CHAPITRE Y
ÉVOLUTION DU GOUVERNEMENT DE LA hHANCE PENDANT LA GUERRE
§ 1 — L'évolution du gouvernement autocratique Rôle des commissions parlementaires.
Nous avons vu que Tautocratie gouvernementale finit par devenir, en raison surtout de la façon dont elle était exercée par les agents subalternes, trop oppressive pour pouvoir durer.
Elle ne dura pas, en elTet, et se trouva mitigée par deux procédés différents.
Le premier fut l'intervention des commissions parlementaires. Le second, la substitution au véritable Conseil des Dix que formaient les ministres, d'un nouveau ministère dont le nombre des membres était doublé et comprenait des représentants de tous les partis, de l'extrême gauche, à l'extrême droite.
Parmi eux figuraient les anciens présidents du conseil possédant le plus de prestige. Cette conception, basée sur une psychologie assez sûre, fut l'œuvre personnelle de M. Briand^.
1. Les journaux neuires étrangers ont été unanimes à reconnaître l'œuvre consiiiérabie de cet éminenl homme d'État. Il sut créer l'unité pirtout, unité de conduite dans la po'ili(]ue intérieure et unité dans les opérations des Alliés- «.'-•mprenant le premier qu'en Orient se déciderait l'issue de la guerre, il envoya
ÉVOLLTION ni GOLVERNEMENT DK LA IRANCB !)'•>
Dans la phase nouvelle où entrait le gouvenieniont, les coniniissions parlementaires jouèrent un rùle important. Leur iniluenco s'était déjà exercée, mais elle restait minime tant que leurs réclamations no pouvaient être portées devant les (Chambres, c'està-dire devanl l'opinion.
Il faut bien rendrf^ au Parlement cette justice que pfiidant la guerre — sauf de rares exceptions — sa h-niie fui parfaite et son action fort utile, (lelle excellinlt' alliliide a beaucoup frappé les étrangers.
•JiiiiiKl on se rappelle ce qu'est la Chambre actuelle, écrivait le Journal de Genève du 27 mars l'J15, cela lient du miracle.
Elle est née des intrigues exaspérées des partis, à l'heure dune des pires divisions intestines que la trnisit^me Républiqui ait connues. Klle est faite, avant tout de s[iéciali8tes pour les luîtes électorales, <lc politiciens, ilhommes de parti profession iK'Is. Chacun a son étiquette <le groupe. lieaucoup ne valent.
liiif ariine ang'o-fraiiçaise importante à Saloni'|uc ft réussit H suVmnnier lus lii'siialioii* Je la llouruanle. Son rôle visible dans o'Ue nouvelle pliav (le la guerre fut nussi considérable que l'avait été !>on iofluenre invisible tfu début, l'iuslcurs journaux ont ruppcl(^ discrètement ce rôle à propos de l'anni versaire do la b^ilaille de la Marne, mais on n'a pas encore public les détails do la mémorable séance du conseil des iiiinisires tenue au d<'but de septemlire l'.il'i et dont on peut dire que s'y décida le bort de la Krance.
J'ai ru|>|iclë dins mon précédent volume que le généralissime considérant la d'-lense de Paris impossible et rejetant l'idée du maréchal Krcnch d'organiser une ligne île défense sur la Marne, avait par son ordre du jour n» 4 prescrit « VIII armée de se replier à 100 kiloinèlrcs environ au sud de la capitale, aur une ligne dont j°ai inditjué les principaux points.
Il e\\ résultai! l'abandon île la cupitale et comme conséquence son incendie i|>i.iii:er pnr ((uariicr afin irohiiger le gouvernement à une p.iii imnicdiaie. Lk i>irnllede la Marne nous sauva, mais il est clair que pour la gagner il fallait d aliord consintir h la livrer.
<*r bien peu s'en lalliit i{u'elle ne le fût pas. Devant U lécision du gènernli^Mine do se replier iiu sud de Paris, le ministre de U Cluerrc de cette •'jioqiie déclarait A ses collègues réunis en conseil qu'il refusait formellemeni >riniervenir dins les opérations miliiaire.n. A la suite d'une diicussion uu il fui i.ppuvé par MM Itiboi, Thomson, <iuesde, Seinbal, Viviani, et le pn-Mdenlde'« lli publique, M. Riiand Hiiii par obtenir que l'ordre fût donn>- ta gémeralissinie d'arrAier sa retraite et de livrer bataille aux .MIemands p^irvenusdcja auiporu» de Pans. Cette décision qui sauva la Krauce pourra, comme je l'ai fa.t teniari|iier, être invoquée pour montrer à quels haaards tienneni <^ualquelois !•• prétenduei fatalité» historiqLft.
n'ont été élus qu'à raison de cette étiquette. La Chambre diï 1914 s'annonçait comme une pétaudière délirante d'animosités de partis et de rancunes personnelles. Les premiers mois de son existence avaient été détestables. Sa complexion même fut sans doute pour beaucoup dans le choix que fit l'Allemagne de l'heure où elle a déchaîné la guerre. Cette assemblée qui, malgré le péril impossible à ne pas voir, pour peu qu'on ouvrît les yeux, ne parlait que de revenir sur la loi de trois ans, avant même qu'elle eût été complètement appliquée, paraissait à la chancellerie impériale merveilleusement apte à servir involontairement ses projets.
