‹ Première mission des jésuites au Canada: lettres et documents in#B2editsChapitre 2 sur 11 · LETTRE DU P. BIARD , AU R. F. CHRISTOPHE RALTAZAR · texte numérisé non relu

LETTRE DU P. BIARD , AU R. F. CHRISTOPHE RALTAZAR

provincial de framce A paris. {Copiée sur l'autographe conservé aux Archives du Jésus à Rome.)

Mon Révérend Père ,

Pax Chris ti.

Enfin , par la grâce et faveur de Dieu, nous voicy arrivez à Port-Royal, lieu tant désiré, et après avoir paty et surmonté,pendant l'espace de sept mois,force contradictions et traverses, que nous suscitèrent à Dieppe quelques-uns de la prétendue religion , et sur mer, les fatigues, orages et tourmentes de Thyver, des vents et des tempestes. Par la miséricorde de Dieu et par les prières de Vostre Révérence et de nos bons Pères et Frères , nous voicy au bout de nostre course, et au lieu tant souhaité Voicy aussi la première commodité qui se présente pour escrire à Vostre Révérence , et lui faire sçavoir de nos nouvelles et de Testât auquel nous nous retrouvons. Je suis marry que le peu de temps de nostre arrivée en ce pays ne me permette pas d'en discourir, et comme je désirerais

plus amplement, et de Testât de cette pauvre n neantmoins je m'efforceray de vous descrire seulement ce qui s'est passé en nostre voyage, aussy tout ce qu'avons peu apprendre de ce p depuis que nous y sommes, selon que, je f tous nos bons seigneurs et amis avec Vostre rence (doivent) l'attendre et le désirer.

Et , pour commencer par le préparatif de i voyage, Vostre Révérence aura sceu l'effort que : deux marchants de Dieppe de la religion pr due , qui avoient charge de fretter le navire , empescher que n'y fussions reçus. Il y av< quelques années que ceux qui avoient coma et continué le voyage de Canada, avoient c quelques uns de nostre Compagnie pour s emp à la conversion de ce peuple là ; et le feu d'heureuse mémoire Henry le Grand avoit gné cinq cents escus pour le voyage des prei qui y seroient envoyés, quand le R. P. Enn Masse et moy, députés pour ce voyage, après i salué la Reyne Régente, entendu de sa propre . che le saint zèle qu'elle avoit de la conversio ces peuples barbares, reçu les susdicts cinq < escus pour nostre viatique, aydés aussi de la pi libéralité de Mesdames les Marquises de Guer ville, Verneuil et de Sourdis, partis de Paris, \ vasmes à Dieppe au jour que nous avait ass

— H — Monsieur dé Biancotirt, fils de Monsieur de Potrincourt, pour nous y prendre, Sçavoir le 27 d'Octobre

Les deux susdicts marchants, aussitost quil* ouïrent que deux Iesuites debvoient allei 4 au Canada , s'adressèrent à Monsieur de Biàncourt * et luy dénoncèrent que si lesdicts Iesuites entroient au navire, ils n'y vouloient rien avoir. On leur respon-* dît que la venue des Iesuites ne leur nuyroit en rien; que, Dieu mercy et la Reyne,ils a Voient moyen de pajrer leur pension sans grever aucunement leur fret. Ils persistent toute fois en leur négative; et quoy* que Monsieur de Sicoine , gouverneur de la ville , fort zélé catholique, s'en entremeslast de bonne affection , si ne pût-il rien obtenir d'eux. A cette cause, Monsieur Robbin *, le fils, autrement de Coloigne , associé avec Monsieur de Biancourt pour le voyage , se délibéra d'aller en Cour et déclarer à la Reyne cet accrochement; ce qu'il fit. La Reyne sur cela donna lettres addressantes à Monsieur de Sicoigne, à ce qu'il eust à déclarer la volonté du Roy à présent régnant , être telle, et avoir pareille-

* Charles de fiiencourt* écuyer, sieur de Sain t-Just et fils de M. de Poulrincourt. Il était alors âgé de dix-neuf ou vingt ans. (Lescarbot et Champlain.)

' Thomas Robin, ècuyer, sieur de Cologne, demeurant en la ville dé Paria. (Lescarbot.)

ment esté telle celle du feu Roy d'éternelle mem que lesdicts Iesuites allent en Canada ; et par ; entendissent les contrariants sur ce fait, qu' trouveraient en opposition contre le bon plais leur Prince. Les lettres estoient fort affectueuse plût à Monsieur de Sicoigne de mandera soy te consistoire, et leur en faire lecture. Si est-ce que tout cela, les marchants sus mentionnés ne vc rent en rien démordre; seulement fut accordé < laissant à part la question des Iesuites, on charge promptement le vaisseau , de peur que cet emb* et dispute n'apportastdu retardement au secours promptement debvoit estre donné à Monsieu Potrincourt.

Lors je pensois bien quasi toutes nos atte; estre mises au rouët , et ne sçavois quelle clef r en pourrait assez desgager. Mais Monsieur de loigne ne désespéra point; ains, se montrant d grâce toujours plus ardent à poursuivre pour no fit entendre en Cour, par un second voyage q fit, y avoir bien moyen de débouter les sus marchants , sçavoir-«st , en leur payant leur n chandise, et ainsi les dédommageant. Madame la Guercheville , dame de grande vertu , recogn< sant cet expédient, et jugeant n'estre convenu à la piété de la cour que pour si peu un c vre de Dieu fust arresté, et satan en eust ains

dessus, se délibéra de faire un queste pour mettre ensemble la somme de deniers requise , et le fist avec telle diligence et si heureusement , par la pieuse libéralité de plusieurs des Seigneurs et Dames de la cour , qu'elle assembla bientost quatre mil livres, et les envoya à Dieppe. Ainsy lesdits marchants furent exclus de tout le droict qu'ils eussent pu avoir sur le vaisseau , sans rien perdre , et nous y fusmes introduits.

