‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 32 sur 131 · THÉBAIDE · texte numérisé non relu

THÉBAIDE

Dans une région détournée et secrète

D'où l'on n'entende pas le rire des heureux

Ni le chant printanier des oiseaux amoureux ;

L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,

Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;

Tout ce qui palpite, aime ou chante, we déplaît,

Et je hais l'homme autant et plus qiy, ne le hait

Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.

De tous les sentiments croules dans la ruine

Du temple de mon âme, il ne reste debout

Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.

Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;

Ma tète de cheveux n'est pas découronnée;

A peine vingt épis sont tombés du faisceau :

Je puis derrière moi voir encor mon berceau.

Mais les soucis amers de leurs griffes arides

M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides

Pour en faire une fosse à chaque illusion.

Ainsi me voilà donc sans foi ni passion.

Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,

Et dès le premier mot sachant la fin du livre.

Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui :

Leurs mères les ont fait dans un moment d'ennui;

Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires

Plutôt que les enfants les estime les pères.

Ils sont venus au monde avec des cheveux gris ,

Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris

Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,

Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes

Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,

Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,

Le moins accompagné sur la route du monde,

Hélas! c'est le jeune homme à tète brune ou blonde,

Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé.

Celui Jont le navire est le plus allégé

D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette

Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,

Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau

180 ftOCAÎLLE.

Va bientôt échouer à l'écucil du tombeau. L'univers décrépit devient paralytique, La nature se meurt, et le spectre critique Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. Qu'atlends-tu donc, clairon du jugement dernier? Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronds Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde? Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main, Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?

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