‹ Premières méditations poétiquesChapitre 41 sur 109 · DES DESTINÉES · texte numérisé non relu

DES DESTINÉES

de ces pensées même: nous nous taisions. Tout à coup comme une plainte douce et amoureuse, comme un murmure grave et accentué par la passion, sortit des ruines derrière ce grand mur percé d'ogives arabesques, et dont le toit nous avait paru écroulé sur lui-même; ce murmure vague et confus s'enfla, se prolongea, s'éleva plus fort et plus haut, et nous distinguâmes un chant nourri de plusieurs voix en chœur, un chant monotone, mélancolique et tendre, qui montait, qui baissait, qui mourait, qui renaissait alternativement et qui se répondait à lui-même: c'était la prière du soir que l'évêque arabe faisait, avec son petit troupeau, dans l'enceinte éboulée de ce qui avait été son église, monceau de ruines entassées récemment par une tribu d'Arabes idolâtres. Kien ne nous avait préparés à cette musique de l'âme, dont chaque note est un sentiment ou un soupir du cœur humain, dans cette solitude, au fond des déserts, sortant ainsi des pierres muettes accumulées par les tremblements de terre, par les barbares et par le temps. Nous fûmes frappé de saisissement, et nous accompagnâmes des élans de notre pensée, de notre prière et de toute notre poésie intérieure les accents de cette poésie sainte, jusqu'à ce que les litanies chantées eussent accompli leur refrain monotone, et que le dernier soupir de ces voix pieuses se fût assoupi dans le silence accoutumé de ces vieux débris.

« Voilà, disions-nous en nous levant, ce que sera sani doute la poésie des derniers âges: soupir et prière sur dei tombeaux, aspiration plaintive vers un monde qui ne connaîtra ni mort ni ruines. >

Mais j'en vis une bien plus frappante image quelquei mois après dans un voyage au Liban: je demande encore la permission de la peindre.

Page 1