‹ Premières méditations poétiquesChapitre 53 sur 109 · LXVI DES DESTINÉES · texte numérisé non relu

LXVI DES DESTINÉES

le plains et je ne le comprends pas: quant à moi, je puis sans peine oublier toutes les critiques, fondées ou non, qui m'ont assailli sur ma route, et d'abord j'ai la conscience d'en avoir mérité beaucoup; mais, fussent-elles toutes injustes et amères, elles auraient été amplement compensées par cette foule innombrable de lettres que j'ai reçues de mes amis inconnus. Une douleur que vos vers ont pu endormir un moment, un enthousiasme que vous avez allumé le premier dans un cœur jeune et pur, une prière confuse de l'âme à laquelle vous avez donné une parole et un accent, un soupir qui a répondu à un de vos soupirs, une larme d'émotion qui est tombée à votre voix de la paupière d'une femme, un nom chéri, symbole de vos affections les plus intimes, et que vous avez consacré dans une langue moins fragile que la langue vulgaire, une mémoire de mère, de femme, d'amie, d'enfant, que vous avez embaumée pour les siècles dans une strophe de sentiment et de poésie; la moindre de ces choses saintes consolerait de toutes les critiques, et vaut cent fois, pour l'âme du poète, ce que ses faibles vers lui ont coûté de veilles ou d'amertume!

Paris, 11 février 1834.

L'ISOLEMENT

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,

Au coucher du soleil, tristement Je m'assieds ;

Je promène au hasard mes regards sur la plaine, ' u

Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds. • jJi^ j.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ; I JU'^ < 1,^ n serpente, et s'enfonce en un lointain obscur;" i!l^\j(,.J^ Là le lac.immobije étend ses eaux dormantes p '

4jOii l'étoile du soir se lève dans l'azur. ^^^'^

^^ Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres, Le crépuscule encor jette un dernier rayon; Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique, '-^__*?

Un son religieux se répand dans les airs: yêé^^"^

Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente

N'éprouve devant eux ni charme ni transports; yj(; Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts

De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant. Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis: < Nulle part le bonheur ne m'attend ».

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour' moi le charme est "envolé?* Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères. Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé!

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son coursj En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil? je n'attends rien des" jour».

Quand je pourrais le sui\Te en sa vaste carrière. Mes yeux verraient partout le ^^de et les déserts: Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire; Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère, Lieux oii le vrai soleil éclaire d'autres cieux, Si je^ pouvais laisser ma dépouille à la terre. Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux! fe

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L'ISOLEMENT

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal quajoute âme désire, Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!

Que ne puis-je, porté surje^ar de l'Aurore, Va^ue objet de mes vœu^ m' élancer jusqu'à toi Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore? Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, '

Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons; '2. |] |

Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie: , ^ , 17!/ t ûSr

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons! ' ^{jj

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COMMENTAIRE

J'écrivis cette première méditation un soir du mois de septembre 1819, au coucher du soleil, sur la montagne qui domine la maison de mon père, à MiUy. J'étais isolé depuis phisieurs mois dans cette sohtude. Je lisais, je rêvais, j'essayais quelquefois d'écrire, sans rencontré'r jamais la note juste et vraie qui répondît à l'état de mon âme; puis je déchirais et je jetaisau vent les vers que j'avais ébauchés. J'avais perdu, l'année précédente, par une mort précoce, la personne que j'avaispe plus aimée jusque-là. Mon cœur n'était pas guéri de sa première grande blessure, il ne le fut même jamais. Je puis dire que je vivais en ce temps-là avec les jnorts plus qu'avec les vivants. Ma conversation habituelle, selon i^xpression sacrée, était dans le ciel. On a vu dans Raphaël comment j'avais été attaché et détaché soudainement de mon idolâtrie d'ici-bas.

