LA CHIMERE
Une jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe, Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux; Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule; La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins ; Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.
Elle se démenait, hurlante et furieuse,
Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux,
Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
Plus claire que l'argent : Maître, où donc allons-nous?
Par delà le soleil et par delà l'espace, *
Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité; Mais avant d'être au but ton aile sera lasse : Car je veux voir mon rêve en sa réalité.
On donnait à Favart Mosé. Tamburini Le basso cantante, le ténor Rubini,
Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle,
Quand on l'eût élargie et faite colossale,
Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
N'aurait pu contenir son public ce soir-là.
Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître,
Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître,
Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais,
Et je n'avais pas vu le Moïse français;
Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie
Fausse toute musique; et la note hardie,
Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol.
Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine,
Pour contenir mon cœur plein d'extase divine;
Mes artères chantant avec un sourd frisson,
Mon oreille tendue et buvant chaque son;
Attentif comme au bi*uit de la grêle fanfare
Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare.
Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
Et la toile tomba. C'était le premier acte.
Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
Chaque tête à son tour passait avec ses traits.
Certes, sous l'éventail et la grille dorée,
Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,
Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
J'en vis plus d'une belle et méritant éloge;
Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,
La loge lui formant un cadre de son bord,
Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione.
Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,
Car elle se tenait clans l'immobilité,
Regardant devant elle avec simplicité,
La bouche épanouie en un demi-sourire,
Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.
Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle; Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle; Pas d'œillade hautaine ou de grand air vainqueur, Rien que le repos d'âme et la bonté de cœur Au bout de quelque temps, la belle créature, Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture, Le col un peu penché, le menton sur la main, De façon à montrer son beau profil romain, Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces, Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses. Tout perdait son éclat, tout tombait à côté De cette virginale et sereine beauté; Mon âme tout entière à cet aspect magique Ne se souvenait plus d'écouter la musique, Tant cette morbidezze et ce laisser aller Etait chose charmante et douce à contempler, Tant l'œil se reposait avec mélancolie Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie. Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours, Même au parlar spiegar, je regardais toujours; J'admirais à part moi la gracieuse ligne Du col se repliant comme le col d'un cygne, L'ovale de la tète et la forme du front, La main pure et correcte, avec le beau bras rond; Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau; Ces formes sans puissance et cette fade peau Sous laquelle ie sang ne court que par la fièvre Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre, Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard, M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art. J'avais dit : L'art est faux, les rois de la peinture D'un habit idéal revêtent la nature.
Os tons harmonieux, ces beaux linéaments, N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants;
J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française : Raphaël a menti comme Paul Véronèse !
Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien Le marbre grec doré par l'ambre italien, L'œil de flamme, le teint passionnément pâle, Blond comme le soleil sous son voile de hâle, Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués, Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués, Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes, Et tous les nobles traits de vos saintes estampes. Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté, G'est la vie elle-même et la réalité.
Votre Madone est là ; dans sa loge elle pose, Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause; Elle reste immobile et sous le même jour, Gardant comme un trésor l'harmonieux contour. Artistes souverains, en copistes fidèles, Vous avez reproduit vos superbes modèles! Pourquoi, découragé par vos divins tableaux, Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux, Et pris pour vous fixer le crayon du poëte, Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète, Doux fantômes bercés dans les bras du désir, Formes que la parole en vain cherche à saisir? Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute, Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route? Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté, Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté, Et l'épithète creuse et la rime incolore? Ah! combien je regrette et comme je déplore De ne plus être peintre, en te voyant ainsi A Mosc, dans ta loge, ô Julia Grisi !
Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche, Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche, Tient ton cheval en hride et t'attend dans la cour.
Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles, Entrouvre ses rideaux avec ses doigts rosés; 0 nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles, Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.
Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes, Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais. N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes Qui halète à la porte et souffle son air frais ?
Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses, Sur la tombe du bal jetez à pleines mains Vos colliers défilés, vos parures soyeuses, ' Vos blancs camélias et vos pâles jasmins.
Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve; La prose après les vers : c'est le vide et l'ennui ; C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève, C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui.
0 Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues, Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied, D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, Quand sur nos fronds blêmis le spleen anglais s'assied?
Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare, Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare, Comme un cheval que fouille un éperon pointu?
Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste! Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir. Hélas ! et pour ne pas oublier qu'il existe, 11 le faut embaumer avec le souvenir.
.l'étais; je ne suis plus; toute la vie humaine Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent.
Mon Dieu ! n'est-il donc pas de chemin qui ramène Au bonheur d'autrefois regretté si souvent?
Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre. Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau Que l'on mène au bouclier, ne pouvant plus le tondre, La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau
Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore, Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, Et mon cœur effeuillé peut refleurir encore; Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, Nous faisant dans notre âme une chaste oasis, Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule, Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, De quelle passion ta ligure vivait, Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque, Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait.
.le nuançais ton front des pâleurs de l'agate, .Je posais sur ta bouche un sourire charmant, Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate Qu'eu s'cnvolant au ciel laisse un baiser d'amant
Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux, Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.
Peut-être que l'ennui tordait fa lèvre aride,
Ht que chaque baiser avait mis sur ta peau,
Au lieu de marque rose, une tache livide.
Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau
Car si la face humaine est difficile à lire, Si déjà le front nu mcnl à la passion,