajoute plus qu'un mot, par lequel j'aurais dû commencer. L'état de notre maison et même de toute la Mission est tel, que je ne crois pas qu'on puisse rien ajouter à la piété , à l'obéissance, à l'humilité , à la patience , à la charité , à la parfaite régularité de tous les Nôtres. Nous n'avons tous véritablement qu'un même cœur, une même âme et un même esprit, qui est celui de la Compagnie. Nos domestiques eux-mêmes, les enfants et les soldats , tous travaillent avec le plus grand zèle au salut de leur âme. Ici, le vice est inconnu; ici,
règne la vertu ; c'est vraiment la maison de la sainteté. C'est ce qui fait notre joie, notre tranquillité , notre assurance au milieu des périls de guerre qui nous menacent. En quelque manière que Dieu veuille disposer de nous, soit pour la vie, soit pour la mort, ce sera là notre consolation d'appartenir au Seigneur et de lui appartenir pour toujours.
Pour obtenir cette grâce , nous vous demandons tous votre bénédiction, et pour les Nôtres, et pour toute la mission. Plus que tous les autres j'en ai besoin, moi le plus indigne de nos serviteurs, mais aussi
de votre Paternité ,
le très-humble et très-dévoué nls en Notre- Seigneur,
Paul RAGUENEAU,
De la Résidence de Sainte-Marie, aux Hurons, en la Nouvelle-France, le 1er mars 1649.
LETTRE DU P. JACQUES BUTEUX AU T. R. P. VINCENT CARAFA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, A ROME.
(Traduite du latin sur l'original conservé à Rome.)
Des Trois-Rivières, le 21 septembre 1649.
Mon Très-Révérend Père ,
Pax Christi.
C'est le 30 septembre (1648) que nous avons reçu la lettre de Votre Paternité. Elle ne pouvait venir plus à propos ; car nous étions au milieu des tribulations : au dehors, des Sauvages, ennemis des chrétiens, nous menaçant de la guerre ; au dedans, la crainte de nous voir séparer de nos nombreux néophytes. Mais celui qui console les humbles nous a consolés par la lettre de Votre Paternité ; elle nous faisait espérer de nouveaux ouvriers : ils sont déjà arrivés. De plus , elle promettait de faire dire des messes pour nous dans toute la Compagnie. Que si jamais nous avons eu besoin de ces prières , c'est bien à présent ; car nous sommes exposés , si Dieu n'éloigne de nous ce malheur, à subir les mêmes tourments et les mêmes cruautés que nos Pères ont déjà éprouvés chez les Hurons. En effet, dans cette
Résidence des Trois-Rivières , où nous donnons nos soins aux Français et aux Sauvages , nous n'avons point d'autres forts que des forts en bois, d'autres remparts que des marais desséchés, où l'on peut aisément mettre le feu, d'autre maison qu'une cabane. Si Dieu, dans sa bonté, veut m'exposer, tout pécheur que je suis , à la fureur de ces barbares , je livrerai volontiers ma vie pour la gloire de Dieu et le salut de mon troupeau *. Du reste, ces dispositions sont celles de tous les Nôtres qui habitent ici , des Pères , des Frères et même des domestiques. Nous sommes en tout cinq Jésuites ; trois Prêtres et deux Frères ; de plus , nous avons six domestiques dont les services nous sont grandement utiles pour cultiver la terre et aider les Sauvages dans leurs travaux. Je me prosterne avec tous mes néophytes aux pieds de Votre Paternité pour en recevoir sa bénédiction , et je suis
de Votre Paternité , le très-humble serviteur en Jésus-Christ, Jacques BUTEUX.
Aux Trois-Rivières , le 21 septembre 1649.
* Moins de trois ans après , le 10 mai 1652 , le vœu du P. Buteux était exaucé : il tombait sous les coups des Iroquois.
LETTRE DU P. PAUL RAGUENEAU AU T. R. P. VINCENT CARAFA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, A ROME.
(Traduite du latin sur l'original conservé à Rome.)
De Sainte-Marie des Hurons , le 13 mars 1650.
Mon Très-Révérend Père ,
Pax Christi.
L'année dernière , il ne nous est venu aucune lettre d'Europe; nous n'avons pas même reçu de Québec une réponse aux nôtres, où nous donnions cependant d'amples détails sur l'état de notre mission. La main du Seigneur continue à s'appesantir sur nous. Nous ne nous en plaignons pas, et nous ne disons point : Ayez pitié de nous, vous du moins qui êtes nos amis. Au contraire , nous nous réjouissons dans nos souffrances, parce que c'est pour notre bien et pour celui de tout notre troupeau que Dieu permet ces afflictions. Dans mes dernières lettres, j'ai fait part à Votre Paternité de la précieuse mort ou plutôt du martyre des Pères Antoine Daniel, Jean de Brébeuf, et Gabriel Lallemant, que les barbares Iroquois ont arrachés à cette Eglise
naissante, et cruellement massacrés avec un grand nombre de chrétiens.