Cet affaire et plusieurs autres qui survinrent dans l'aprest de nostre voyage , furent cause que ne pusmes partir de Dieppe avant le 26 janvier 1611 . Monsieur de Biancourt, jeune seigneur fort accomply et expert en la maryne, estoit nostre conducteur, et chef du vaisseau. Nous estions 36 personnes dans un navire appelé la Grâce de Dieu, d'environ soixante tonneaux. Nous n'eusmes que deux jours de bon vent ; au troisiesme , nous nous vismes subitement, par un vent et marées contraires, emportés jusques à 'cent ou deux cents pas des esquillons de Tislè d' Wytht, en Angleterre ; et bien nous en print que nous y rencontrasmes bon ancrage; sans cela resoluement c'estoit faict de nous.

Eschappés de là , nous relaschasmes à Hyrmice et depuis à Nieport ; en quoy nous consumasmes 1 8 jours. Le 1 6 de février , premier jour de cares-

me, un bon norouest s'elevant , nous donna moyeu de partir , et nous accompagna jusques hors de la Manche. Ors ont accoustumé les mariniers, venant à Port-Royal , de ne point prendre la droite route des isles Ouessants jusqu'au Cap de Sable, ce qui abrégerait beaucoup le chemin; car en cette façon, de Dieppe à Port-Royal , n'y auroit qu'environ mil lieues; ains leurcoustume est de descendre vers le Sud jusqu'aux Âçores, et de là tirer au grand banc, pour du grand banc, selon que les Vents se présentent , viser au Cap de Sable, ou bien à Campseaux, ou bien autre part. Ils m'ont dict que pour trois raisons ils descendent ainsi aux Açores : la première pour esviter la mer du nort , qui est fort haute, disent-ils; la seconde, pour s'ayder des vents du sud, qui volontiers reignentle plus ; la troisiesme*, pour assurer leur estime : autrement il est difficile qu'ils se recognoissent et dressent leur voyage sans erreur. Mais nulle de ces causes a eu effet quant à nous, qui neantmoins avons suivy cette coustume : non la première, parce que nous avons expérimenté tant de tempestes et la mer si rude, que je ne pense pas y avoir beaucoup de gain , nort ou sud, sud ou nort ; non la seconde , parce que souvent , quand nous voulions le Sud, le Nort souffloit , et à retours; non enfin la troisiesme, d'autant que nous ne pusmes point voir ces Açores, quoyque nous fussions

descendus jusqu'à 39 degrés et demy. Ainsi toute l'estime de «nos conducteurs s'embrouilla , et nous n'estions pas encore aux Açores du grand banc , quand quelques-uns opinoient que nous l'eussions desjà passé

Le grand banc aux molùes n'est pas, comme j'estimois en France, quelque banc de sablon ou terre qui apparoisse hors de la mer, ains est une grande lisière de terre soubs l'eau à 35, 40 et 45 brasses , large en quelques endroits de 25 lieues. On l'appelle banc, parce que c'est là premièrement où venant des abismes de l'océan , l'on trouve terre avec la sonde. Or, sur le bord de ce grand banc, les vagues sont d'ordinaire fort furieuses trois ou quatre lieues durant, et ces trois ou quatre lieues on appelle les Açores.

Nous estions environ ces Açores le mardy de Pasques, quand nous voicy en proue notre ennemy conjuré , l'Ouest, avec telle furie et opiniastreté , que peu s'en fallut que nous ne périssions. De huict jours entiers , il ne nous donna relascbe , adjoustant à sa malice le froid et souvent la pluie ou la neige.

Naviger en ce traject de la Nouvelle-France , si dangereux et si aspre, principalement en petits vaisseaux et mal munitionnez, est un sommaire de toutes les misères de la vie. Nous n'avions repos ni

jour ni nui et. Si nous pensions prendre 1 réfection , nostre plat subitement eschappoit < la tête de quelqu'un ; un autre tomboit sur i et nous contre quelque coffre, et tournebo avec d'autres pareillement renversez ; nostre ta versoit sur nostre lict, et le bidon dans nostre ! ou bien un coup de mer mandoit nostre plat.

Monsieur de Biancourt m'honoroitde tant, < couchois dans sa chambre. Une belle nuict qu'estant au lict nous pensions prendre qu repos, voicy qu'un gentil et hardy coup de me faussa les fermetures de lafenestre, la rompt et vient couvrir bien hautement ; autant en eu nous une autre fois de jour. En outre , le estoit si violent , et l'a esté plus de six sem durant , qu'à peine nous sentions nous d'en§ dissement et de gel. Le bon Père Masse a pati 1 coup. Il a demeuré quelques quarante jours mi sans manger que bien peu, et quasi sans bouge lict; encore vouloit-il jeusner avec tout cela. A Pasque , il meliora tousjours, Dieu mercy de en plus. Pour moy, j'estois gaillard, quand me plusieurs des matelots serendoient, et la Dieu gi je n'ay jamais tenu le lict pour mal que j'eusse.

