A M. HUBER SALADIN
Encor mal éveillé du plus brillant des rêves, Au bruit lointain du lac qui dentelle tes grèves, Rentré sous l'horizon de mes modestes cieux. Pour revoir en dedans je referme les yeux, Et devant mes regards flottent à l'aventure. Avec des pans de ciel, des lambeaux de nature! Si Dieu brisait ce globe en confus éléments, Devant sa face ainsi passeraient ses fragments...
De grands golfes d'azur, où de rêveuses voiles. Répercutant le jour sur leurs ailes de toiles, Passent d'un bord à l'autre avec les blonds troupeaux, Les foins fauchés d'hier qui trempent dans les eaux; Des monts aux verts gradins que la colline étage. Qui portent sur leurs flancs les toits du blanc village, Ainsi qu'un fort pasteur porte, en montant aux bois, Un chevreau sous son bras sans en sentir le poids; Plus haut, les noirs sapins, mousses des précipices, Et les grands prés tachés d'éclatantes génisses,
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Et les chalets perclus pendant tout un été Sur les derniers sommets de ce globe habité, Où le regard, épris des hauteurs qu'il affronte, S'élève avec l'amour, soupir qui toujours monte!.,. Désert où l'homme errant, pour leur lait et leur miel. Trouve la liberté qu'il rapporta du ciel!... Par-dessus ces sommets la neige blanche ou rose, Fleur que l'été conserve et que la nue arrose; Les glaciers suspendus, océans congelés, Pour la soif des vallons tour à tour distillés; Dans l'abîme assourdi l'avalanche qui plonge; Et sous la main de Dieu pressés comme une éponge. Noyés dans son soleil, fondus à sa lueur, Ces grands fronts de la terre exprimant sa sueur!... Je vois blanchir d'ici, dans les sombres vallées, Des torrents de poussière et des ondes ailées; Leur sourd mugissement tonne si loin de moi. Que je n'entends plus rien du fracas que je vois!
Flèche d'eau du sommet dans le gouffre lancée, La cascade en sifflant éblouit ma pensée; Comme un lambeau de voile arraché par le vent. Elle claque au rocher, rejaillit en pleuvant. Et tombe en pétillant sur le granit qui fume Comme un feu de bois vert que le pasteur allume. A peine reste-t-il assez de ses vapeurs Pour qu'un pâle arc-en-ciel y trempe ses couleurs Et flotte quelque temps sur cette onde en fumée. Comme sur un nom mort un peu de renommée!...
Notre barque s'endort, ô Thoune! sur ta mer,
Dont l'écume à la main ne laisse rien d'amer;
De tes flots, bleu miroir, ces Alpes sont la dune.
n est nuit; sur ta lame on voit nager la lune:
Elle fait ruisseler sur son sentier changeant
Les mailles de cristal de son filet d'argent,
Et regarde, à l'écart des bords d'un autre monde,
Les étoiles ses sœurs se baigner dans ton onde.
Son disque, épanoui de noyer en noyer,
De l'ondoiement des flots, pour nous, semble ondoyer;
Chaque arbre tour à tour la dévoile ou la cache.
D'un côté de l'esquif notre ombre étend sa tache.
Et de l'autre les monts, leurs neiges, leurs glaçons,
Plongent dans le sillage avec leurs blancs frissons!...
Diamant colossal enchâssé d'émeraudes,
Et le front rayonnant d'auréoles plus chaudes,
La rêveuse Yungfrau de son vert piédestal
Déploie aux vents des nuits sa robe de cristal...
A ce divin tableau, la rame lente oublie
De frapper sous le bord la vague recueillie;
On n'entend que le bruit des blanches perles d'eau
Qui retombent au lac des deux flancs du bateau,
Et le doux renflement d'un flot qui se soulève,
Sons inarticulés d'eau qui dort et qui rêve!...
