‹ Premières méditations poétiquesChapitre 51 sur 109 · DE LA POÉSIE LXIII · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE LXIII

admiré ou aimé de bon et de beau parmi les hommes; un souvenir à toutes les vies dont j'ai vécu et que j'ai perdues !

La pensée politique et sociale qui travaille le monde intellectuel, et qui m'a toujours fortement travaillé moimême, m'arrache pour deux ou trois ans tout au plus aux pensées poétiques et philosophiques, que j'estime à bien plus haut prix que la politique. La poésie, c'est l'idée; la politique, c'est le fait: autant l'idée est au-dessus du fait, autant la poésie est au-dessus de la politique. Mais l'homme ne vit pas seulement d'idéal; il faut que cet idéal s'incarne et se résume pour lui dans les institutions sociales; il y a des époques où ces institutions, qui représentent la pensée de l'humanité, sont organisées et vivantes; la société alors marche toute seule, et la pensée peut s'en séparer, et de son côté vivre seule dans des régions de son choix; il y en a d'autres où les institutions usées par les siècles tombent en ruine de toutes parts, et où chacun doit apporter sa pierre et son ciment pour reconstruire un abri à l'humanité. Ma conviction est que nous sommes à une de ces grandes époques de reconstruction, de rénovation sociale; il ne s'agit pas seulement de savoir si le pouvoir passera de telles mains royales dans telles mains populaires ; si ce sera la noblesse, le sacerdoce ou la bourgeoisie qui prendront les rênes des gouvernements nouveaux, si nous nous appellerons empires ou républiques : il s'agit de plus; il s'agit de décider si l'idée de morale, de religion, de charité évangélique, sera substituée à l'idée d'égoïsme dans la politique; si Dieu dans son acception la plus pratique descendra enfin dans nos lois; si tous les hommes consentiront^ à voir enfin dans tous les autres hommes des frères, ou continueront à y voir

Page 1