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LE ROLE DES IDÉES FAUSSES DANS LA VIE DES PEUPLES

Les plus importantes conclusions découlant de nos recherches sur les conséquences immédiates de la conflagration européenne ont été formulées dans la dernière partie de cet ouvrage. Nous y avons marqué les menaces dont l'Europe reste enveloppée et aussi les lueurs d'espérance illuminant un peu l'horizon des peuples.

L'étude des transformations mentales créées par la guerre a plusieurs fois montré l'action des idées dans la genèse et révolution de ce grand conflit. C'est en insistant encore sur leur influence, que je terminerai ce volume.

Le rôle des idées directrices fut toujours si pré pondérant que jamais les peuples ne purent en changer sans changer aussi le cours de leur histoire. Et si de nos jours une divinité bienveillante voulait transformer l'Europe, elle n'aurait qu'à modifier les idées qui orientent certains peuples.

Sans doute, en examinant la série des causes qui déterminent la marche du monde, on voitsemaui-

fester l'action de facteurs divers : la race, le milieu, les influences économiques, les découvertes scientifiques et bien d'autres encore. Mais les civilisa4;ions restent orientées par un petit nombre d'idées d'où la conception de la vie, les institutions, la littérature et les arts de chaque époque dérivent.

Si l'histoire des peuples se réduisait à celle de leurs idées directrices, cette histoire serait très brève. Toute la civilisation du Moyen Age reposa sur l'idée théologique et sur l'idée féodale. De leur influence les arts, la littérature et la vie dérivèrent pendant mille ans.

Lorsque à l'époque de la Renaissance, ces idées directrices se modifièrent sous l'influence de la réapparition du monde antique et de découvertes scientifiques imprévues, les peuples évoluèrent rapidement et leur vision de Tunivers fut transformée.

Elle se transforma encore au moment de la Révolution où l'idée d'égalité, après avoir envahi les âmes, ébranla le monde.

Avant de s'établir, une idée nouvelle doit d'abord triompher d'idées antérieures puissantes encore. Les dieux morts et les idées mortes ne périssent pas toui entiers. Ils continuent pendant longtemps à dominer les pensées des hommes.

La lutte entre des idées directrices contraires est longue, parce qu'elles ^ont fixées dans ces régions d^ l'inconscient où s'élaborent nos pensées et sur lesquelles la raison est sans prise. On vit, à l'époque de la Révolution, ce qu'il en coûte parfois pour remplacer une idée ancienne par une idée nouvelle avec toutes ses conséquences.

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Les idées qui mènent un peuple ne sont pas toujours rationnelles. Elles le furent même assez rarement. Mais alors que les unes se montrent utiles à sa prospérité d'autres nuisent à son développement. Ces dernières peuvent donc être justement qualifiées d'idées fausses. Telles par exemple les conceptions qui provoquèrent les guerres de religion et celles qui poussèrent l'Allemagne au conflit actuel.

L'avenir dira sûrement combien les idées génératrices de la présente lutte étaient erronées. Une fois de plus encore le monde se trouva ravagé par des idées fausses.

La puissance des idées fausses tient uniquement aux éléments affectifs, mystiques et collectifs dont elles sont enveloppées et qui les soustraient à l'action lie la raison. Leur pouvoir sur les âmes est absolu.

Et non seulement l'idée fausse oriente la conduite des hommes, mais elle altère leur vision des choses et leur jugement au point de les empêcher de percevoir aucune réalité sans la déformer.

Parmi les nombreux exemples qu'aura fournis la Ifuerre de cette puissance de déformation exercée par les idées fausses, les futurs traités de psychologie citeront sûrement la façon dont le chancelier allemand interpréta plusieurs fois en public les origines et les buts du conflit européen.

Personne ne peut ignorer aujourd'hui, car des mon- «eaux de textes en font foi, que depuis longtemps les écrits des philosophes, des historiens et des professeurs les plus célèbres poussaient l'Allemagne à entreprendre la conquête des autres peuples. On

n'ignore pas davantage que TAngleterre sans armée, la Russie désorganisée, et la France ultra-pacifiste firent les plus persistants efforts pour éviter la guerre.

Ce sont là des faits qu'aucun historien de l'avenir, à quelque pays qu'il appartienne, n'osera contester et cependant, le chancelier de l'Empire ne cesse de répéter, du haut d'une tribune d'où il se sait écouté par tous les peuples de l'univers, que le conflit a été imposé à l'Allemagne, que « la guerre depuis le premier jour, ne fut pour elle que la défense de son droit à la vie et à la liberté » et qu'enfin ce furent les Alliés qui entreprirent une guerre de conquête 1

Ces assertions, de l'exactitude desquelles sont con- Taincus 70 millions d'hommes, montrent clairement à quel point l'idée fausse peut altérer les facultés d'observation et de jugement.