Et voici que la nécessité historique et le sentiment national, réveillé par le péril, lui imposent une unanimité, une cohésion dont aucune de ses devancières n'a donné le spectacle, doublement impressionnant parce qu'il s'agit d'elle. L'impératif catégorique de la France a passé. Les groupes sentent qu'à reprendre leurs sempiternelles disputes ils risqueraient gros. Le peuple ne le pardonnerait pas et même, tout permet de le croire, il saurait agir, car l'événement a montré à quel point ses prétendus représentants lui sont inférieurs.
Le Parlement ne s'est pas borné à un rôle effacé. Par ses grandes commissions il a exercé, je le répète, une action fort utile et mitigé l'autocratie gouvernementale. Ce sont elles, par exemple, qui arrivèrent à vaincre la routine des directeurs de l'Artillerie, s'obstinant à refuser la création de canons lourds et l'accroissement de la fabrication des obus, par suite de leur persuasion que la guerre ne pouvait durer*.
1. Le rôle des Commissions de l'armée, favorisé par la campagne du sénateur Ilumben dans le Journal, a été tout à fait capital pour raccroissemenl de notre matériel de guerre. Voici ce que m'écrivait à ce propos le président de la Commission de l'armée de cette époque, M. le sén»teur Boudenoot.
A Son rôle s'est surtout exercé pour amener en mai 1915, après une résistance qui se manifestait de plus en plus grande depuis janvier 191,'j, le Gouvernemen et plus spécialement le ministre de la Guerre à modiller les errements, les méthodes et les conceptions des directeurs de l'Artillerie. Ce sont les rapports multiples, les objurgations réitérées de la Commission sénatoriale de l'armée (comme aussi de la Commisssion de la Chambre), qui ont vaincu l'inertie et la résistance des bureaux et ont fait qu'à l'heure actuelle et depuis quelques mois déjà, progressivement de juin 1915 à la date où nous sommes, on a accru la production el la fabrication dans des proportions énormes et nous bataillons loueurs pour qu'on les accroisse encore. »
ÉVOLUTION nu GOUVERNEMENT DE I,A FRANCE lOl
La presse étant réduite au sileni;e par la censure, les commissions parlementaires constituèrent pendant la guerre le seul sliinulant du gouvernement Grâce à (>lles fut faite la lumière sur les invraisemblances <le certains marchés dont j'ai parlé plus haut, sur les négligences des bureaux, l'imperfection de notre outillage, la routine administrative due à l'absence de responsabilités, etc.
L'expérience a prouvé (jue beaucoup de nos services avaient besoin d'être fort étroitement surveillés. C'est ainsi, par exemj)lc, que, malgré les aflîrmalions répétées de certains bureaux, des régiments entiers furent, par la négligence de l'intendance, privés de vèlonuMils chauds, en décembre 1915, alors «lue les magasins en étaient remplis. Pour découvrir kl vérité les membres d'une commission parlemen. taire durent aller eux-mêmes voir, sur divers points du front si oui ou non les ellets avaient éti' distribués. Us iie lavaieiil pas (Hé.
Le résultat de celte enquête fut une interpcllaliun {[ui amena la révocation de plusieurs intendants. Les soldats (obtinrent alors de suite les vêtements que, sans la commission, ils ;iuraiont attendus longtemps encore.
Les exemples précédents, auxijuels un ajouterait facilement bien d'autres, montrent (junn régime parlementaire, si médiocre soil-il, est -le correctif nécessaire d'un régime autocratique, quelles que |iuissent être les circonstances qui l'ont imposé.
La Russie elle-même en fit l'expérience lorsque, Irahi de tous côtés, trompé par ses conseillers, voyant ses armées constamment battues, ne sachant plus ù «jui s'adresser, le tsar se résigna à convocjuer la
Douma. Bien qu'étant seulement une ombre de Parlement, elle eut vite démasqué les trahisons et les concussions qui avaient conduit la Russie jusqu'aux extrêmes limites de l'abîme. Le ministre de la Guerre fut emprisonné, un de ses protégés, qui vendait tous les plans de l'état-major à l'ennemi, pendu, d'autres condamnés aux travaux forcés. Les dilapidations se trouvèrent arrêtées, au moins pour quelque temps, et des munitions obtenues. Les scandales révélés furent d'ailleurs tels (|u'on préféra proroger la Douma, ])our ne pas trop effrayer le public.
Si notre Parlement s'était borné à exercer l'influence bienfaisante dont je viens de montrer les eflets, il aurait tracé une belle page dans l'iiistoire, mais il renfermait un certain nombre de socialistes fanatiques dont les passions, contenues un instant par la nécessité, finirent par se manifester.
Ils empêchèrent les votes de lois sur l'alcoolisme, exigèrent le vote de l'impôt sur le revenu, qui ne pouvait rien rapporter et gênait considérablement les projets d'emprunt du ministre des Finances. Ils en arrivèrent même à vouloir provoquer une crise ministérielle parce que le ministre de la Guerre prétendait empêcher les marchands de vins de Marseille, électeurs influents, de vendre de l'alcool aux soldats.
Un professeur, d'opinions avancées pourtant, M. Séailles, a jugé comme il suit cette triste séance :
Le général Gallieni disait ce que nous pensons tous, et il le •lisait avec force : « Les mercantis au front et les débitants île boissons, dans un grand nombre de localités, sont les moifK intéressants parmi les profiteurs de guerre; je mettrai des entraves à leur action pernicieuse. » Vous attendiez des appiauissenients unanimes; c'est le commencement de l'ora-'o. Los