PRÉFACE
formaient en sentiment. Mon âme animait ces images, mon cœur se mêlait à ces impressions) J'aimais et j'incorporais en moi ce qui m'avait frappé. J'étais une glace vivante qu'aucune poussière de ce monde n'avait encore ternie, et qui réverbérait ^œu^Te de Dieu! De là à chanter ce cantique intérieur qui s'élève en nous, il n'y avait pas loin. Il ne me manquait que la voix. Cette voix que je cherchais et qui balbutiait sur mes lèvres d'enfant, c'était la poésie. Voici les plus lointaines traces, que je retrouve au fond de mes souvenirs presque effacés, des premières révélations du sentiment poétique qui allait me saisir à mon insu, et me faire à mon tour chanter des vers au bord de mon nid, comme l'oiseau. /
J'avais dix ans ; nous vivions a la campagne.' Les soirées d'hiver étaient longues; la lecture en abrégeait les heures. Pendant que notre mère berçait du pied une de mes petites sœurs dans son beréeaUj et qu'elle allaitait l'autre sur un long caUapé de veloijirs d'Utrecht rouge et râpé, à l'angle du salon, mon père lisait. Moi je ^jouais à terre à ses pieds avec de^ morceaux de sureau qiie le jardinier avait coupés pour nnii dans le jairdin; je faipais sortir la moelle du bois à l'aidej d'une baguette de fijlsil. J'y creusais des trous à distances égales^ j'en refermais aux deux extrémités l'orifice,; et j'en taillais ainsi aes flîites que j'allais essayer le lendemain avec mes camafades les enfants du village, et qui résonnaient mélodieusement au printemps sous les saules, a^ bord du ruisseau, (^ans les prés.
Mon père avait une voix sonore, douce, grave, vibrante comme les palpitations d'une corde de harpe, où la vie des entrailles auxquelles on i l'a arrachée semble avoir laissé le gémissement d'un nerf animé. Cette voix, qu'il avait beaucoup exercée dans sa jeunesse en jouant la