Vers la fin de cette même année 1 640, deux autres Pères ont été tués de la même manière, au milieu de leurs Missions : le P. Charles Garnier, homme vraiment apostolique et doué de toutes les qualités les plus heureuses pour évangéliser ces peuplades , et le P. Noël Chabanel, son compagnon, venu de la province de Toulouse. Le premier fut massacré le 7 décembre , au milieu d'un village que les Iroquois vainqueurs venaient d'envahir et de livrer aux flammes. Le second périt le lendemain , jour de l'Immaculée Conception : on ignora l'auteur de sa mort. Est-ce un ennemi, ou ne serait-ce point plutôt un traître apostat qui aurait frappé le Père au milieu des bois où il était obligé de s'enfuir, pour s'emparer de ses misérables vêtements ? Une autre fois je vous donnerai plus de détails sur ces différents meurtres.
La famine et la contagion ont ajouté leurs ravages à ceux de la guerre ; un grand nombre de sauvages périssent misérablement. On déterre les cadavres, et les frères se nourrissent de la chair de leurs frères, les mères de la chair de leur fils , et les enfants de celle de leurs pères et mères. Cet affreux spectacle s'est vu plus d'une fois ; nos sauvages n'ont pas moins de répulsion pour ces horribles mets que les Européens; mais la faim ne réfléchit pas. Le dirai-
je ? comme il est marqué dans l'Ecriture : Jmplexati sunt stercora. Heureux qui pouvait se repaître d'une poignée de glands , que l'excès du besoin faisait trouver supportables.
Ce fléau , si funeste aux corps , est avantageux au bien des âmes. Jamais nous n'avons recueilli de si grands fruits de nos travaux ; jamais la foi n'a poussé de si profondes racines dans les cœurs; jamais le nom chrétien n'a été si glorieux. L'année dernière, nous avons baptisé plus de trois mille Sauvages. Nous touchons du doigt la vérité de cette parole de l'apôtre : Flagellât Deus omnem filium quem recipit.
Nous restons encore treize Pères dans cette Mission , avec quatre Frères coadjuteurs, vingt- deux domestiques qui ne nous quittent jamais , et onze autres, gagés pour un temps plus ou moins considérable, six soldats et quatre enfants : en tout soixante personnes. Tous sont pleins d'estime pour les choses du ciel et méprisent celles de la terre; je puis affirmer à Votre Paternité qu'il n'en est pas un qui n'adore Dieu en esprit et en vérité. C'est bien là la maison de Dieu, la porte du ciel.
Nous éprouvons la bonté paternelle de Dieu à notre égard ; car, entourés de tant de calamités, nous n'en sommes jamais atteints, rien ne nous manque ni pour l'âme, ni pour le corps; je ne dis
pas que nous ayions l'abondance; mais nous avons de quoi nous sustenter en menant une vie frugale. Bien plus , la libéralité du Seigneur nous a donné les moyens de subvenir charitablement aux besoins de nos pauvres chrétiens : il n'y en a guère dans les bourgs qui ne vivent de nos aumônes , et plus d'un, en mourant, confessait qu'il nous était plus redevable qu'à qui ce fût. Si bien , que l'on nous appelle publiquement les Pères de la patrie , et ce n'est pas sans raison ; tout cela tourne au profit de la religion chrétienne. Pour l'avenir, nous comptons sur la Providence; à chaque jour suffit son mal.
Cependant nous avons deux grands sujets de craindre la ruine de cette Mission : d'un côté les Iroquois , nos ennemis ; de l'autre , le manque prochain de vivres. Nous ne voyons pas trop comment nous pourrons obvier à ce dernier inconvénient. Nos Hurons ont été contraints, l'année dernière, d'abandonner non-seulement leurs cabanes et leurs villages , mais aussi leurs champs , par suite de continuelles défaites. Il nous a fallu, nous, pasteurs , accompagner notre troupeau dans sa fuite , et quitter notre résidence de Sainte-Marie et les terres cultivées par nos soins , qui promettaient une riche moisson. Que dis-je ? Nous-mêmes avons mis le feu à ce qui nous avait coûté tant de sueurs , de peur qu'un ennemi barbare ne se logeât dans la maison de
Dieu. Ainsi, en un moment, ont été consumés les fruits de dix ans de travaux , qui nous donnaient une espérance fondée de pouvoir désormais nous passer des secours de France. Dieu en a décidé autrement : présentement, notre maison est brûlée. Il a fallu chercher un asile ailleurs, et dans cette contrée étrangère , où nous sommes comme exilés , subir un exil nouveau.