0 poétique mer! il est dans cet esquif
Plus d'un cœur qui comprend ton murmure plaintif;
Qui, sous l'impression dont ta scène l'inonde,
Pour soulever un sein, s'enfle comme ton onde,
S'ouvre pour réfléchir, à l'alpestre clarté,
La nature, son Dieu, l'amour, la liberté;
Et, ne pouvant parler sous le poids qui le charme,
Répand le dernier fond de toute âme... une larme I
Huberl heureux enfant de ces tribus de Tell, Que Dieu plaça plus près des Alpes, son autel I Des splendeurs de ces monts doux et fier interprète, Ame de citoyen dans un cœur de poète!
Voilà donc ces sommets et ces lacs étoiles Devant nos yeux ravis par ta main dévoilés! Voilà donc ces rochers à qui ton amour crie Le plus beau nom de l'homme à la terre: « 0 patrie!.. Ah! tu tiens à ce ciel par un double lien: Qui chérit la nature est deux fois citoyen!
Mais tu dis, dans l'orgueil de ta fière tendresse:
< Ces monts sont trop bornés pour l'amour qui m'oppresse:
On voit la liberté sur leurs flancs resplendir;
Mais, pour l'adorer plus, je voudrais l'agrandir.
N'être qu'un poids léger de l'immense équilibre.
C'est être respecté, ce n'est pas être libre:
Dans sa force tout droit doit porter sa raison.
Un grand peuple à ses pieds veut un grand horizon!
Si la pitié des rois nous épargne l'offense.
Le dédain des tyrans n'est pas l'indépendance;
H faut compter par masse et non par fractions.
Pour jouer dans ce siècle au jeu des nations.
La Suisse est l'oasis de mon âme attendrie;
J'y chéris mon berceau, j'y cherche une patrie!... »
— Adore ton pays, et ne l'arpente pas. Ami, Dieu n'a pas fait les peuples au compas: L'âme est tout; quel que soit l'immense flot qu'il roule. Un grand peuple sans âme est une vaste foule!
Du sol qui l'enfanta la sainte passion
D'un essaim de qasteurs fait une nation;
Une goutte de sang dont la gloire tient trace
Teint pour l'éternité le drapeau d'une race!
N'en est-il pas assez sur la flèche de Tell
Pour rendre son ciel libre et son peuple immortel?
Sparte vit trois cents ans d'un seul jour d'héroisme.
La terre se mesure au seul patriotisme.
Un pays? c'est un homme, une gloire, un combat!
Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat!
La grandeur de la terre est d'être ainsi chérie:
Le Scythe a des déserts, le Grec une patrie!...
Autour d'un groupe épars de montagnes, d'îlots
Promontoires noyés dans les brumes des flots,
Avec son sang versé d'une héroïque artère,
Léonidas mourant écrit du doigt sur terre
Des titres de vertu, d'amour, de liberté,
Qui lèguent un pays à l'immortalité!
Qu'importe sa surface? un jour, cette colline
Sera le Parthénon, et ces flots Salamine!
Vous les avez écrits, ces titres et ces droits,
Sur un granit plus sûr que les chartes des rois!
Mais ce n'est plus le glaive, Huber, c'est la pensée,
Par qui des nations la force est balancée.
Le règne de l'esprit est à la fin venu.
Plus d'autres boucliers! l'homme combat à nu.
La conquête brutale est l'erreur de la gloire.
Tu l'as vu, nos exploits font pleurer notre histoire.
De triomphe en triomphe, un ingrat conquérant
A rétréci le sol qui l'avait fait si grand!...
H faut qu'avec l'effort de l'orgueil en souffrance
Le génie et la paix reconquièrent la France,
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Et que nos vérités, de leurs plus beaux rayons,
Dérobent notre épée à l'œil des nations,
Ainsi qu'Harmodius sous un faisceau de rose
Cachait le saint poignard altéré d'autre chose!
Les serviteurs du monde en sont seuls les héros:
Où naquit un grand homme, un empire est éclos.
La terre qui l'enfante, illustrée et bénie.
Monte de son niveau, grandit de son génie:
Il conquiert à son nom tout ce qui le comprend.
