‹ Premieres poésies...1829-1835Chapitre 20 sur 91 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

Une rue au bord de la mer.

RAFAËL licsccnd le long d'un treillis; ANNIBAL passe dans le rond.

RAFAËL

Peste soit des barreaux! Ué, rendez-moi ma veste, Mon camarade! Où donc vous sauvez-vous si preste? Eh bien, et vos amours — que font-ils?

^ l'abbé.

Le voilà !

RAFAËL

On me poursuit, mon cher. — Je vous dirai cela; Mais rendez-moi Thabit.

l'abbé.

On crie. — On vous appelle!

Tétebleu, qu'est-ce donc?

RAFAËL

Bon 1 une bagatelle.

Je crois que j'ai tué quelqu'un là-bas.

l'abbé.

Vraiment!

Je vous dirai cela; mais Thabit seulement.

RAFAËL

i/abbf.

L'Iiabil? non de par Dieul je no veui pas du vôtre. I^s sergents me prendraient pour tous.

RAFAI L.

Le bon apôtre 1

(Plusieurs gens traTersenl le thëftlre.)

Attendez. — Donnez-moi ce manteau. — Bon. — Je vais Dire à ces gredins-là deux petits mots.

l'abbé.

Jamais Je n'oserai tuer cet liommo.

(Il s'assoit sur une pierre.) LE SERGENT.

Holà I je cherche Le seigneur Rafaël.

RAFAËL

A moins qu'il ne se perche Sur quelque cheminée en manière d'oiseau, Qu*il n'entre dans la terre, ou qu'il ne saute à Teau, Vous Faurez à coup sur. Le coimaissez-vous?

LE SERGENT

Certe, J'ai son signalement. — C'est une plume verte Avec des bas orange.

RAFAËL

En vérité! — Parbleu, Vous n'aurez point de peine, et vous jouez beau jeu. Combien vous donne>t-on?

LE SERGENT

Hai...

RAFAËL

Trouvez-vous qu'en somme Votre prévôt vous ait assez payé votre homme? i^e bon sire est-il doux ou dur sur les écus?

62 PHËMiÈRËS POESIES.

LE SEHGENT.

Mais, il n'en mourrait pas pour donner un peu plus. Mais je n'y pense pas. — Le ventre à la besogne, Et non le dos. — Mieux vaut la bart que la vergogne. Et puiSy rbomme pendu, nous avons le pourpoint.

RAFAËL

Sans compter les revers, s'il met Tépée au poing.

LE SERGENT

J'ai de bons pistolets. ^

Voyons. — Et puis ?

LE SERGENT

Ma canne De sergent.

RAFAËL

Bon. — Et puis?

LE SERGENT

Ce poignard de Toscane.

RAFAËL

Très-excellent. — Et puis?

LE SERGENT

J'ai celle épéo.

RAFAËL

El puis ?

LE SERGENT

El puis ! je n'ai plus rien.

RAFAËL, le roMant.

Tiens, voilà pour tes cris, El pour tes pistolets.

LE SERGENT

Aïe! aiel

RAFAËL

Et pour la canne, Et pour ton lin poignard en acier de Toscane.

LE SERGENT

Aïe! aïe! je suis mort!

RAFAËL

Le seigneur Garuci Est sans doute au logis. — On y va par ici.

(Il le chasse.)

C'est du don Juan, ceci.

(Bcveiiaiil.) .

Que dis-lu du bonhomme?

Sauvons-nous maintenant. — Moi, je retourne à Rome.

(L'abbé va à lui, el.lui met son poignard dans la gorgo.) RAFAËL.

Ëtes-vous fou, i'abbé? -^ L'abbé?

(Il torahe.]

Je n'y suis pas.

Ah ! malédiction ! Mais tu me le paieras.

(Il veul se relever.]

Mon coup de grâce, abbé! Je suffoque! Ah ! misère! Mon coup, mon dernier coup, mon cher abbé. La terre Se roule autour de moi ; — miserere ! — Le ciel Tourne. Ah, chien d'abbé, va! par le Père éternel!... Qu'attends-tu donc là, toi, fantôme, qui demeures Avec ces yeux ouverts ?

l'abbé.

Moi? j'attends que tu meures.

Damnation I Tu vas me laisser là, crever Comme un païen, gredin, et ne pas m'achever!

Je ne te ferai rien; viens m' achever. — Un verre D'eau, pour l'amour de Dieu! — tu diras à ma mère Que je donne mes biens à mon bouffon Pippo.

(Il roearl.)

l'abbé.

Va, ta mort est ma vie, insensé! Ton tombeau

Est le lit nuptial où va ma Ûancée

S^étendre sous le dais de cette nuit g^lacée I

Maintenant le hibou tourne autour des falots.

L^esturgeon monstrueui soulève de son dos

Le manteau bleu des mers, et regarde en silence

Passer Tastre des nuits sur leur miroir immense.

La sorcière, accroupie et murmurant tout bas

Des paroles de sang, lave pour les sabbats

La jeune fille nue; Hécate aux trois visages

Froisse sa robe blanche aux joncs des marécages ;

Écoutez. — L'heure sonne 1 et par elle est compté

Chaque pas que le temps fait vers Téternité.

Va dormir dans la mer, cendre! et que ta mémoire

S'enfonce avec ta vie au cœur de cette eau noire!

(Il jelle le cadavre dans la mer.}

Vous, nuages, crevez ! essuyez ce chemin !

Que le pied, sans glisser, puisse y passer demain.

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