En face du continent , à vingt milles environ de cette première Résidence de Sainte-Marie, est une île située au milieu d'un lac immense, qui mériterait plutôt le nom de mer. C'est là que s'arrêtèrent les Hurons fugitifs, au moins pour la plupart. Nous nous y arrêtâmes avec eux. Il fallut bâtir des cabanes dans ces lieux qui avaient jusque-là servi de repaire aux bêtes fauves, abattre des forêts vierges, construire enfin des forts pour protéger nos Sauvages aussi bien que nous. Non-seulement l'été, mais tout l'hiver furent consacrés à ces pénibles travaux. Aussi, sommes-nous de ce côté parfaitement à couvert et prêts à recevoir l'ennemi Nous ne nous sommes pas contentés , comme autrefois , d'une simple palissade; nous avons bâti un mur de pierres fort épais, aussi facile à défendre que difficile à escalader, à l'épreuve du feu et des machines de guerre, en usage chez les Iroquois.
Mais le plus rude de notre tâche n'est pas fait ;
il va falloir arracher les arbres et préparer la terre à recevoir la culture .
En attendant , pour toute nourriture, nous avons un peu de blé, des racines et des herbages, et notre boisson, c'est l'eau du lac. Nous n'avons plus guères pour vêtements que des peaux de bêtes. Tsous n'avons gardé que dix poules , une paire de cochons , deux bœufs et deux vaches pour la reproduction , et du blé d'Inde pour un an. Tout le reste a été dépensé pour remplir le devoir de la charité chrétienne. Si nous avons conservé ce peu que je viens de dire, c'est que la charité n'agit pas à l'aveugle : il eût été imprudent de donner avec une sorte de prodigalité , sans rien réserver pour sustenter vaille que vaille des ouvriers qui se consument pour établir la foi et procurer le salut des âmes. Cependant , quand tout viendrait à nous manquer, nous espérons qu'avec l'aide de Dieu , le courage , la confiance en lui et la patience ne nous manqueront jamais : car la charité peut tout et souffre tout. Je puis le promettre , au nom de tous les Pères qui sont ici. Ils sont prêts à tout : croix , dangers , tortures auxquelles ils sont à chaque instant exposés, rien ne les effraie ; la mort même, ils la désirent; l'état de cette mission leur semble d'autant plus heureux que chacun voit de plus près sa croix , croix à laquelle il n'est au pouvoir d'aucun homme
de l'arracher : Dieu , parlant par la voix de l'obéissance, le pourrait seul.
Que Votre Paternité aime donc et bénisse ses enfants en Notre-Seigneur, puisque nous sommes les enfants de la Croix. Puissions-nous mourir sur cette bienheureuse Croix ! C'est le plus ardent de nos désirs, tout notre espoir, toute notre joie que personne ne saurait nous arracher!
Je suis
de Votre Paternité , Le très-humble et très-obéissant fils et serviteur,
Paul RAGUE1NEAU.
De la Résidence Sainte-Marie, dans l'île de Saint- Joseph aux Hurons , dans la Nouvelle-France , 13 mars 1650.
LETTRE ADRESSÉE PAR MESSIEURS LES ASSOCIÉS DE LA COM- PAGNIE DE LA NOUVELLE-FRANCE AU T. R. P. GÉNÉRAL
de la compagnie de jésus, a rome. (Copiée sur V autographe conservé aux archives du Jésus, à Rome.)
Paris, juin 1651.