Eschappés des tourmentes, nous entrasmes < les glaces sur les Açores du banc , degrez du 46. Aucunes des glaces sembloient des isles , au

des petits bourgs , autres des grandes églises ou dômes bien haults , ou superbes chasteaux : toutes flottoient. Pour les esviter , nous prismes au sud ; mais ce fut tomber, comme Ton dict, de Charybdis en Sylla, car de ces haults rochers , nous tombasmes en un pavé de basse glace , la mer en estant toute couverte autant que la vue pouvoit porter. Nous ne savions en passer ; et n'eust esté la hardiesse de M. de Biancourt, nos mariniers demeuraient sans expédient ; mais il fit passer outre, non obstant le murmure de plusieurs, par où la glace estoit plus rare, et Dieu, par sa bonté, nous assista.

Le 5 de may , nous descehdismes à Campceau , et eusmes le moyen d'y célébrer la sainte messe après tant de temps, et nous sustenter de ce pain qui nourit sans deffaut , et console sans fin. Depuis, nous costoyames terre jusqu'à Port-Royal , et y sommes arrivés à bons et heureux auspices le saint jour de Pencoste de bon matin, sçavoir est le 22 de may ', jour auquel le soleil entre dans les Iumeaux. Rostre voyage avoit duré quatre mois.

Il n'est possible d'exprimer l'ayse que reçurent de nostre arrivée Monsieur de Potrincourt et les siens, lesquels, durant tout cet hyver, se trouvèrent

* Champlain et Charlevoix, qui l'a copié, mettent à tort le 12 de juin.

en de très-grandes nécessités , comme je vous déclarer.

Monsieur de Potrincourt avoit accompagné fils revenant en France sur la fin de juillet 1 61 ( y estoit venu jusques au port Saint Iean ', ai ment dict Chachippé, distant du Port-Royal 70 h est et sud. Revenant et ayant redoublé le Ca Sable, se trouvant en la baye courante, accabl fatigues, il fut contraint décéder le gouvernail [ un peu dormir , donnant mandement à celuy succedoit de suivre toujours terre , jusqu'au profond de la Baye. Ce successeur, ne sçay p< quoy , ne suy vit pas le commandement, ains pei temps après changea, et abandonna terre.

Le sauvage Membertou, qui suy voit dans sa < loupe, fut estonné de cette route; néanmoins, i sçachant pas la cause, n'en imita pas l'exemple si n'en dit rien. Aussi arriva-t-il bientost à P Royal, là où M. de Potr incour erra par six sen nés en danger de se perdre; carie bonseigne s'estant esveillé, fut bien esbahy de se veoir pleine mer, à perte de terre, dans une chalou U avait beau regarder son cadran, car ne sçach

1 Lescarbot dit : « Son père le conduisit jusque au port d Hève, à cent lieues loin, ou environ du Port-Royal. » Ce qui donne à entendre que Chachippé, Port Saint-Jean et la Hère sont même chose.

quelle route son gentil gouverneur avoit tenu* , il ne pouvoit deviner ni où il estoit , ni où il conve* noit addresser. Un autre mal, sa chaloupe né pouvoit aller à la boline 1 , ayant esté, ne scay comment, brisée par les flancs. Ainsi, voulust-il ou non, il estoit nécessité à prendre toujours vent derrière.

Un tiers inconvénient et grief : ils n'avoient de vivres. Néantmoins , c'est un homme qui ne se rend pas facilement, et bonheur l'accompagne. Donc, en cette perplexité de route, il se détermina heureusement de prendre au nord , et Dieu lui envoya ce qu'il souhaitoit, un favorable Sud. Contre le mal de la faim, sa prudence luy servit ; car il avoit chassé et gardé certain nombre de cormorans '. Mais que) moyen de les rôtir en une chaloupe, pour les manger et garder ? De bonne fortune, il se trouva avoir quelque planche, sur laquelle il dressa un foyer , et ainsi rôtit son gibier , à l'ayde duquel il arriva à Pentegouët, anciennement la Norembegue, et de là aux Etechemins, puis à l'embouscheure du Port-Royal, où, par desastre, il pensa faire naufrage.

Il faisoit obscur quand il se trouva en cette

entrée, et ses gens commencèrent à lui contredire,

1 Aller à la bouline, c'est-à-dire tenir le plus près du vent * Le cormoran est un oiseau de mer, qui a le cou fort long, les pattes très-hautes, et qui vit de poisson.

niant assurément que ce fust l'embouscheure Port-Royal. Luy ouït volontiers les opinions de gens, et malheur qu'encore les suyvit-il , et aj prenant en bas de la Baye Françoise , il s'en roder bien loing à lamercy des vents et des man Cependant ses gens estoient bien en peine au P« Royal, et jà quasi tenoient-ils pour tout assuré q fust péri ; à cela aydoit le sauvage Membertou, affirmoit luy avoir veu prendre vers la mer à p< de vue ; d'où l'on inferoit, comme l'on croit aut facilement ce que l'on craint comme ce que 1 ayme, que puisque tels ou tels vents avoient rég il estoit impossible qu'avec une chaloupe, il eust ] eschapper. Et jà traitoit-on du retour en France, bien esbahis, et ensemble bien joyeux furentquand ils virent leur Thésée , revenu de Tau monde ; ce fut six semaines après son départ , même temps que M. de Biancourt arrivoit France, le retour duquel estoit attendu à Port-Ro pour tout Novembre de la même année 1 61 0. M on fut bien estonné, quand non seulement on n< vit pas à Noël , mais aussi on perdit espérance , cause de l'hiver, de le revoir avant la fin d'api ensuivant.