J'avais emporté ce jour-là sur la montagne un volume de Pétrarque, dont je lisais de temps en temps quelques sonnets. Les premiers vers de ces sonnets me ravissaient en extase tlans le monde de mes propres pensées. Les derniers vers me sonnaient mélodieusement à l'oreille, mais faux au cœur. Le sentiment y devient l'esprit. L'esprit a toujours, pour moi, neutralisé le génie. C'est un vent froid qui sèche les larmes sur les yeux. Cependant j'adorais et j'adore encore Pétrarque. L'image de Laure, le paysage de Vaucluse, sa retraite dans les collines ettganéennes, dans son petit village que je me figurais semblable à Milly, cette vie d'^ne seule pensée, ce soupir qui se convertit naturellement en vers, ces vers qui ne portant qu'un nom aux siècles, cet amour mêlé à cette prière, qui font ensemble comme un duo dont une voix se plaint sur la terre, dont l'autre voix répond du ciel; enfin cette mort idéale de Pétrarque la tête sur les pages de son livre, les lèvres collées sur le nom de Laure, comme si sa vie se fût exhalée dans un baiser donné à un rêve! tout cela m'attachait alors et m'attache encore aujourd'hui à Pétrarque. C'est incontestablement pour moi le premier poète de l'Italie moderne, parce qu'il est à la fois le plus élevé et le plus sensible, le plus pieux et le plus amoureux; il est certainement aussi le plus harmonieux: pourquoi n'est-il pas le plus simple? Mais la simplicité est le chef-d'œuvre de l'art, et l'art commençait. Les vices de la décadence sont aussi les vices de l'enfance des littératures. Les poésies populaires de la Grèce moderne, de l'Arabie et de la Perse sont pleines d'afféteries et de jeux de mots. Les peuples enfants aiment ce qui brille avant d'aimer ce qui luit; il en est pour eux des poésies comme des couleurs: l'écarlate et la pourpre leur plaisent dans les vêtements avant les couleurs modérées dont se revêtent les peuples plus avancés en civilisation et en vrai goût.

Je rentrai à la nuit tombante, mes vers dans la mémoire, et me les redisant à moi-même avec une douce prédilection. J'étais comme le musicien qui a trouvé un motif, et qui se le chante tout bas avant de le confier à l'instrument. LlLnstrument.pour moi, c'était l'impression. Je brûlais d'essayer l'effet du timbre de ces vers sur le cœur de quelques hommes sensibles. Quant au public, je n'y songeais jîas, ou je n'en espérais

L'ISOLEMENT

rien. 11 s'était trop endurci le sentiment, le goût et l'oreille aux vers techniques de DeliUe, d'Esraénard et de toute l'école classique de l'Empire, pour trouver du charme à des effusions de l'âme, qui ne ressemblaient à rien, selon l'expression de M. D*** à Raphaël.

Je résolus de tenter le hasard, et de les faire imprimer à vingt exemplaires sur beau papier, en beau caractère, par les soins du grand artiste en typographie, de VElzevir moderne, M. Didot. Je les envoyai à un de mes amis à Paris: il me les renvoya imprimés. Je fus aussi ravi, en me lisant pour la première fois, magnifiquement reproduit sur papier vélin, que si j'avais vu dans un miroir magique Fimage de mon âme. Je donnai mes vingt exemplaires à mes amis: ils trouvèrent les vers harmonieux et mélancoliques; ils me présagèrent l'étonnement d'abord, puis, après, l'émotion du public. Mais j'avais moins de confiance qu'eux dans le goût dépravé, ou plutôt racorni, du temps. Je me contentai de ce pubhc composé de quelques cœurs à l'unisson du mien, et je ne pensai plus à la publicité.

Ce ne fut que longtemps après, qu'en feuilletant un jour mon volume de Pétrarque, je retrouvai ces vers, intitulés Méditation, et que je les recueillis par droit de primogéniture pour en faire la première pièce de mon recueil. Ce souvenir me les a rendus toujours chers depuis, parce qu'ils étaient tombés de ma plume comme une goutte de la rosée du soir sur la colline de mon berceau, et comme une larme sonore de mon cœur sur la page de Pétrarque où je ne voulais pas écrire, mais pleurer.

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