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Premières poésies, 1830-1845

— Vous reconnaissez-vous? — Tenez, voilà le saule, De ses cheveux blafards inondant son épaule Comme une fille au bain, l'église et son clocher, L'étang où des canards se pavane l'escadre;

— Il ne manque vraiment au tableau que le cadre

Avec le clou pour l'accrocher. —

Confort et far-niente ! — toute une poésie De calme et de bien-être, à donner fantaisie De s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes, Le vidrecome large à tenir quatre pintes, Comme en ont les buveurs de Brawcr, et le soir

ALBEKTUS.

Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre, Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer, Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade, Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostadc D'un jour si doux sait éclairer !

— A vous faire oublier, à vous, peintre et poëte, Ce pays enchanté dont la Mignon de Goethe, Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem; Ce pays du soleil où les citrons mûrissent,

Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent : Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;

— A vous faire donner pour ces murs ^erts de mousses Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses, Fait luire quelque Faust en son costume ancien, Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades, Les femmes au teint brun, les molles sérénades.

Et tout l'az.ur vénitien!

Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique, Une méchante femme ayant nom Véronique; Chacun la redoutait, et répétait tout bas Qu'on avait entendu des murmures étranges Autour de sa demeure, et que de mauvais anges Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats. — Celaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille, Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille Une évocation; — de sourds vagissements Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines, Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis de chaincs, D'épouvantables hurlements.

ALRKRTUS.

Même dame Gertrude avait un jour d'orage Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage, A cheval sur la foudre un démon noir sortir, Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée, y<j*- De hleuâtres vapeurs soudain environnée, La tète la première en hurlant s'engloutir. La grange du fermier Justus Van Eik s'embrase Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase. Avalanche de feu, quatre des travailleurs. Des gens dignes de foi jurent que Véronique Se trouvait là, riant d'un rire sardonique, Et grommelant des mots railleurs !

La femme du brasseur Cornelis met au monde, Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde, Et si laid que son père eût voulu le voir mort. — On dit que Véronique avait sur l'accouchée Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée, Par un mystère noir jeté ce mauvais sort. Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche Les justifiait bien. — I OEil vert, profonde bouche, Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux, Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse, Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce, Le diable n'est pas plus hideux. '

dette vieille sorcière habitait une hutte, Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte

L'été comme l'hiver au choc des quatre vents;

— Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre S'étendent à l'entour en nappe irrégulière, L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants, Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes Inonde les planchers moisis et vermoulus.

— A peine si l'on voit dans toute la croisée Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée,

Et la porte ne ferme plus.

La limace baveuse argenté la muraille Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille , Les lézards verts et gris se logent dans les trous, Et l'on entend le soir sur une note haute Coasser tout auprès la grenouille qui saute, Et râler aigrement les crapauds à l'œil roux. — Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue, Surtout quand du croissant une ouateuse nue Emmaillote la corne en un flot de vapeur, Personne, — non pas même Eisembach le ministre, N'ose passer devant ce repaire sinistre Sans trembler et blêmir de peur.

De ces dehors riants l'intérieur est digne :

Un pandémonium ! — où sur la même ligne,

Se heurtent mille objets fantasquement mêlés.

— Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,

Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles,

Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés:

Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares, Alambics contournes en spirales bizarres, Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal, Fœtus mal conservés saisissant d'une lieue L'odorat, et collant leur face jaune et bleue Contre le verre du bocal !

Véritable sabbat de couleurs et de formes, Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes, Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou, L'ibis égyptien au bord du sarcophage De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage ; — Ivresse d'opium et vision de fou, Où les récipients, matras, syphons et pompes, Allongés en phallus ou tortillés en trompes, Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros, Où les monstres tracés autour du zodiaque, Portant écrit au front leur nom en syriaque, Dansent entre eux des boléros!

— Poudreux entassement de machines baroques Dont l'œil ne peut saisir les contours équivoques, Et de bouquins sans titre en langage chrétien ! Tohu-bohu ! — chaos où tout fait la grimace,

Se déforme, se tord, et prend une autre face;

— Glace vue à l'envers où l'on ne connait rien, Car tout est transposé. — Le rouge y devient fauve, Le blanc noir, le noir bleu; — jamais sous une alcôve Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids.

— C'est la réalité des contes fantastiques, C'est le type vivant des songes drolatiques;

C'est Hoffmann, et e'e^t Rabelais!

ALliEKTl'S.