Mais malgré leur durée, les idées fausses ne sont pas éternelles et c'est pourquoi, si Ton peut facilement s'illusionner et même illusionner tout un peuple, il est impossible d'illusionner l'histoire.

Nous avons vu, au cours de cet ouvrage, que la guerre détruisit bien des idées anciennes et en créa de nouvelles.

L'une d'elles, ancrée maintenant dans l'âme des peuples et qui va orienter leur conduite est que la force seule peut s'opposer à la force et que les nations faibles sont menacées de disparaître.

Tous les pays ont acquis la certitude que le droit, les traités, les promesses qui semblaient devoir

présider aux relations entre pays civilisés seront désormais sans valeur.

Créée par l'observation des faits et notamment par le sort du Luxembourg et de la Belgique, cette idée maîtresse menace de peser lourdement sur la vie des nations. Sa première conséquence sera l'extension du militarisme avec toutes les servitudes qu'il entraîne.

Il serait inutile de s'illusionner sur ce dernier point "^t de croire que le militarisme puisse se superposer à des institutions démocratiques. Avec l'évolution industrielle de la guerre, une défense efficace et par conséquent rapide implique l'extension universelle de l'étatisme, c'est-à-dire la mainmise de l'État sur la vie individuelle, industrielle et commerciale du pays et par suite l'asservissement complet de tous les citoyens. Ce serait la réalisation du plus sombre des rêves socialistes.

Les nécessités se subissent et ne se discutent pas. Si donc la militarisation des peuples est fatale, ils devront l'accepter tout en reconnaissant qu'elle constituera une régression certaine. L'âge de la liberté serait alors clos pour longtemps. L'Europe retournerait à cet état de luttes incessantes, de massacres et de dévastations, dont elle se croyait dégagée pour toujours.

L*idée de la nécessité du militarisme comme moyen de défense persistera aussi longtemps que la théorie germanique assurant qu'un peuple a le droit par sa force même d'asservir les autres.

Malheureusement cette conception a pour défen-

seurs non seulement la caste féodale et militaire de l'Allemagne, mais aussi ses professeurs, ses historiens et ses philosophes.

Il est visible pourtant qu'une telle idée ne se trouve plus en rapport avec les progrès de la civilisation. Elle esl par conséquent trop fausse pour durer. Simple survivance de temps primitifs, elle ne se maintient qu'en raison des éléments affectifs et mystiques qui lui servent de soutien.

Mais la jeunesse universitaire allemande demeure encore tellement saturée de l'esprit féodal et militaire, que les erreurs de ses historiens et de ses philosophes lui paraissent toujours d'incontestables certitudes.

On peut cependant supposer que les dures leçons de la guerre profiteront aux classes moyennes dont la mentalité n'a pas été faussée par les théories universitaires.

L'Allemagne sera transformée et le reste du monde pourra librement respirer le jour précis où se répandra dans son sein cette future idée directrice des civilisations modernes, que le droit et la morale, fondements nécessaires dés relations entre les hommes d'une même société, sont des fondements non moins nécessaires des relations entre sociétés différentes. Aucun peuple ne possède aujourd'hui le pouvoir de s'isoler du reste de l'humanité pour tenter de l'asservir. L'expérience prouvera bientôt qu'il n'y a plus d'intérêt à tenter cette irréalisable tâche.

Tant que l'idée d'un droit international ne s'imposera pas, la guerre et les dévastations continueront à sévir sur le monde et une paix durable sera impossible. Les historiens et les professeurs allemands resteront les ennemis du genre humaia aussi longtemps qu'ils défendront leurs idées fausses^

Quand la lutte matérielle sera terminée, les idées, silencieuses aujourd'hui, entreront en conflit à leur tour. Le verbe remplacera l'action en attendant qu'il la dirige encore.

Les peuples civilisés se trouvent à une de ces périodes critiques où des idées puissantes mais contradictoires sont aux prises. Le triomphe de ridée d'hégémonie et d'asservissement étatiste entraînerait un retour à la définitive barbarie après des luttes incessantes. Celui de l'idée de liberté individuelle aurait pour conséquence au contraire la marche vers un lumineux progrès.

Aux hommes de pensée va revenir la tâche d'orienter l'âme des peuples vers des idées capables d'éviter leur décadence. L'œuvre est difficile. Elle n'est pas impossible.

Les idées fausses sont les grandes dévastatrices de l'histoire. Ce n'est pas avec des armes matérielles qu'on les combat. Le canon n'est qu'un serviteur de la pensée. Des idées qui vont diriger les peuples dépendra leur destinée.

Novembre 1916.

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Introduction. — La perte des illusions et les problèmes créés par la guerre , . 1

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