DES MÉDITATIONS XI
blancs comme la neige, à l'aspect militaire, à l'œil vif, à la bouche gracieuse et mélancolique, au geste franc, à la voix mâle, mais un peu cassée. Il était assis entre la fenêtre ouverte et une petite table à écrire, sur laquelle les rayons du soleil, découpés par les feuilles d'arbres, flottaient aux ondulations du vent, qui agitaient les branches du peuplier comme une eau courante moirée d'ombre et de jour. Deux pigeons apprivoisés becquetaient les pages d'un gros livre ouvert sous le coude du vieillard. Il y avait sur la table une écritoire en bois de rose avec deux petites coupes d'argent ciselé, l'une pour la liqueur noire, l'autre pour le sable d'or. Au milieu de la table on voyait de belles feuilles de papier ,ivélin blanc comme l'albâtre, longues et larges comme celles des grands livres de plain-chant quje j'admirais le dimanche à l'église sur le pupitre du sacristain. Ces feuilleè de papier étaient liées ensemble parile dos avec des nœuds d'un petit ruban bleu de ciel qui auirait fait envie aux collerettes des jeunes filles de Milly. Suri la première de cesifeuilles, où la plume à blanches ailes était couchée depuis l'arrivée de mon père, on voyait quéilque chose d'écrit. ~|I!'étaient des lignes régulières, espacées^ égales, tracées a'^ec la règle et le compas, d'une formé et d'une netteté admirables, entre deux larges marges Manches encadrées elles-mêmes dans de jolis dessins de fleux à l'encre bleue. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ces lignée étaient des vers. Le vieillard était poète; et, comme sa médiocrité n'était pas aussi dorée que celle d'Horace, et qu'il ne pouvait pas payer à des imprimeurs l'impression de ses rêves champêtres, il se faisait à lui-même des éditions soignées de ses œuvres en manuscrits qui ne lui coûtaient que son temps et" l'huile de sa lampe; il espérait confusément qu'après lui
Xn PRÉFACE
la gloire tardive, comme disent les anciens, la meilleure, la plus impartiale et la plus durable des gloires, ouvrirait un jour le coffret de cèdre dans lequel il renfermait ses manuscrits poétiques, et le vengerait du silence et de l'obscurité dans lesquels la fortune ensevelissait son génie vivant. Mon père et lui causaient de ses ouvrages pendant que je mangeais mes pêches et mon pain, dont je jetais les miettes aux deux pigeons. Le \neillard, enchanté d'avoir un auditeur inattendu, lut à mon père un fragment du poème interrompu. C'était la description d'une fontaine sous des châtaigniers, au bord de laquelle des jeunes filles déposent leurs cruches à l'ombre, et cueillent des pervenches et des marguerites pour se faire des couronnes; un mendiant survenait, et racontait aux jeunes bergères l'histoire d'Aréthuse, de Narcisse, d'Hylas, des dryades, des naïades, de Thétis, d'Amphitrite et de toutes les nymphes qui ont touché à l'eau douce ou à l'eau salée. Car ce \ieillard était de son temps, et eu ce temps-là aucun poète ne se serait permis d'appeler les choses par leur nom. Il fallait avoir un dictionnaire mythologique sous son chevet, si l'on voulait rêver des vers. Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ai donné à ce qu'on nommait la muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, les fibres mêmes du cœur de l'homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l'âme et de la nature.
Quoi qu'il en soit, mon père, qui était trop poli pour ■< s'ennuyer de mauvais vers au foyer même du poète, donna quelques éloges aux rimes du vieillard, siffla ses chiens, et me ramena à la maison. Je lui demandai en chemin quelles étaient donc ces jolies lignes égales, symétriques, espacées, encadrées de roses, liées de rubans, ;