‹ Premières méditations poétiquesChapitre 96 sur 109 · ADIEU · texte numérisé non relu

ADIEU

Mais l'arrêt cruel est porté:

Il faut boire jusqu'à la lie!

Lorsque mes pas auront franchi Les deux tiers de notre carrière, Sous le poids d'une vie entière Quand mes cheveux auront blanchi, Je reviendrai du vieux Bissy Visiter le toit solitaire Oix le ciel me garde un ami.

Dans quelque retraite profonde, Sous les arbres par lui plantés, Nous verrons couler comme l'onde La fin de nos jours agités.

Là, sans crainte et sans espérance, Sur notre orageuse existence Ramenés par le souvenir, Jetant nos regards en arrière, Nous mesurerons la carrière Qu'il aura fallu parcourir.

Tel un pilote octogénaire, Du haut d'un rocher solitaire, Le soir, tranquillement assis.

Laisse au loin égarer sa vue, Et contemple encor l'étendue Des mers qu'il sillonna jadis.

COMMENTAIRE

Cette pièce est de 1815. En revenant de la Suisse après les Cent Jours, je m'arrêtai dans la vallée de Chambéry, chez l'oncle d'un de mes plus chers amis, le comte de Maistre. Le comte de Maistre était le frère cadet du fameux écrivain qui a laissé un grand nom dans la philosophie et dans les lettres. Je passai quelques jours heureux dans cette charmante retraite de Bissy, enseveli sous l'ombre des noyers et des sapins du mont du Chat. Je voyais de ma fenêtre la nappe bleue de ce beau lac où je devais aimer pt chanter plus tard. Je commençais à peine à craj^onner de temps en temps quelques vers à l'ombre de ces sapins, au bruit monotone de ces eaux.

La vie que l'on menait chez mes hôtes était une vie presque espagnole: une douce oisiveté, des entretiens rêveurs, des promenades nonchalantes entre les hautes vignes et les hêtres des collines de Savoie, des lectures, des chapelets. A la nuit tombante, aux sons de VAngelus, on s'acheminait en famille vers la petite église du hameau, cachée sous les arbres, avec son toit de chaume et son clocher de bois noirci par la pluie. On y faisait la prière du soir. Ces habitudes régulières et saintes de cette maison m'attendrissaient et me charmaient, bien qus je fusse alors dans les premiers bouillonnements et dans les dissipations de l'adolescence. Je suivais la famille dans tous ses actes de piété. L'esprit éminent et original, la bonté, la sérénité de caractère de toute cette maison de Maistre, me captivaient. Des jeunes personnes simples, vertueuses, charmantes, nièces de Mme de Maistre, répandaient leur rayonnement sur cette gravité de la famille. Je quittai avec peine cette oasis de paix, d'amitié, de poésie, pour revenir à Beauvais reprendre l'uniforme, le sabra, le cheval, le tumulte de la garnison. En arrivant à mon corps, j'écrivis ces adieux, et je les envoyai à mon ami Louis de Vignet, neveu du comte de Maistre.

Page 1