‹ Premières méditations poétiquesChapitre 56 sur 109 · A ELVIRE · texte numérisé non relu

A ELVIRE

COMMENTAIRE

Cette méditation n'est qu'un fragment d'un morceau de poésie beaucoup plus étendu que j'avais écrit bien avant l'époque oti je composai les Méditations véritables. C'étaient des vers d'amour adressés au souvenir d'une jeune fiUe napolitaine dont j'ai raconté la mort dans les Confidences. Elle s'appelait GrazieUa. Ces vers faisaient partie d'un recueil en deux volumes de poésies de ma première jeunesse, qud je brûlai en 1820. Mes amis avaient conservé quelques-unes de ces pièces: ils me rendirent celle-ci quand j'imprimai les Méditations. J'en détachai ces vers, et j'écrivis le nom d'Elvire à la place du nom de Graziella. On sent assez que ce n'est pas la même inspiration.

Le soir ramène le silence.

Assis sur ces rochers déserts, Je suis dans le vague des airs Le char de la nuit qui s'avance.

Vénus se lève à l'horizon; A mes pieds l'étoile amoureuse De sa lueur mystérieuse Blanchit les tapis de gazon.

De ce hêtre au feuillage sombre J'entends frissonner les rameaux:

On dirait autour des tombeaux Qu'on entend voltiger une ombre.

Tout à coup, détaché des cieux, Un rayon de l'astre nocturne, Glissant sur mon front taciturne, Vient mollement toucher mes yeux.

Doux reflet d'un globe de flamme.

Charmant rayon, que me veux-tu?

Viens-tu dans mon sein abattu Porter la lumière à mon âme?

Descends-tu pour me révéler Des mondes le divin mystère, Ces secrets cachés dans la sphère Oîi le jour va te rappeler?

Une secrète intelligence T'adresse-t-elle aux malheureux?

Viens-tu, la nuit, briller sur eux Comme un rayon de l'espérance?

Viens-tu dévoiler l'avenir Au cœur fatigué qui l'implore?

Rayon divin, es-tu l'aurore Du jour qui ne doit pas finir?

Mon cœur à ta clarté s'enflamme, Je sens des transports inconnus, Je songe à ceux qui ne sont plus:

Douce lumière, es-tu leur âme?

Peut-être ces mânes heureux Glissent ainsi sur le bocage.

Enveloppé de leur image, Je crois me sentir plus près d'eux!

Ah! si c'est vous, ombres chéries, Loin de la foule et loin du bruit, Revenez ainsi chaque nuit Vous mêler à mes rêveries.

Ramenez la paix et l'amour Au sein de mon âme épuisée, Comme la nocturne rosée Qui tombe après les feux du jour.

Venez!... Mais des vapeurs funèbres Montent des bords de l'horizon:

Elles voilent le doux rayon, Et tout rentre dans les ténèbres.

J'avais perdu depuis quelques mois, par la mort, l'objet de l'enthousiasme et de l'amour de ma jeunesse. J'étais venu m'ensevelir dans la solitude chez un de mes oncles, l'abbé de Lamartine, au château d'Urcy, dans les montagnes les plus boisées et les plus sauvages de la haute Bourgogne. J'écrivis ces strophes dans les bois qui entourent ce château, semblable à une vaste et magnifique abbâytrr. Mon oncle, homme excellent, retiré du monde depuis la Révolution, vivait en solitaire dans cette demeure. Il avait été, dans sa jeunesse, un abbé de cour, dans l'esprit et dans la dissipation du cardinal de Bernis. La Révolution l'avait enchaîné et proscrit. D l'aimait cependant, parce qu'elle lui avait'~permis d'abandonner sans scandale le sacerdoce, auquel sa famille l'avait contraint et auquel sa nature répugnait. Il s'était consacré à l'agriculture. Il cultivait ses vastes champs, soignait ses forêts, élevait ses troupeaux. Il m'aimait comme un père. Il me donnait asile toutes les fois que les pénuries ou les lassitudes de la jeunesse me saisissaient. Sa maison était mon port de refuge: j'y passais des saisons entières, tête à tête avec lui. Sa bibliothèque savante et littéraire me nourrissait l'esprit; ses bois couvraient mes rêveries, mes tristesses, me\ contemplations errantes; sa gaieté tendre, sereine et douce me

consolait de mes peines de cœur. Il planait philosophiquement sur toutes choses, comme s'il n'eût plus appartenu à la vie que par le regard. En mourant, il me légua son château et ses bois. Ils ont passé en d'autres mains. Mes souvenirs les habitent souvent, et cherchent sa tombe pour y couvrir sa mémoire de mes bénédictions.

Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore; Sur nos fronts languissants à peine il jette encore Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit: L'ombre croît, le jour meurt, tout s'efface et tout fuit.

Qu'un autre à cet aspect frissonne et s'attendrisse. Qu'il recule en tremblant des bords du précipice, Qu'il ne puisse de loin entendre sans frémir Le triste chant des morts tout prêt à retentir, Les soupirs étouffés d'une amante ou d'un frère Suspendus sur les bords de son lit funéraire, Ou l'airain gémissant, dont les sons éperdus Annoncent aux mortels qu'un malheureux n'est plus!

Je te salue, ô mortl Libérateur céleste,

Tu ne m'apparais point sous cet aspect funeste

Que t'a prêté longtemps l'épouvante ou l'erreur;

Ton bras n'est point armé d'un glaive destructeur.

