‹ Premières méditations poétiquesChapitre 67 sur 109 · LA RETRAITE · texte numérisé non relu

LA RETRAITE

J'ai vu ce sage heureux; dans ses belles demeures

J'ai goûté l'hospitalité:

A l'ombre du jardin que ses mains ont planté, Aux doux sons de sa lyre il endormait les heures

En chantant sa félicité.

Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance! D ne vous lasse point d'un inutile vœu; Gardez-lui seulement sa rustique opulence; Donnez tout à celui qui vous demande peu.

Des doux objets de sa tendresse Qu'à son riant foyer toujours environné, Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse. Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné; Que sous l'or des épis ses collines jaunissent; Qu'au pied de son rocher son lac soit toujours pur; Que de ses beaux jasmins les ombres épaississent; Que son soleil soit doux, que son ciel soit d'azur, Et que pour l'étranger toujours ses vins mûrissent!

Pour moi, loin de ce port de la félicité, Hélas! par la jeunesse et l'espoir emporté, Je vais tenter encore et les flots et l'orage; Mais, ballotté par l'onde et fatigué du vent.

Au pied de ton rocher sauvage,

Ami, je reviendrai souvent Rattacher, vers le soir, ma barque à ton rivage.

COMMENTAIRE

Voici à quelle occasion j'écrivis ces vers:

Mes deux amis MM. de Virieu, de Vignet et moi, nous nous embarquâmes, un soir d'orage, dans un petit bateau de pêcheur sur le lac du Bourget. La tempête nous prit et nous chassa au hasard des vagues à trois ou quatre lieues du point où nous nous étions embarqués. Après avoir été ballottés toute la nuit, les flots nous jetèrent entre les rochers d'une petite île, à l'extrémité du lac. Le sommet de l'île était surmonté d'un vieux château flanqué de tours, et dont les jardins, échelonnés en terrasses unies les unes aux autres par de petits escaliers dans le roc, couvraient toute la surface de l'îlot. Ce château était habité par M. de Châtillon, vieux gentilhomme savoisien. Il nous offrit l'hospitalité; nous passâmes deux ou trois jours dans son manoir, entre ses livres et ses fleurs. M. de ChâtUlon menait, depuis quinze ou vingt ans, une vie d'ermite dans cette demeure. Il sentait son bonheur, et il le chantait. Il avait écrit un poème intitulé Mon lac et mon Château. C'était l'Horace rustique de ce Tibur sauvage. Ses vers ne manquaient ni de grâce ni de sentiment; ils réfléchissaient la sérénité d'une âme calmée par le soir de la vie, comme son lac réfléchissait lui-même son donjon, festonné de lierre, d'espaliers et de jasmin. Il était loin de se douter qu'un de ses trois jeunes hôtes était lui-même poète sous ses cheveux blonds. 11 fut heureux de trouver en nous des auditeurs et des appréciateurs de sa poésie: en trois séances, après le souper, il nous lut tout son poème. Quand notre bateau fut radoubé, nous prîmes congé du vieux gentilhomme. Nous étions déjà amis. Quelques jours après, je lui renvoyais pour carte de visite, par un batelier qui allait à Seyssel et qui passait au pied de son île, ces vers.

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