Mon Très-Révérend Père ,
Dieu ayant voulu se servir de nous pour l'établissement de la Compagnie de la Nouvelle-France, dite Canada, qui n'a eu d'autre dessein que la gloire de Dieu par la conversion des peuples de ce pays, où nous avons contribué de nos soins , et de nos biens plus de douze cents mille livres, depuis vingt-deux ou vingt-trois années que cet établissement a commencé , et quoique les Pères de votre Compagnie n'ont pas seulement employé leurs personnes, mais leurs vies qu'ils ont libéralement sacrifiées pour ce saint œuvre, et à présent que cette colonie se forme et se rend nombreuse, nous avons estimé qu'il étoit nécessaire pour la consolation des habilants François et des Sauvages convertis, d'y avoir un Evêque que nous avons supplié
très-instamment la Reine de nous l'accorder , ce quelle a fait, et même promis d'en écrire à sa Sainteté ; et comme l'obligation principale que notre Compagnie et ces peuples ont à vos Pères, nous avons cru qu'il était à propos d'en avoir un d'entre eux pour être Evèque de ce pays. Ce qu'ayant été proposé au conseil des choses ecclésiastiques établi par Sa Majesté très-chrétienne , en présence du P. Paulin, confesseur du Roi , qui a sa place au conseil, il en a été nommé trois, qui sont les Pères Lallemant , Ragueneau et le Jeune , et renvoyé aux Pères de \otre Compagnie, pour le choix de l'un des trois , dont sans doute l'on vous écrira , bien que notre dite Compagnie n'aie nommé à Sa Majesté que le P. Charles Lallemant supérieur de la maison de Paris , lequel ayant été l'un des premiers qui s'est exposé dans les périls ordinaires pour la conversion des Sauvages, jusques à trois naufrages qu'il a soufferts en ces voyages, pour lequel M. de Lauzon, gouverneur du pays, et notre Compagnie, avons très-grande inclination , ce qui fait que nous supplions instamment V. P. nous faire la grâce d'agréer le choix de sa personne , dont la naissance , son emploi dans les charges et son mérite le rendent recommandable. V. P. nous pourroit objecter, celui qu'il a présentement de supérieur en la dite maison de
Paris; mais quand elle considérera qu'il faut du temps pour achever cette œuvre, avant qu'elle soit parfaitement établie, et que par ce moyen, il pourroit encore accomplir celui de sa supériorité; cela réussissant selon nos souhaits, le pays et notre Compagnie vous aurions très-grande obligation de tout le bien qu'il y pourra faire en cette dignité, priant la divine bonté de répandre ses bénédictions abondantes sur l'heureuse conduite de V. P., à laquelle nous sommes,
Mon Très-Révérend Père,
Vos très-humbles et très-obéissants serviteurs, Les Directeurs de la Compagnie de la Nouvelle-France,
DE LA FERTÉ, abbé de la Magdelaine, MARGONNE, ROBINEAU, FLEURIAU, DESPORTES, J. BERUYER.
CHEFFAULT, secrétaire de ladite Compagnie.
De Paris, au mois de Juin 1651 .
LETTRE DE MONSEIGNEUR FRANÇOIS DE LAVAL-MONTMO- RENCY, ÉVÊQUE DE PÉTRÉE, VICAIRE APOSTOLIQUE AU CANADA , AU T. R. P. GOSW1N NICKEL , GÉNÉRAL DE LA
compagnie de jésus, A rome. (Traduite du latin sur l'original conservé à Rome.)
Québec, août 1659.
Mon Révérend Père ,
Dieu seul qui sonde les cœurs et les reins, et qui pénètre jusqu'au fond de mon âme, sait combien j'ai d'obligation à votre Compagnie, qui m'a réchauffé dans son sein lorsque j'étais enfant, qui m'a nourri de sa doctrine salutaire dans ma jeunesse, et qui depuis lors n'a cessé de m'encourager et de me fortifier. Aussi je conjure Votre Paternité de ne point voir, dans cette expression de mes sentiments de reconnaissance, le simple désir de remplir un devoir de convenance; c'est du fond de mon cœur que je vous parle. Je sens qu'il m'est impossible de rendre de dignes actions de grâces à des hommes qui m'ont appris à aimer Dieu et ont été L. 47
mes guides dans la voie du salut et des vertus chrétiennes.
Si tant de bienfaits reçus dans le passé m'ont attaché à votre Compagnie , de nouveaux liens viennent encore resserrer ces relations affectueuses. Il m'est donné , en effet, mon Révérend Père, de partager les travaux de vos enfants dans cette mission du Canada , dans cette vigne du Seigneur qu'ils ont arrosée de leurs sueurs et même de leur sang. Quelle joie pour mon cœur de pouvoir espérer une même mort, une même couronne ! Le Seigneur sans doute ne l'accordera pas à mes mérites ; mais j'ose l'attendre de sa miséricorde. Quoi qu'il en soit , mon sort est bienheureux , et le partage que m'a fait le Seigneur est bien digne d'envie. Quoi de plus beau que de se dévouer, de se dépenser tout entier pour le salut des âmes? C'est la grâce que je demande , que j'espère , que j'aime.