Cette fut raison pour quoy on se retrancha vivres ; mais ce retranchement profitoit peu , d'à tant que le Sieur de Potrincourt ne rabattoit ri

de ses libéralités vers les Sauvages , craingnant les aliéner de la foy chrestienne. C'est un seigneur vrayment libéral et magnanime , mesprisant toute recompense des biens qu'il leur fait; de manière que les Sauvages , quand par fois on leur demande pourquoy ils ne lui redonnent quelque chose pour tant de biens qu'il leur faict, ont de coustumes de respondre malitieusement : Endriès ninan metaij Sagamo : c'est-à-dire, Monsieur ne se soucie point de nos peaux de castor. Néantmoins ils envoyoient par fois quelques pièces d'orignac, qui aydoyent à toujours gagner le temps. Or , bon moyen pour espargner, voicy que, l'hyver venu, leur moulin se glace, et n'y avoit moyen de faire farine. Bon pour eux , qu'ils trouvèrent provision de pois et febves ; cette, fut leur manne et ambroisie sept semaines durant.

Là estoit venu Apvril, mais non pas le navire, et lors le moulin eut beau se glacer, car aussi bien n'y avoit-il rien pour la tremye. Que fera-on? la faim est un meschant mal. On se met à pescher sur eau, et fouiller soubs terre : sur eau, on eut des esplans et du harang; soubs terre , on trouva de fort bonnes racines , qu'on appelle chiqueU , et abondent fort en de certains endroits.

Ainsi contentoit-on aucunement cet importun créditeur; je dis aucunement parce que, le pain leur

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manquant, toute autre chose leur estoit peu, e faisoit-on estât que , si le navire ne venoit p< tout le mois de may , que Ton se mettrait par la co en recherche de quelques navires , pour repas au doux pays de froment et vignoble. C'estoyent gens de Monsieur de Potrincourt qui parloient air car pour luy, il avoit le courage, et si sçavoit bi les moyens de faire attendre jusques à la sa Iean.

11 n'en fut pas de besoing, Dieu mercy, < comme dict est , nous arrivasmes le 22 de may. si , à cette venue , l'allégresse de Monsieur Potrincourt et de ceux de l'habitation fut granc ceux là le pourront conjecturer , qui sçavent ce q c'est de la faim, du désespoir, de la crainte, de pat d'estre père, et veoir ses entreprises et travaux volleau.

Mous pleurasmes tous au rencontre, et nous es mions quasi songer; puis, quand nous fusmes un p< revenus et entrez en propos, cette question fut mi en avant, sçavoir : mon (de vrai) qui estoit le pi ayse des deux, ou M. de Potrincourt et les siens, c M. de Biancourt et nous. De vray, nous avions bi< tous le cœur bien eslargy, et Dieu , par sa miser corde, donna signe d'y prendre plaisir; car, apn la messe et le disner, comme ce ne fusse qu'allée < venue du navire à l'habitation et de l'habitation a

navire, chacun voulant caresser, et estre caressé de ses amis, comme après l'hyver on se resjouït du beau temps , et après le siège , de la liberté , il arriva que deux de l'habitation prindrent un cahot des sauvages pour aller au navire. Ces canots sont tellement faits que, si on ne s'y tient pas bien juste et à plomb, aussitost on vire; arriva donc que, voulant retourner dans le mesme canot du navire à l'habitation ne sçay comment ne charrièrent pas droict , et eux dans l'eau.

Le bonheur porta que pour lors je me promenois avec M. de iPotrincourt à la rive. Nous voyons l'accident, et, à nostre pouvoir faisions signe avec nos chapeaux à ceux du navire , de courir au secours; car de crier, rien n'eust proffité , tant le navire estoit esloigné , et le vent faisoit du bruit. Personne n'y prenoit garde du commencement; de manière que nostre recours fut a l'oraison , et de nous mettre à genou , n'y voyant autre remède; et Dieu eut pitié de nous. L'un des deux se saisit du canot renversé, et se jette dessus; l'autre , à la parfin, fut secouru d'une chaloupe, et tous deux ainsi retirez et sauvez nous comblèrent de liesse, voyant comme la bonté divine , par sa toute paternelle douceur, n'avoit point voulu permettre que le malin esprit nous enviast et funestast un si bon jour .A elle soit gloire à tout jamay s. Ainsy soit-il.

Or maintenant il est temps qu'arrivés par la j de Dieu en santé nous jettions les yeux sur le | et y considérions un peu Testât de la chrest que nous y trouvons. Tout son fondement siste après Dieu en cette petite habitation <j famille d'environ vingt personnes. Messire Flesche , vulgairement dict le Patriarche , en la charge, et, dans un an qu'il y a demeui baptizé quelque cent ou tant des Sauvages, mal a esté qu'il ne les a pu instruire corne eust bien désiré, faute de sçavoir la langue avoir de quoy les entretenir; car celui qui nourrit l'âme faut quand et quand qu'il se delibei sustenter leur corps. Ce bon personnage nous a beaucoup d'amitié , et a remercié Dieu de ne venue ; car il avoit jà de longtemps résolu de passer en France à la première commodité ; ce c est bien ayse de faire maintenant , sans le re d'abandonner une vigne qu'il auroit plantée.

On n'a pu jusques à maintenant traduire au 1 gage du pays la croyance commune ou symbe l'oraison de nostre Seigneur , les commandem de Dieu , les Sacremens et autres chefs totalem nécessaires à faire un chrestien.

Estant dernièrement au port Saint-Iean, je fus verty qu'entre les autres Sauvages , il y en ai cinq jà chrestiens. le prends de là occasion de l

donner des images, et planter une croix devant leur cabane, chantant un Salve Regina. le leur fis faire le signe de la croix ; mais je me trou vois bien esbahy , car autant quasi y entendoient les non-baptizés,que les chrestiens. le demandois à un chacun son nom debaptesme; quelques-uns ne le sça voient pas, et ceux-là s'appeloient Patriarches; et la cause est parce que c'est le Patriarche qui leur impose le nom; car ils concluent ainsy, il faut qu'ils s'appellent Patriarches, quand ils ont oublié leur vray nom.

