‹ Premières consequences de la guerreChapitre 54 sur 100 · L AUTRICHE PENDANT LA GUERRE · texte numérisé non relu

L AUTRICHE PENDANT LA GUERRE

mort ont été prononcées. C'est ainsi qu'un de mes amis a été condamné à mort pour avoir écrit une poésie. Un de mes coi> lègues a été fusillé sur-le-champ pour avoir prononcé un discours contre l'État.

Malgré la plus rigoureuse censure, les dissensions politiques n'ont cessé de régner en Autriche pendant la guerre. Voici par exemple la description d'une séance au parlement hongrois :

Un vacarme infernal, une tempête, un délire furieux se déchaînèrent, assourdissant les auditeurs qui ne pouvaient plus Hea. entendre. Des injures qui n'avaient jamais retenti dans aucun parlement volèrent à l'adresse- du président du conseil... Aucun rappel à l'ordre ne put modérer cette rage. Les insultes étaient proférées par des bouches déformées par la fureur, et accompagnées de gestes qui eussent fait croire que les députés se battaient avec quelque adversaire imaginaire... (Neue Wiener Tageblait, 5-9-16.)

Les troubles en Autriche furent augmentés par des mesures d'une férocité devant laquelle l'Allemagne elle-même eût reculé. Tels des procès comme celui qui aboutit à condamner à la pendaison plusieurs députés tchèques et notamment le D''Kramarz, ancien vice-président du Reichsrath à Vienne et fort connu par sa modération. Le but principal de ces exécutions en masse était de terroriser les populations tentées de se soulever, les Tchèques entre autres.

Si l'Autriche fît preuve de la plus impitx)yable dureté à l'égard de ses propres sujets, on peut deviner de quelle façon elle traita ses ennemis. J'en ai déjà rapporté de sinistres exemples dans mon dernieb livre, d'après des témoins.

Les généraux se montrèrent aussi féroces que les soldats. Il fallait évidemment une mentalité de bar-

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bare pour oser signer la proclamation lancée par un général en chef autrichien au Monténégro où ou lisait :

Si le général Vechovilch et ses deux frères ne se présentent volontairement dans le délai de cinq jours auprès de l'autorité militaire impériale et royale, leur père eu leur quatrième frère que nous tenons seront pendus.

Ils le furent en effet. Jusqu'à présent, de très primitifs sauvages auraient seuls eu l'idée de pendre un père, parce que l'on croit avoir à se plaindre du fils. La guerre ramène vraiment certains peuples aux plus basses régressions de l'histoire.

§ 2. — La vie en Autriche pendant la guerre.

Pendant la lutte européenne l'Autriche a, comme les autres pays, vécu d'emprunts. Les vivres y ont été rationnés ainsi qu'en Allemagne. Les billets de banque perdirent jusqu'à 40 "/o de leur valeur.

Si l'Autriche et la Hongrie ne sortent pas totalement ruinées de cette guerre, c'est qu'elles sont des pays agricoles où 60 ®/o des habitants s'occupent aux travaux des champs. La misère y eût été, d'ailleurs, moins grande si l'Allemagne, au début des hostilités, ne s'y fût pas approvisionnée abondamment en fourrages, céréales et bestiaux. La monarchie autrichienne, qui croyait à une guerre très courte, se laissa dépouiller et ne reconnut que trop tard son erreur. Une contrebande méthodique continua du reste à vider les greniers de l'Autriche au profit de ceux de l'Allemagne à mesure que les Roumains les remplissaient.

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L'Autriche présenta durant la guerre un contraste frappant dans la mentalité des diverses couches de sa population, suivant les perturbations qu'y produisaient les événements. Alors que les classes inférieures subissaient une complète ruine, les grands propriétaires, les métallurgistes, les fabricants de sucre, les banquiers, s'enrichirent immensément.

Il est difficile de prévoir les répercussions de cette

situation :

Parmi les 50 millions d'habitants de l'Autriche-Hongrie, écrit un correspondant de la Revue de Paris, la moitié au moins appellent de leurs vœux sa défaite, et les quatre cinquièmes verraient le plus grave danger et la plus redoutable menace dans sa victoire complète, et surtout dans celle de son avide et impérieuse alliée.. Il est très vraisemblable que l'Allemagne, loin de rien faire pour diminuer les embarras de son alliée, s'emploiera au contraire à les grandir, et que l'affamement et l'épuisement financier de rAutriche-Hongrie jouent leur rôle dans ses grandes combinai,sons. Sans argent et sans pain, comment la monarchie soutiendrait-elle la faible résistance qu'elle oppose encore à son absorption dans la plus grande Germanie?

§ 3. — Les projets de rAUemagne sur l'Autriche.

Vaincue par la Prusse à Sadowa, l'Autriche est progressivement devenue la vassale de l'Empire allemand. Elle fut son alliée pendant la guerre, mais une alliée bien subalternisée et qui, du conflit actuel, ne pourra, suivant toute vraisemblance, retirer qu'un assujettissement plus complet. Son seul moyen d'éviter la désagrégation après la paix sera de graviter étroitement dans l'orbite allemand.

L'Allemagne ne dissimule guère ses projets de tutelle à l'égard de l'Autriche. Les écrivains germaniques les ont fait connaître avec quelque cynisme.