Ton front n'est point cruel, ton œil n'est point perfide :

Au secours des douleurs un Dieu clément te guide;

Tu n'anéantis pas, tu délivres: ta main.

Céleste messager, porte un flambeau divin;

Quand mon œil fatigué se ferme à la lumière.

Tu viens d'un jour plus pur inonder ma paupière;

Et l'espoir près de toi, rêvant sur un tombeau, Appuyé sur la foi, m'ouvre un monde plus beau.

Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles 1 Viens, ouvre ma prison; viens, prête-moi tes ailes! Que tardes-tu? Parais; que je m'élance enfin rj

Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin! ' /-Y

Qui m'en a détaché? Qui suis-je, et que dois-je être?

Je meurs, et ne sais pas ce que c'est que de naître.

Toi qu'en vain j'interroge, esprit, hôte inconnu.

Avant de m'animer, quel ciel habitais-tu?

Quel pouvoir t'a jeté sur ce globe fragile?

Quelle main t'enferma dans ta prison d'argile?

Par quels nœuds étonnants, par quels secrets rapports

Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps?

Quel jour séparera l'âme de la matière?

Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre?

As-tu tout oublié? Par delà le tombeau.

Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau?

Vas-tu recommencer une semblable vie?

Ou, dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,

Affranchi pour jamais de tes liens mortels.

Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels?

Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie! C'est par lui que déjà mon âme raffermie A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs Se faner du printemps les brillantes couleurs; C'est par lui que, percé du trait qui me déchire, Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire. Et que des pleurs de joie, à nos derniers adieux, A ton dernier regard, urilleront dans mes yeux.

€ Vain espoir! > s'écriera le troupeau d'Épicure

Et celui dont la main disséquant la nature,

Dans un coin du cerveau nouvellement décrit

Voit penser la matière et végéter l'esprit.

« Insensé, diront-ils, que trop d'orgueil abuse,

Regarde autour de toi: tout commence et tout s'use.

Tout marche vers un terme et tout naît pour mourir:

Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir,

Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe

Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l'herbe;

Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir;

Les cieux même, les cieux commencent à pâlir;

Cet astre dont le temps a caché la naissance,

Le soleil, comme nous, marche à sa décadence.

Et dans les cieux déserts les mortels éperdus

Le chercheront un jour et ne le verront plus!

Tu vois autour de toi dans la nature entière

Les siècles entasser poussière sur poussière.

Et le temps, d'un seul pas confondant ton orgueil.

De tout ce qu'il produit devenir le cercueil.

Et l'homme, et l'homme seul, ô sublime folie!

Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,

Et dans le tourbillon au néant emporté.

Abattu par le temps, rêve l'éternité! »

Qu'un autre vous réponde, ô sages de la terre! Laissez-moi mon erreur: j'aime, il faut que j'espère; Notre faible raison se trouble et se confond. Oui, la raison se tait; mais l'instinct vous répond. Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines Les astres, s 'écartant de leurs routes certaines,

Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés, Parcourir au hasard les cieux épouvantés; Quand j'entendrais gémir et se briser la terre; Quand je verrais son globe errant et solitaire, Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit, Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit; Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres, Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres. Seul je serais debout: seul, malgré mon effroi. Être infaillible et bon, j'espérerais en toi. Et, certain du retour de l'éternelle aurore, Sur les mondes détruits je t'attendrais encore!

Souvent, tu t'en souviens, dans cet heureux séjour Oii naquit d'un regard notre immortel amour. Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques, Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques. Sur l'aile du désir, loin du monde emportés, Je plongeais avec toi dans ces obscurités. Les ombres, à longs plis descendant des montagnes. Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes; Mais bientôt, s'avançant sans éclat et sans bruit. Le chœur mystérieux des astres de la nuit, Nous rendant les objets voilés à notre vue, De ses molles lueurs revêtait l'étendue. Telle, en nos temples saints par le jour éclairés, Quand les rayons du soir pâlissent par degrés, La lampe, répandant sa pieuse lumière, D'un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.

Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux:

« Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple!

L'esprit te voit partout quand notre œil la contemple;

De tes perfections, qu'il cherche à concevoir,

Ce monde est le reflet, l'image, le miroir;

Le jour est ton regard, la beauté ton sourire;

Partout le cœur t'adore et l'âme te respire;

Éternel, infini, tout-puissant et tout bon.

Ces vastes attributs n'achèvent pas ton nom;

Et l'esprit, accablé sous ta sublime essence,

Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.

Et cependant, ô Dieul par sa sublime loi.

Cet esprit abattu s'élance encore à toi.

Et, sentant que l'amour est la fin de son être.

Impatient d'aimer, brûle de te connaître. »

Tu disais; et nos cœurs unissaient leurs soupirs Vers cet être inconnu qu'attestaient nos désirs: A genoux devant lui, l'aimant dans ses ouvrages, Et l'aurore et le soir lui portaient nos hommages, Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour La terre notre exil, et le ciel son séjour.

Ah! si dans ces instants où l'âme fugitive

S'élance et veut briser le sein qui la captive.

Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos vœux,

D'un trait libérateur nous eût frappés tous deux;

Nos âmes, d'un seul bond remontant vers leur source,

Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course;

A travers l'infini, sur l'aile de l'amour.

Elles auraient monté comme un rayon du jour,

Et, jusqu'à Dieu lui-même arrivant éperdues,

Se seraient dans son sein pour jamais confondues!

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