Tour rendre le tableau complet, au boni des planche; Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches, Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents, Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides Qui semblent vous couver de leurs regards avides.

— Un squelette debout et les deux bras pendants, Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes, Que du sépulcre à peine ont déserté les hôtes, Jette son ombre au mur en linéaments droits.

— En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique, D'épouvante glacé, comme un bon catholique

Ferait le signe de la croix.

Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste. Teniers à cette source a pris son Alchimiste, C.allot bien des motifs de sa Tentation; Goethe a tiré de là la scène tout entière Où Mëphistophélès mène chez* la sorcière Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.

— L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même (Jedediah Cleisbbotham) y puisa plus d'un thème.

— Ce type qu'il répète infatigablement,

Meg de Guy Mannering, ressemble à s'y méprendre A notre Véronique, — il n'a fait que la prendre Et déguiser le vêtement.

Le plaid bariolé de tartan et la toque Dissimulent la jupe et le béguin à coque.

L'Ecosse a remplacé la Flandre; — voilà tout. Ensuite il m'a volé, l'infâme plagiaire, Cette description (voyez son Antiquaire), Le chat noir, — Marius sur ces restes debout ! — Et mille autres détails. — Je le jurerais presque, Celui qui fit l'hymen du sublime au grotesque, Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani, Dans cette hutte même a ciselé ces masques Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques, De Benvenuto Cellini.

Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe, Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche Prenait en s'éteignant sa robe de peluche, Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver. Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche, Le meilleur cœur de chat et l'âme la plus blanche Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs, Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine, Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine, Était aussi l'un de ses hoirs.

Ce digne chat était du reste l'être unique

Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique

Eût de l'affection; — peut-être bien aussi

Était-il seul au monde à l'aimer; — vieille, laide

Et pauvre, qui l'eût fait? — C'est un mal sans remède;

Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi.

8 ALDERTUS.

— Il fait nuit, tout se tait; — une lumière rouge, Intermittente, oscille aux vitrages du bouge;

— Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux, Regarde d'un air grave et plein d'intelligence La vieille qui s'agite et qui fait diligence

Pour quelque mystère honteux ;

Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide, Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir Entre les deux chenets, près des tisons, en boule, La tête sous la queue artistement se roule.

— La bise cependant continue à gémir.

L'orfraie aux sifflements rauqucs de la tempête Mêle ses cris ; — le toit craque, la bûche pète,

La flamme tourbillonne, et dans un grand chaud ion. Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire- Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire Et le matou qui fait ron ron.

Minuit est le moment voulu pour l'œuvre inique; Minuit sonne. — Aussitôt l'infâme Véronique Trace de sa baguette un rond sur le plancher, Et se place au milieu ; — des milliers de fantômes Hors du cercle magique, ainsi que des atomes Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher, Tremblent, points lumineux sur la tenture noire.

— La vieille cependant murmure son grimoire, Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son, Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge, Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge

Comme une mauvaise boisson.

Mais ce n'est pas là tout ; — pour finir le mystère, Elle jette un par un ses vêtements à terre ' Et se met toute nue; — oh! c'était effrayant! — Le squelette blanchi dont la bise se joue, Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue Du haut d'une potence, est un objet riant, Près de cette carcasse aux mamelles arides, Au ventre jaune et plat, coupé de larges rides, \ ' Aux bras rouges pareils à des bras de homard. Ilorror! horror! horrorï comme dirait Shakspeare, — Une chose sans nom, — impossible à décrire, Un idéal de cauchemar!

Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune Et s'en frotte trois fois la gorge. — Non, aucune Langue humaine ne peut conter exactement Ce qui se fit alors ! — Celte mamelle flasque, Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque D'un vieil habit râpé, miraculeusement Se gonfle et s'arrondit : — le nuage de hâle Se dissipe : on dirait une boule d'opale Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur. — Le sang en iils d'azur y court, la vie y brille De manière à pouvoir, même avec une fille De quinze ans, lultcr de fraîcheur.

Elle se frotte l'œil et puis toute la face;

— La rose y réparait, le moindre pli s'efface'

Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé ; •L'émail luit dans sa bouche; une vive étincelle, Un diamant de feu nage dans sa prunelle; Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courbt — Elle est belle à présent, mais belle à faire envie. Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie Seulement pour loucher sa main du bout du doigt, Et l'on ne songe pas, en voyant celte tête Si charmante, ce corps, cette taille parfaite, A quels moyens elle les doit.