0 Léman, à ce titre es-tu donc trop peu grand?
Jamais Dieu versa-t-il sur sa terre choisie,
De sa corne de dons, d'amour, de poésie,
Plus de noms immortels, sonores, éclatants.
Que ceux dont tu grossis le bruit lointain du temps?
L'amour, la liberté, ces alcyons du monde,
Combien de fois ont-ils pris leur vol sur ton onde,
Ou confié leur nid à tes flots transparents?
Je vois d'ici verdir les pentes de Clarens,
Des rêves de Rousseau fantastiques royaumes.
Plus réels, plus peuplés de ses vivants fantômes
Que si vingt nations sans gloire et sans amour
Avaient creusé mille ans leurs lits dans ce séjour;
Tant l'idée est puissante à créer sa patrie!
Voilà ces prés, ces eaux, ces rocs de Meillerie,
Ces vallons suspendus dans le ciel du Valais,
Ces soleils scintillants sur le bois des chalets,
Où, des simples des champs en cueillant le dictame,
Dans leur plus frais parfum il aspira son âme!
Aussi le souvenir de ces félicités
Le suivit-il toujours dans l'ombre des cités.
Ses pieds rampants gardaient l'odeur des herbes hautes.
Son premier ciel brillait jusqu'au fond de ses fautes,
Comme une eau de cascade, en perdant sa blancheur, Roule à l'Arve glacé sa première fraîcheur.
Voltaire 1 quel que soit le nom dont on le nomme, C'est un cycle vivant, c'est un siècle fait homme 1 Pour fixer de plus haut le jour de la raison, Son œil d'aigle et de lynx choisit ton horizon; Heureux si, sur ces monts où Dieu luit davantage, H eût vu plus de ciel à travers le nuage!
Byron, comme un lutteur fatigué du combat,
Pour saigner et mourir, sur tes rives s'abat;
On dit que, quand les vents roulent ton onde en poudre,
Sa voix est dans tes cris et son œil dans ta foudre.
Une plume du cygne enlevée à son flanc
Brille sur ta surface à côté du mont Blanc!
Mais mon âme, ô Coppet, s'envole sur tes rives.
Où Corinne repose au bruit des eaux plaintives.
En voyant ce tombeau sur le bord du chemin.
Tout front noble s'incline au nom du genre humain.
Colombe de salut pour l'arche du génie.
Seule elle traversa la mer de tyrannie!
Pendant que sous ses fers l'univers avili
Du front césarien étudiait le pli,
Ce petit coin de terre, oasis de vengeance,
Protestait pour le siècle et pour l'intelligence:
Le poids du monde entier ne pouvait assoupir,
Liberté, dans ce cœur ton suprême soupir!
Ce soupir d'une femme alluma le tonnerre
Qui foudroya d'en bas le Titan de la guerre;
H tomba sur son roc, par la haine emporté. Vesta de la vengeance et de la liberté, Sous les débris fumants de l'univers en flamme On retrouva leurs feux immortels dans ton âme!...
Ah! que d'autres, flatteurs d'un populaire orgueil. Suivent leur servitude au fond d'un grand cercueil; Qu'imitant des Césars l'abjecte idolâtrie, Pour socle d'une tombe ils couchent la patrie. Et, changeant un grand peuple en servile troupeau. Qu'ils lui fassent lécher la botte ou le chapeau! D'autres tyrans naîtront de ces larmes d'esclaves: Diviniser le fer, c'est forger ses entraves ! Avilir les humains, ce n'est pas se grandir, C'est éteindre le feu dont on veut resplendir. C'est abaisser sous soi le sommet où l'on monte. C'est sculpter sa statue avec un bloc de honte! Si le banal encens qui brûle dans leurs mains Se mesure au mépris qu'on a fait des humains. Le colosse de fer dont ils fardent l'histoire Avec plus de mépris aurait donc plus de gloire? Plus bas, Séjans d'une ombre! admirez à genoux! n avait deviné des juges tels que vous.