Il y eut aussi pour rire, car lorsque je leur demandois s'ils estoient chrestiens , ils ne m'entendoient pas; quand je leur demandois s'ils estoient baptizés, ils me respondoient : Hetaion enderquir Vortmandia Patriarche; c'est à-dire : « Oui, le Patriarche nous a fait semblables aux Normans . » Or, appellent-ils Normans tous les Françoys hormis les Malouins , qu'ils appellent Samaricois , et les Basques qu'ils disent Bascua.

Le sagamo , c'est-à-dire le seigneur du port Saint- Iean , est un appelé Cacagous , fin et matois s'il n'y en a point en la coste ; c'est tout ce qu'il a rapporté de France (car il a esté en France) , et me disoit qu'il avoit esté baptizé à Bajonne, me racontant cela comme qui raconteroit d'avoir esté par amitié conduit à un bal. Sur quoy, voyant le mal , et

voulant esprouver si je luy esipouverois po conscience , je luy demandoi* combien il av< femmes. Il me respondit qu'il en a voit huict; fait, il m'en compta sept , qu'il a voit là près* me les désignant avec autant de gloire, tant s'ej qu'avec honte, comme si je luy eusse demande bien il avoit de fils légitimes.

Un autre, qui cherchoit plusieurs femmes, ce je luy dissuadasse , luy alléguant qu'il estoitc tien, me paya de cette response : Reroure .

Nortmandia : c'est à-dire Cela est bon pour autres, Norman s. Aussi ne voit-on gueres de < gement en eux après le baptesme La mesme vagine et les mesmes mœurs demeurent, ou s'en faut, mesmes coustumes, cérémonies, us, fa et vices , au moins à ce qu'on en peut sçavoir, point observer aucune distinction de temps, j< offices, exercices, prières, debvoirs, vertui remèdes spirituels.

Membertou, comme celuy qui hante le plus A Potrincourt dés long temps , est aussi le plus 2 et montre le plus de foy ; mais encore il se p de ne nous pas assez entendre , et desireroit d'< prescheu? , dit-il , s'il estoit bien instruict. G luy qui me fit l'autre jour une plaisante repai car, comme je luy enseignois son Pater, selo traduction que m'en a fait M. de Biancourt , si

que je lui faisois dire : Nui en caraco nae iquem esmoi ciscou ; c'est-à-dire, donne-nous aujourd'huy nostre pain qnotidien. • Mais, dit-il , si je ne luy demandois que du pain , je demeurerois sans origflac ou poisson. »

Le bon vieillard nous contoit avec grande affection comme Dieu l'assiste depuis qu'il est chrestien, et nous disoit que ce printemps, luy arriva de patir grande faim luy et les siens; que sur ce il luy souvint qu'il estoit chrestien , et par ce il pria Dieu. Après sa prière , allant veoir à la rivière , il trouva des esplans à suffisance. Et puisque je suis sur ce vieux sagamo, prémices de cette gentilité, je vous diray encore ce qui luy est arrivé cet hyver.

Il a esté malade , et ce qui est plus, jugé à mort par les aoutmoins ou sorciers du pays. Or est la coustumé que dès aussitost que les Aoutmoins ont sentencié la maladie ou plaie estre mortelle , dès lors le patient ne mange plus ; aussy ne luy donne-t-on rien. Ains , prenant sa belle robe , il entonne luymesme le chant de sa mort ; après lequel cantique , s'il tarde trop à mourir , on luy jette force seaux d'eau dessus, pour Tadvancer , et quelquefois Tenterre-t-on à demy vif. Or les enfants de Membertou , quoy que chrestien, se préparaient à user de ce beau devoir de pieté envers leur père; jà ils ne luy donnoient plus à manger, et luy ayant prius sa

belle robe de loutre, avoit, comme un chanté et conclu sa Nasnie ou chant funen chose Taffligeoit encore, c'est qu'il ne sça\ comment il debvoit bien mourir en chrest qu'il ne disoit point adieu à M. de Potrinco choses entendues, M. de Potrincourt vint luy remonstre et l'asseure qu'en despit c les Aoutmoins et Pilotois , il vivrait et recoi santé | s'il vouloit manger; ce qu'il estoit t faire , estant chrestien. Le bon homme crut sauvé; aujourd'huy il raconte cecy avec grai tentement, et remémore bien à propos cornu a misericordieusement en cela fait entendre lice et mensonge de leurs aoutmoins.

Je raconteray icy un autre faict du mesnu de Potrincourt, et qui a beaucoup proffité i cette gentilité. Un sauvage chrestien estoit a (marque de sa constance) il avoit mandé icy bitation , pendant sa maladie , qu'il se recoi doit aux prières. Après sa mort, les autres Sal se préparaient de l'enterrer à leur mode : leur est qu'ils prennent tout ce qui appartient au de peaux, arcs , utensiles, cabannes, etc. bruslei cela , hurlants , brayants avec certains clan sorceleries et invocations du malin esprit. M. trincourt délibéra de vertueusement resistei cérémonies. U met donc en armes toutes ses g<

s'en va aux Sauvages eu main forte, obtient par ce moyen ce qu'il demandoit , sçavoir est que le corps fiist donné à M. le Patriarche, et ainsi l'enterrement fut faict à la chrestienne. Cet acte , d'autant qu'il n'a pu estre contrarié par les Sauvages , a esté loué par eux, et l'est encores.