On en peut juger par les articles où sont exposés les avantages que retirerait l'Autriche en se laissant diriger, par suite des infériorités politiques et économiques qu'on lui attribue, au gré de l'Allemagne. Ne pouvant insister sur ce sujet, je me bornerai à reproduire ici un résumé, emprunté à une publication spéciale, de divers articles, ceux de Hotzsche, notamment. On essaie d'abord, mais sans s'y attarder beaucougj^de flatter l'Autriche :

Cette guerre manifeste le' triomphe dans la monarchie duelliste de la force unifiante de l'État sur la force dissolvante des nationalités. L'État sent aujourd'hui qu'il peut compter sur ses nations, et les nations savent que l'Etat est leur abri suprême et sûr. Dans la tourmente, les individus prennent conscience de leur solidarité dans et avec l'Etat... la petite patrie, la nation leur resteront chères mais leur sont devenues étroites, la guerre leur a révélé la nécessité du rattachement à un grand corps politique... le sens politique s'éveille... le pouvoir central sort, malgré les défaillances, grandi de l'épreuve.

La situation de l'Autriche est fort difficile puisqu'elle oscillera toujours. entre la crainte d'être absorbée par l'Allemagne si elle accepte son aide et celle de disparaître si elle refuse sojj appui. Qu'elle s'appuie sur l'Allemagne ou qu'elle s'appuie sur la Russie, l'Autriche sera toujours obligée de s'appuyer quelque part.

Mais yen s'appuyant sur l'Allemagne c'est accepter les méthodes qui ont fait la force de la première et, par conséquent, se placer sous sa direction et accepter la mainmise des Allemands sur les finances, l'industrie et l'agriculture de l'Autriche qui sont dans un état peu prospère. Elle ne pourra pas faire autrement si elle veut entrer dans l'ère des grandes entreprises économistes et capitalistes.

§ 4. — L'opinion en Autriche sur la formation de l'Empire central.

Les projets d'annexion économique de l'Autrichellongrie, des Etats balkaniques et de la Turquie par l'Allemagne, dont j'ai parlé plus haut, ont d'abord

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étë favorablement accueillis en Autriche, surtout dans le monde industriel et commercial. Mais la réflexion étant venue, les inconvénients ont apparu et une opposition sérieuse finit par se former, principalement en Hongrie.

Sans doute les Hongrois seraient très satisfaits d'ouvrir à leurs produits agricoles les marchés de l'Allemagne, mais la concurrence industrielle de cette dernière les inquiète, et ils ne semblent aucunement disposés à se laisser absorber dans un bloc quelconque. Apponyi déclarait à la Chambre qu'il fallait atteindre dans tous les domaines « à l'autonomie complète de la nation hongroise ». Le comte Tisza réclame la même autonomie.

Le comte Andrassy^ germanophile pourtant, affirmait que les Hongrois ne veulent pas « n'être que la traduction magyare d'un livre allemand; ils entendent rester une oeuvre originale ». Un grand nombre de Hongrois se montrent hostiles à l'union douanière parce que leur industrie, peu développée, serait vite écrasée sous la concurrence allemande.

Les agrariens hongrois et autrichiens veulent bien vendre leurs produits, mais ils commencent à s'apercevoir que « l'Autriche n'est pour l'Allemagne qu'un vaste territoire colonial ».

Les intérêts des diverses parties de l'Empire, ou même de ses diverses cou^fees^sociales, sont d'ailleurs fort différents. Les grands propriétaires magyars produisant du blé en excès veulent naturellement l'écouler, alors que les paysans n'en produisent pas. En Turquie, en Roumanie et en Bulgarie, les industriels autrichiens ne tiennent nullement à rencontrer la concurrence des Allemands que l'Autriche, malgré

son rempart douanier très élevé, supporte difficilement déjà. La suppression de ces barrières douanières serait la ruine pour l'industrie autrichienne, beaucoup moins bien outillée que l'industrie allemande. Des difficultés presque insolubles se trouveront donc hérisser la fondation du Millel Europa.

C'est TAllemagne surtout, on le conçoit facilement, qui s'y intéresse. Ses associés la suivent sans enthousiasme mais par nécessité. Pour l'Allemagne seule, en effet, cette confédération serait avantageuse.

/Çlle représenterait surtout un bloc économique destiné à soutenir les luttes futures sur le terrain industriel et commercial. On prévoit déjà que, après la guerre, les marchés d'outre-mer peuvent se fermer aux puissances centrales par une immense union protectionniste de l'Empire britannique avec ses colonies. On sait aussi que le commerce allemand sera difficile dans les pays latins, slaves et anglosaxons.

Un accord économique entre l'Allemagne et l'Autriche semble aujourd'hui aux Allemands le seul moyen de rivaliser avec les puissances de l'Entente. Ils trouveraient en Autriche et en Orient des compensations aux marchés perdus en Europe. Sans doute l'Autriche absorbait seulement le dixième des exportations allemandes, mais en lui imposant l'organisation germanique on espère accroître sa faculté d'absorption.

Pour permettre aux industries autrichiennes et surtout hongroises de n'être pas trop écrasées par la concurrence allemande et rendre ainsi moins amère la pilule de l'hégémonie germanique, plusieurs économistes allemands ont proposé de permettre à

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