Mais le temps est seul juge: ami, laissons-les faire; Qu'ils pétrissent du sang à ce dieu du vulgaire; Que tout rampe à ses pieds de bronze... excepté moi! Staël, à lui l'univers... mais cette larme à toi!
Huber, que ce grand nom, que ces ombres si chères Agrandissent pour vous le pays de vos pères!
Rebandez le vieil arc que son poids détendit:
On resserre le nœud quand le faisceau grandit.
Dans le tronc fédéral concentrez mieux sa sève;
La tribu devient peuple et l'unité l'achève!
Que Genève à nos pieds ouvre son libre port:
La liberté du faible est la gloire du fort.
Que, sous les mille esquifs dont ses eaux sont ridées,
Palmyre européenne au confluent d'idées,
Elle voit en ses murs l'Ibère et le Germain
Échanger la pensée en se donnant la main!
Nid d'aigles élevé sur toute tyrannie,
Qu'elle soit pour l'exil l'hospice du génie,
Et que ces grands martyrs de l'immortalité
Lui payent d'un rayon son hospitalité!
Pour moi, cygne d'hiver égaré sur tes plages, Qui retourne affronter son ciel chargé d'orages, Puissé-je quelquefois, dans ton cristal mouillé. Retremper, ô Léman, mon plumage souillé! Puissé-je, comme hier, couché sur le pré sombre Oii les grands châtaigniers d'Évian penchent l'ombre, Regarder sur ton sein la voile de pêcheur. Triangle lumineux, découper sa blancheur, Écouter attendri les gazouillements vagues Que viennent à mes pieds balbutier tes vagues. Et voir ta blanche écume, en brodant tes contours, Monter, briller et fondre, ainsi que fout nos jours!...
Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire, Descend avec lenteur de son char de victoire: Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux Conserve en sillons d'or sa trace dans les cieux. Et d'un reflet de pourpre inonde l'étendue. Comme une lampe d'or dans l'azur suspendue, La lune se balance aux bords de l'horizon; Ses rayons affaiblis dorm ent sur le gazon, Et le voile des nuits sur les monts se déplie. 1 C'est l'heure où la nature, un moment recueillie, ' Entre la nuit qui tombe et le jour qui s'enfuit, 1 S'élève au créateur du jour et de la nuit, !Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage, j De la création le magnifique hommage.
Voilà le sacrifice immense, universel!
L'univers est le temple et la terre est l'autel;
Les cieux en sont le dôme, et ses astres sans nombre,
Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l'ombre.
Dans la voûte d'azur avec ordre semés,
Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés:
Et ces nuages purs qu'un jour mourant colore,
Et qu'un souffle léger, du couchant à l'aurore.
Dans les plaines de l'air repliant mollement, Roule en flocons de pourpre aux bords du firmament, Sont les flots de l'encens qui monte et s'évapore Jusqu'au trône du Dieu que la nature adore.
Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts?
D'où s'élèvera l'hymne au roi de l'univers?
Tout se tait: mon cœur seul parle dans ce silence.
La voix de l'univers, c'est mon intelligence.
Sur les rayons du soir, sur les ailes du vent.
Elle s'élève à Dieu comme un parfum vivant,
Et, donnant un langage à toute créature.
Prête, pour l'adorer, mon âme à la nature.
Seul, invoquant ici son regard paternel,
Je remplis le désert du nom de l'Éternel;
Et celui qui, du sein de sa gloire infinie,
Des sphères qu'il ordonne écoute l'harmonie,
Écoute aussi la voix de mon humble raison,
Qui contemple sa gloire et murmure son nom.
Salut, principe et fin de toi-même et du monde!
Toi qui rends d'un regard l'immensité féconde,
Ame de l'univers. Dieu, père, créateur.
Sous tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur;
Et, sans avoir besoin d'entendre ta parole.
Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.
L'étendue à mes yeux révèle ta grandeur,
La terre ta bonté, les astres ta splendeur. ^ Tu t'es produit toi-même en ton brillant ouvrage !