J'ai vu ici et j'ai admiré les travaux de vos Pères; ils ont réussi non-seulement auprès des néophytes qu'ils ont tirés de la barbarie et amenés à la connaissance du seul vrai Dieu , mais encore auprès des français auxquels par leurs exemples et la sainteté de leur vie, ils ont inspiré de tels sentiments de piété , que je ne crains pas d'affirmer en toute vérité que vos Pères sont ici la bonne odeur de Jésus- Christ, partout où ils travaillent. Ce n'est pas pour
vous seul que je leur rends ce témoignage , mes paroles pourraient paraître suspectes de quelque flatterie; j'ai écrit dans les mêmes termes au souverain Pontife, au Roi très-chrétien et à la Reine sa mère, aux Illustrissimes Seigneurs de la Congrégation de la Propagande, et à un grand nombre d'autres personnes. Ce n'est pas que tout le monde m'ait approuvé également; vous avez ici des envieux ou des ennemis qui s'indignent contre vous et contre moi ; mais ce sont de mauvais juges qui se réjouissent du mal et n'aiment point les triomphes de la vérité. Daigne Votre Paternité nous continuer son affection ; du reste , en nous l'accordant , elle n'aimera rien en moi qui ne soit à la Compagnie. Car, je le sens, il n'est rien en moi que je ne lui doive , rien que je ne lui consacre. Je veux être à vous autant que je suis à moi-même ; je veux être tout à Jésus-Christ dans les entrailles duquel j'embrasse Votre Paternité , et je la prie de m'aimer toujours , comme elle le fait, d'un amour sincère. Que cet amour soit éternel !
Je suis de Votre Paternité Le très-humble et obéissant serviteur,
•j- François de LAVAL, évèque de Pétrée , Vicaire apostolique,
Québec, août 1659, Nouvelle-France.
LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT , DE LA COM- PAGNIE DE JÉSUS, AU P. R1PAULS (?) DE LA MÊME COMPA- GNIE , a dijon. (Provenant des archives de b- Université de Pont-à-Mousson.)
A Kébec de la Nouvelle-France, ce 20 octobre 1661.
Mon Révérend Père , J0
Pax Christi.
Puisque le bon Dieu m'a rendu un peu de santé , je donne avis à V. R. que , depuis celle que je lui écrivis le mois passé, les Iroquois des Onnontaguetonnous, chez lesquels j'ai demeuré presque trois ans,etay baptisé bon nombre de sauvages, nous ont ramené neuf de nos François captifs , avec assurance qu'au printemps prochain nous en reverrions un plus grand nombre.
Le P. Le Moyne, qui étoit parti d'icy le 20 de juillet avec d'autres Iroquois , pour leur remener de leurs gens que nous tenions prisonniers, nous écrit : \ ° qu'il a été très bien reçu et caressé ; 2 ' qu'on lui a desja basti une chapelle , où il fait fort paisiblement les fonctions d'un homme apostolique; 3° que
ce peuple, avec deux autres nations Iroquoises les plus nombreuses, redemande la paix avec nous, à cause d'un nouvel ennemi très-belliqueux qui leur a déclaré la guerre depuis peu ; 4° qu'il n'y a plus que deux nations de ces barbares , qui continuent d'avoir guerre avec nous, et que celles-cy mesmes sont aux prises avec trois autres peuples barbares , qui leur ont desja tué beaucoup de monde , N'avonsnous pas occasion de croire que le bon Dieu combat pour nous?
Si nostre Roy nous envoie encore cette année un secours assez considérable , M. d'Avaugour se promet bien d'exterminer ces deux petites peuplades ennemies , et puis d'envoyer aux autres de bonnes garnisons, pour les tenir en bride dans de bons forts que nous y ferons.
Le printemps prochain, ils (les Iroquois) prétendent de me remener avec eux, lorsqu'ils nous viendront rendre le reste de nos prisonniers, d'autant que tout le monde me regrette (à ce qu'ils disent) et notamment ceux que j'ay instruits en la foi.
Je prie très-instamment V. R. et tous nos RR. PP. de me recommander àDieu dans leurs SS. Sacrifices, afin que mes laschetez et infidélités ne me privent pas du bonheur d'aller encore un coup exposer ma chetive vie en ce pays infidèle , pour la conversion des âmes et honneur de mon Créateur. Ah! que je se-
rois obligé à Vos Révérences si elles m'obtiennent du bon Jésus la grâce de consommer le reste de mes jours en ce saint amploy.
Mon Révérend Père ,
de Votre Révérence, tres-humble et très obéissant serviteur en Notre-Seigneur,
Joseph-Marie CHAUMONOT, de la Compagnie de Jésus.