Lachappelle qu'on a eue jusque à maintenant, est fort petite, pirement accomodée, et en toutes façons incommode à tous exercices de religion. Pour remède, M. de Potrincourt nous a donné tout un quartier de son habitation, si nous pouvons le couvrir et accomoder. Seulement j'adjousteray encore un mot, que plusieurs seront bien ayses et édifiés d'ouïr.

Après mon arrivée icy à Port-Royal, j'ay esté avec M. de Potrincourt jusque aux Etechemins. Là, Dieu voulut que je rencontrasse le jeune du Pont de Sainct Malo, lequel ne sçays comment effarouché 1 , avoit passé toute l'année avec les Sauvages , vivant de mesme qu'eux. C'est un jeune homme d'une grande force d'esprit et de corps, n'y ayant sauvage qui courre , agisse ou pâtisse ou parle mieux que luy. Il estoit en grandes appréhensions de M. de

1 « L'année prochainement passée, il avoit été fait prisonnier par le Sieur de Potrincourt» d'où testant esvadé subtilement, il avoit esté contraint courrir les bois en grande misère. » {Relation imprimée.)

Potrincourt; mais Dieu me donna tant de croyance envers luy, que sur ma parole il vint avec moy dans nostre navire, et, après quelques submissions et debvoir rendu par luy, la paix fut faite au grand contentement de tous. Au départir, comme lescano* nades broyèrent , il me pria de luy assigner heure pour sa confession. Au lendemain matin, luy meâne prévint l'heure , tant il estoit en ferveur, et se confessa en Torée de la mer, en la présence de tous les Sauvages, qui s'émerveilloient d'ainsy le voira genoux devant moy si long temps. Depuis, il communia avec grand exemple, et puis dire que les larmes m'en vinrent aux yeux, et ne fus pas seul. Le diable fut confus de cet acte : aussy pensa-il subitement tout troubler l'aprés disnée suivante ; mais Dieu mercy , par l'équité et bonté de M. de Potrincourt, le tout a esté remis en son entier.

Voilà, mon Révérend Père, le discours de nostre voyage et des choses survenues tant en yceluy que devant celuy , et depuis nostre arrivée à cette-habitation. Reste maintenant à vous dire que la conversion de ce pays à l'Evangile, et de ce peuple à la civilité, n'est pas petite, ni sans beaucoup de difficultez; car en premier lieu, si nous considérons le pays, ce n'est qu'une forest, sans autre commodité pour la vie que celles qu'on apportera de France , et avec le temps on pourroit retirer du terroir, après qu'on

l'aura cultivé. La nation est sauvage , vagabonde , mal habituée , rare et d'assez peu de gens. Elle est, dis-je, sauvage, courant les bois, sans lettres, sans police, sans bonnes mœurs; elle est vagabonde, sans aucun afrest , ni des maisons ni de parenté, ni des possessions ni de patrie ; elle est mat habituée, gens extrêmement paresseux, gourmans, irréligieux, traîtres, cruels en vengeance, et adonnés à toute luxure, hommes et femmes, les hommes ayant plusieurs femmes et les abandonnant à autruy, et les femmes ne leur servant que d'esclaves qu'ils battent et assomment de coups, sans qu'elles osent se plaindre; et après avoir esté demy meurtries, s'il plaist au meurtrier, il faut qu'elles rient et luy fassent caresser.

Avec tous ces maux, ils sont extrêmement glorieux: ils s'estiment plus vaillans, que nous, meilleurs que nous, plus ingénieux que nous, et, chose difficile^ croire, plus riches que nous. Ils s'estiment , di$-je, plus vaillants que nous , se vantant qu'ils ont tué des Basques et Malouins, et fait beaucoup de mal aux navires, sans que jamays on en ait tiré vengeance, voulant dire que ce a esté faute de coeur. Ils s'estiment meilleurs : « Car, disent-ils, vous ne cessez de vous entrebattre et quereller l'un l'autre ; nous vivons en paix. Vous estes envieux les uns des autres, et détractez les uns des autres ordi~

3J — nairement; vous estes larrons et trompeurs estes convoiteux, sans libéralité et miseric quant à nous, si nous avons un morceau de nous le partissons entre nous. »

Telles et semblables choses disent-ils co nement, voyant les susdictes imperfections en ques-uns de nos gens; et, se flattent de o quelques-uns d'entre eux ne les ont si émin ne considérant (pas) qu'ils ont tous des vices coup plus énormes , et que la meilleure pai nostres n'ont pas mesme les vices susdicts, cluent universellement qu'ils vallent mieui tous les chrestiens. C'est l'amour propre q aveugle, et le malin esprit qui les séduit, ne pi moins que vous voyez en nostre France les voyés de la foy s'estimer et se vanter estre leurs que les catholiques, d'autant qu'en quel uns ils voyent beaucoup de vices , ne regar ni les vertus des autres catholiques, ni leurs beaucoup plus grands; ne voulant, comme C pes, avoir qu'un seul œil, et celuy fiché sui cuns vices de quelques catholiques , et jamay les vertus des autres,. ni sur eux, sinon po tromper.

Ils s'estiment aussi plus ingénieux, d'autant q nous voyent admirer aucunes de leurs manufacti comme œuvres de personnes si rudes et grossi*

et admirent peu ce que nous leur monstrons, quoy que beaucoup plus digne d'estre admiré, faute d'esprit. De là vient qu'ils s'estiment beaucoup plus riches que nous , quoy qu'ils soyent extrêmement pauvres et souffreteux.