L'univers tout entier réfléchit ton image, iîji mon âme à son tour réfléchit l'univers.
Ma pensée, embrassant tes attributs divers,
Partout autour de toi te découvre et t'adore, Se contemple soi-même, et t'y découvi-e encore: Ainsi l'astre du jour éclate dans les cieux. Se réfléchit dans l'onde et se peint à mes yeux.
C'est peu de croire en toi, bonté, beauté suprême! Je te cherche partout, j'aspire à toi, je t'aime! Mon âme est un rayon de lumière et d'amour Qui, du foyer divin détaché pour un jour, De désirs dévorants loin de toi consumée. Brûle de remonter à sa source enflammée. Je respire, je sens, je pense, j'aime en toi! Ce monde qui te cache est transparent pour moi; C'est toi que je découvre au fond de la nature, C'est toi que je bénis dans toute créature. Pour m'approcher de toi, j'ai fui dans ces déserts: Là, quand l'aube, agitant son voile dans les airs, Entr'ouvre l'horizon qu'un jour naissant colore. Et sème sur les monts les perles de l'aurore, Pour moi c'est ton regard qui, du divin séjour, S'entr'ouvre sur le monde et lui répand le jour. Quand l'astre à son midi, suspendant sa carrière. M'inonde de chaleur, de vie et de lumière. Dans ses puissants rayons, qui raniment mes sens, Seigneur, c'est ta vertu, ton souffle que je sens; Et quand la nuit, guidant son cortège d'étoiles. Sur le monde endormi jette ses sombres voiles, Seul, au sein du désert et de l'obscurité, Méditant de la nuit la douce majesté, Enveloppé de calme, et d'ombre, et de silence, Mon âme de plus près adore ta présence;
D'un jour intérieur je me sens éclairer,
Et j'entends une voix qui me dit d'espérer.
Oui, j'espère, Seigneur, en ta magnificence: Partout à pleines mains prodiguant l'existence, Tu n'auras pas borné le nombre de mes jours A ces jours d'ici-bas, si troublés et si courts. Je te vois en tous lieux conserver et produire: Celui qui peut créer dédaigne de détruire. Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté, J'attends le jour sans fin de l'immortalité. La mort m'entoure en vain de ses ombres funèbres, Ma raison voit le jour à travers ces ténèbres; C'est le dernier degré qui m'approche de toi. C'est le voile qui tombe entre ta face et moi. Hâte pour moi. Seigneur, ce moment que j'implore; Ou, si dans tes secrets tu le retiens encore. Entends du haut du ciel le cri de mes besoins! L'atome et l'univers sont l'objet de tes soins: Des dons de ta bonté soutiens mon indigence, Nourris mon corps de pain, mon âme d'espérance; Kéchauffe d'un regard de tes yeux tout-puissants Mon esprit éclipsé par l'ombre de mes sens, Et, comme le soleil aspire la rosée, Dans ton sein à jamais absorbe ma pensée!
COMMENTAIRE
J'ai toujours pensé que la poésie était surtout la langue des prières, la langue parlée et la révélation de la langue intérieure.^Quand l'homme parle au suprême Interlocuteur, il doit nécessairement employer la forme la plus complète et la plus parfaite de ce langage que Dieu a mis en lui. Cette forme relativement parfaite et complète, c'est évidemment la forme poétique^ Le vers réunit toutes les conditions de ce qu'on appelle la parole, c'est-à-dire le son, la couleur, l'image, le rhythme, l'harmonie, l'idée, le sentiment, l'enthousiasme: la parole ne mérite véritablement le nom de Verbe ou de Logos, que quand elle réunit toutes ces qualités. Depuis les temps les plus reculés les hommes l'ont senti par instinct; et tous les cultes ont eu pour langue la poésie, pour premier prophète ou pour premier pontife les poètes.
J'écrivis cet hymne de l'adoration rationnelle en me promenant sur une des montagnes qui dominent la gracieuse ville de Chambéry, non loin des Charmettes, ce berceau de la sensibilité et du génie de J.-J. Rousseau.