Une perle d'amour! — De longs yeux en amande Parfois d'une douceur tout à fait allemande, Parfois illuminés d'un éclair espagnol; Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie De vous y regarder pendant toute la vie; — Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol; Sontag etMalibran, dont chaque note vibre, Et dans le cœur se noue à quelque intime libre; La malice de Puck, la grâce d'Ariel, Une bouche mutine où la petite moue D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue; — Un miracle, un rêve du ciel ! —

Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle,

— Très -belle! — c'est-à-dire elle paraissait telle, Et c'est la même chose. — Il suffit que les yeux Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime.

— Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même Que s'il était prouvé par l'algèbre. — Etre heureux,

ALDEUTUS. Il

Qu'est-ce? — Sinon le croire et caresser son rêve, Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève; Car la foi seule peut nous faire voir le ciel Dans l'exil de la vie, et ce désert du monde Où la félicité sur le néant se fonde, Et le malheur sur le réel.

La flamme qui dormait s'éveille; — Véronique Sort du cercle, revêt une blanche tunique, Une robe de pourpre, — au lieu du béguin noir Qu'elle portait avant, sur sa tète elle place Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace, S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir. — La lune en ce moment, par une déchirure De nuage, dardait sa clarté faible et pure;

— La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait Du dehors distinguer le dedans, et sans doute

Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route, Il aurait pensé qu'il rêvait.

Véronique du bout de sa baguette touche Le matou qui lui lance un regard faux et louche, Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos, Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques, Et prononce tout bas des mots cabalistiques;

— Spectacle à vous figer la moelle dans les os! — A la place du chat parait un beau jeune homme, Nez aquiliu, front haut, moustache noire, comme La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.

—> Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie. Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie, Vraiment il était fait au tour!

— C'est bien, dit Véronique, en tendant sa main blanche Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche,

En silence attendait; — don Juan, conduisez-moi.

— Juan s'inclina. — Madame, cù faut-il qu'on vous mène? La dame se pencha sur son oreille; — à peine

Deux syllabes, — don Juan comprit. — Holà donc! toi, Leporello, dit-il d'une voix haute et claire, Madame veut sortir, prends une torche, éclaire Madame. — A l'instant même une cire à la main Leporello parait amenant la voiture; Us y montent, — le fouet claque, le cocher jure, Et les voilà sur le chemin.

Mais quel chemin encor? — C'est un profond mystère.

— 11 faisait miil; — d'ailleurs, dans ce lieu solitaire Qui diable eût pu les voir? — Personne, — tout dormait; La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage

De peur d'être indiscrète. — Au terme du voyage, Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait, La voiture parvint. — Pas un seul grain de boue A ses larges panneaux armoriés; — la roue, Comme si les cailloux eussent été doublés De soie et de velours, roulait muette et sourde A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde Qu'elle ne couchait pas les blés !

Pour le présent, la scène est transportée à Lcyde.

— Ce singe enjuponné, celte sorcière laide

A faire à Belzébuth tourner les deux talons; — Jeune et belle à présent, vivante poésie, Trésor de grâces, fait sécher de jalousie Sous leurs vcrtugadins chamarrés de galons, Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises, Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises De l'endroit ; — le salon de dame Barbara Von Altenhorff, — celui de la comtesse anglaise Gecilia Wilmot est vide ; — on est à l'aise Chez la landgrave de Gotha !

Jeunes et vieux, — robins en perruque poudrée, Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée ; Militaires en beaux uniformes traînant Sur le parquet sonore une épée incongrue ; Peintres, musiciens, — tout le monde se rue Chez l'étrangère, et bien qu'il soit peu convenant, Au dire d'une vieille et méchante bégueule, D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule, Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné Et la beauté du diable, — on s'y portait ; — l'unique Entretien de la ville était sur Véronique : Jamais nom ne fut plus prôné !

C'était un engouement, un délire, une rage,

Des battements de mains, des bravos, un tapage,

Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas.

— Jamais dilettanli n'ont du fond de leurs loges

Sur la prima donna fait pleuvoir plus d'éloges,

De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas

1* ALRERTTS.

La belle Véronique — aux bals, dans les théâtres, Partout, — n'en recevait des Mein hers idolâtres.

— Les poêles faisaient des sonnets sur ses yeux Et l'appelaient — soleil ou lune — en acrostiches . Les peintres barbouillaient son image, — et les riches

Se ruinaient à qui mieux mieux.

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