Cacagous, duquel j'ai cy-devant parlé , a bonne grâce, quand il a un peu haussé le ton; car pour monstrer sa bonne affection envers les Françoys , il se vante de vouloir aller veoir le Roy, et luy porter un présent de cent castors, et fait estât, ce faisant, de le faire le plus riche de tous ses prédécesseurs. La cause aussy de ce jugement leur vient de l'extrême et bruslante convoitise de leurs castors qu'ils voyent régner en quelques-uns des nostres.

Non moins plaisant est le discours d'un certain Sagamo , qui ayant ouy raconter de M. de Potrincourt , que le Roy estoit jeune et à marier : « Peutestre, dit-il, luy pourray-je donner ma fille pour femme; mais, selon les us et coustumes du pays, il faudrait que le Roy lui fist de grands presens : sçavoir, quatre ou cinq barriques de pain , trois de pois ou de febves , un de petun , quatre ou cinq chapots de cent sols pièce, avec quelques arcs, flesches, harpons , et semblables denrées. »

Voylà les marques de l'esprit de cette nation, qui est fort peu peuplée, principalement les Soriquois et Etechemins qui avoysinent la mer, combien que L. 3

Membertou assure qu'en sa jeunesse il a veu monutz, c'est-à-dire des Sauvages aussi dru si que les cheveux de la teste. On tient qu'ils ainsi diminués depuis que les François ont c mencé à y hanter : car, depuis ce temps-là, il font tout l'esté que manger; d'où vient que,pre une tout autre habitude, et amassant des hume l'automne et l'hy ver ils payent leurs intempéries pleurésies, esquinances, flux de sang, qui les mourir. Seulement cette année, soixante en :

morts au Cap de la Hève , qui est la plus gra partie de ce qu'ils y estoient ; et neantmoins ] sonne du petit peuple de M. de Potrincourt o!&seulement malade , nonobstant toute l'indige qu'ils ont paty; ce qui a faict appréhender Sauvages que Dieu nous deffend et protège cou son peuple particulier et bien-aymé.

Ce que je dis de cette rareté d'habitants de a contrée, se doict entendre de ceux qui paroissenl la coste de la mer; car, dans les terres, principe ment des Etechemins, il y a force peuple, à ce qu dit. Toutes ces choses conjoinctes avec la diffici du langage, le temps qu'il y faudra consommer, despends qu'il y faudra faire, les grandes incomu ditez et labeurs et disettes qu'il faudra endun déclarent assez la grandeur de cette entreprise, les difficultés qui la pourront traverser. Tout

fois plusieurs choses m'encouragent à la poursuite d'icelle.

Premièrement l'espérance que j'ay en la bonté et providence de Dieu. Esaïe nous assure que le royaume de nostre Rédempteur doict estre recognu par toute la terre , et qu'il ne doict avoir ni antres de dragons, ni cavernes de basilisques, ni rochers inaccessibles , ni abysmes tant profonds que son humanité n'adoucisse, son salut ne guérisse, son abondance ne fertilise , son humilité ne surhausse, et enfin que sa croix ne triomphe victorieusement. Et pour quoy n'esperay-je que le temps est venu auquel cette prophétie doict estre accomplie en ces quartiers? Que si cela est, qu'y a-t-il de tant difficile que nostre Dieu ne puisse faciliter ?

En second lieu , je mets la considération du Roy nostre Sire. C'est un Roy qui nous promet rien de moindre que le feu Roy son père l'incomparable Henri le Grand. Cet oeuvre a commencé avec son reigne , et peut on dire que depuis cent années la France s'est approprié ce pays , ou en a si véritablement pris possession , ny tant faict, que depuis son reigne , que Dieu remplisse de toutes bénédictions. Il ne voudra permettre que son nom et ses armes paraissent en ces régions avec le paganisme, son authorité avec la barbarie, sa renommée avec la sauvagine, son pouvoir avec l'indigence ,

sa foy avec manquement, ses subjects sans ayd secours. Sa mère aussy , une autre Reyne Blanc visant à la gloire de Dieu , contemplera ces des et nouveliers siens , où , au commencement d Régence , le coutre de l'Evangile a par son mo ouvert quelque espérance de moisson , et souviendra de ce que le feu Roy, grand de sag< aussi bien que de valeur, prononça au Sieur Potrincourt venant en ce pays : « Allez , dit-il trace l'édifice; mon fils le bastira. » Ce que n supplions vostre Révérence de luy représenter ensemble le bon œuvre que leurs Majestés peu* faire en ces quartiers , si c'estoit leur bon playsii fonder et donner quelque honneste revenu à c résidence , de laquelle se pourrait s'epandre toute cette contrée ceux qui y seroyent eslevé entretenus.

Voylà le second fondement de nostre esperan auquel j'adjousteray la pieté et largesse que n avons expérimenté sur nostre départ ès-seigne et dames de cette tres-noble et tres-chrestiei cour , me promettant qu'ils ne voudront manq de favoriser de leurs moyens cette entreprise , p< ne perdre ce que desjà ils y ont employé , qui leur sert d'ares de gloire et de félicité imm telle devant Dieu.

M. de Potrincourt, Seigneur doux et équitab

vaillant , amé et expérimenté en ces quartiers , et M. de Biancourt son fils , imitateur des vertus et belles qualitez de son père , tous deux zélés au service de Dieu , qui nous honorent et chérissent plus que nous ne méritons, nous donnent aussi grand courage de nous employer en ceste ouvrage de tout nostre pouvoir.

Finalement, l'assiete et condition de ce lieu, qui promet beaucoup pour l'usage de la vie humaine, s'il est cultivé, et sa beauté, qui me fait esmerveiller de ce qu'il a esté si peu recherché jusques à maintenant , où est ce port où nous sommes , fort propre pour d'icy nous estendre aux Armouchiquois , Iroquois et Montagnes , nos voisins , qui sont grands peuples, et labourent les terres comme nous; ce lieu , dis- je , nous fait espérer quelque chose à l'advenir. Que si nos Souriquois sont peu , ils se peuvent peupler ; s'ils sont sauvages , c'est pour les domestiquer et civiliser qu'on vient icy ; s'ils sont rudes, nous ne devons point estre pour cela paresseux ; s'ils ont jusqu'ici peu profité , ce n'est merveille, ce seroit rigueur d'exiger si tost fruict d'un gref , et demander sens et barbe d'un enfant.

Pour conclusion , nous espérons avec le temps les rendre susceptible de la doctrine de la foy et religion chrestienne et catholique, et après, passer

pkis arant aux régions de deçà plus habitées et I tirées, comme dict est; espérance que noua payons sur la bonté et miséricorde de Dieu, le zèle et fervente charité de tous les gens de b qui affectueusement désirent le royaume de Dû particulièrement sur les sainctes prières de Voi Révérence et de nos RR. PP. et très-chers ] auxquels très-affectueusement nous nous recc mandons.

Du Port-Royal en la Nouvelle-France, cedixie* juin mil six cents onze.

Pierre BIARD.

LETTRE DU PÈRE ENNEMOND MASSE AU R. P. CLAUDE AQUA- VI VA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. {Traduite

sur l'original latin.)

Port-Royal, 10 juin 1611.

Mon Très-Révérend Père ,

PaxChristi.

Si Votre Paternité a vu avec plaisir ma lettre du 13 octobre, j'en ai éprouvé bien davantage à recevoir la sienne du 7 décembre ; d'autant plus que je suis le premier de la Compagnie qui ait reçu la première lettre que Votre Paternité ait jamais envoyée au Canada. Je prends ce fait comme un heureux augure , et je l'accepte comme venant du ciel, pour m'exciter à courir avec ferveur dans la carrière y afin de mériter et de recevoir le prix de cette vocation céleste, et enfin de me sacrifier moi-même plus promptement et plus complètement pour le salut de ces peuples.

Je vous l'avoue ; fai dit alors franchement à Dieu : Me voici : Si vous choisissez ce quily a de faible et de méprisable dans ce monde , pour ren-

verser et détruire ce qui est fort , vous trouv tout cela dans Ennemond. Me voici : envoyez-rr et rendez ma langue et ma parole intelligible, t que je ne sois pas barbare pour ceux qui meni dront.

Vos prières, j'en ai la confiance, ne seront sans succès, comme semble le présager notre arri ici, le très-saint jour de la Pentecôte. Nous som* faibles en Jésus-Christ , mais , je l'espère, nous vrons avec lui par la force de Dieu. Que Vc Paternité, je l'en conjure , obtienne par ses sain prières et ses saints sacrifices , que le Seign< accomplisse toutes ces choses en nous.

Le fils indigne en Jésus-Christ de la Compag de Jésus.

Ennemond MASSE.

Port-Royal, dans la Nouvelle-France, le 1 juinl 61

LETTRE DU P. PIERRE BIARD , AU T.-R. P. CLAUDE AQUA- VIVA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. (Traduite

sur Voriginal latin.)

Port-Royal, 11 juin 1611.

Mon Très-Révérend Père ,

Pax Christi.

Après quatre mois d'une navigation vraiment très-pénible et très-périlleuse , nous sommes enfin arrivés , grâce à la protection de Dieu et aux prières de Votre Paternité, à Port-Royal, dans cette Nouvelle-France, terme de notre voyage.

Nous avons en effet quitté Dieppe le 26 janvier de cette année 1611 , et nous sommes arrivés cette même année le 22 mai. Je donne en français au R. P. Provincial la relation de toute notre entreprise et de l'état où nous avons trouvé les choses ici. C'est ce qui me paraissait plus urgent et plus utile , puisque j'étais dans l'impossibilité de le faire en même temps en latin. Je ne me suis pas encore arrêté huit jours à Port-Royal , et tout le temps est

absorbé par des interruptions continuelles e les nécessités de la vie. Au reste, le P. Masse et nous nous portons assez bien , grâce à Dieu : il nous a fallu prendre un serviteur pour les tra matériels. Nous ne pouvions nous en passer un grand détriment pour l'esprit et pour le co

M. de Potrincourt , qui commande ici au no Roi , nous aime et nous estime en proportion < piété.

A la première occasion nous nous empresse) avec la grâce de Dieu , de dire quelles sont espérances de succès.

Le vaisseau s'est déjà éloigné. Je vais être o d'aller le rejoindre en canot , pour qu'il ne ] sans mes lettres.

Je conjure Votre Paternité , par les mérite Jésus-Christ , de se souvenir de nous et de ces trées très-solitaires , et de venir à notre sece autant qu'elle le pourra, non-seulement po moyen des prières trèsrferventes de notre Cou gnie , mais aussi par la bénédiction et les fav de notre Saint-Père le Pape (comme je les ai

Assurément nous semons dans une grande ] vreté et dans les larmes; daigne le Seigneur i accorder de moissonner un jour dans la joie. C ce qui arrivera , comme je l'espère et comme je

dit, grâce aux prières et aux bénédictions de Votre Paternité , que je sollicite humblement ,

de Votre Paternité , Le fils et serviteur indigne ,

Pierre BIARD, S. J.

A Port-Royal , dans la Nouvelle-France, ou Canada , le 1 1 de juin 1 61 1 .

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