‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 46 sur 131 · LES VENDEURS · texte numérisé non relu

LES VENDEURS

Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,

Par une nuit sans lune, où le firmament noir

N'avait pas un senl œil entrouvert pour vous voir,

Vous avez abattu votre vol circulaire

Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.

Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort.

S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,

Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,

Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre;

Et les bassets trapus, arrivés les derniers,

Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.

Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée

Par les chiens courageux aux lâches préparée.

Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,

Et dérobent l'argent dans les poches des morts.

0 fille de Satan, ô toi, la vieille bande,

Comme ta mission, tu fus horrible et grande.

Je ne sais quelle rude et sombre majesté

Drape sinistrement ta monstruosité;

Une fauve auréole autour de toi rayonne

Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.

Des nerfs herculéens se tordent à tes bras ;

L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;

Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes.

Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.

('/est toi qui commenças ce périlleux duel

Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;

Et quand tu secouais, de tes mains insensées,

Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées,

On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,

En signe de douleur allait pleurer le sang;

On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie

Et reluire à son front une auréole vraie,

Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing,

Après l'avoir frappé, ne se séchassent point.

Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,

Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre,

On ignorait comment Dieu prendrait tout cela Et quel foudre il gardait à ces insultes-là. Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, Les anges effarés quittèrent leurs arceaux; Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes. Leur œil de diamant et leurs lances de feu, A cbeval sur l'éclair, les milices de Dieu. La première et sans peur tu mis la main sur l'arcbe, Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. Tu fus la poésie et l'idéal du crime; Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, Comme Louis Capet de son fauteuil de roi La vieille monarchie avec la vieille foi Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide. Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts, Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. Au seul bruit de tes pas les noires basiliques Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; Le dragon se tordant au bout de la gouttière Tâchait de dégager ses ailerons de pierre; Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux; Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux, Demandaient: «Qu'est-cedonc?»àlcurs voisins plusblèmes, Et les cloclies des tours se brisaient d'elles-mêmes. Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens; Tu descendais sans peur sous les funèbres porches. Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches, Fii y, lient échevelés en poussant des clameurs. Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,

Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue,

Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;

Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux

Leur paupière embaumée afin de voir lem-s yeux,

Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage,

A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,

Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer

Venait les emporter dans ses griffes de fer.

L'épouvante crispait leur bouche violette,

Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,

Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi

Que pour guillotiner un véritable roi.

Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes;

Toutes les sommités, tètes de rois et dômes,

Devaient fatalement tomber sous ton marteau,

Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;

Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,

Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée,

Coulait et te faisait une pourpre à ton tour,

0 tueuse de rois, souveraine d'un jour !

Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,

Mais tu gardais au moins la majesté du crime,

Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,

Et, si tu profanais les cadavres des rois,

C'était pour te venger et non pas pour leur prendre

Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!

Ami, vous avez beau, dans votre austérité, N'estimer chaque objet que par l'utilité, Demander tout d'abord à quoi tendent les choses Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun:

A UN JEUNE TRIRUN. 211

Il est dans la nature, il est de belles choses,

Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,

Des poètes rêveurs et des musiciens

Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,

Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,

Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,

Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,

Écoutent le récit de leurs amours naïfs.

Il est de ces esprits qu'une façon de phrase,

Un certain choix de mots tient un jour en extase,

Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin

Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain.

D'autres seront épris de la beauté du monde

Et du rayonnement de la lumière blonde,

Ils resteront des mois assis devant des fleurs.

Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs ,

Un air de tête heureux, une forme de jambe,

Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,

Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.

Qu'importent à ceux-là les affaires du temps

Et le grave souci des choses politiques?

Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques,

Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns,

Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?

Vos d iscours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses.

Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,

Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,

Réaliser en marbre un rêve de beauté,

Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,

Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde;

Restez assis plutôt que de perdre vos pas.

Le lis ne file pas et ne travaille pas :

Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,

Il jette son parfum et cela le contente.

Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel

Une perle de pluie, une goutte de miel,

Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée,

8e taille dans sa feuille une robe argentée,

212 A UN JEUNE TRlBUN.

Qui de vous osera lui dire : Paresseux!

Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux

Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges,

Se cachent en hiver sous la paille des bouges,

Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain

A tous les malheureux qui vont criant la faim?

Qui donc dira cela, que toute chose belle,

Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle

Et son enseignement et sa moralité?

Comment pourrons-nous croire à la Divinité

Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,

Si nous n'en voyons pas une preuve touchante

Pans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,

La fleur de la vallée avec son encensoir?

Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?

Ah ! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes,

Laissons tourner le monde et les choses aller;

Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,

Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,

Sans faire choir le ciel et déranger le pôle.

Se croire le pivot de la création

Est une erreur commune à toute ambition ;

L'on est persuadé qu'on est indispensable

Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable

Aux balances d'airain des grands événements.

L'on tombe chaque jour en des étonnements

A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme

Fait un homme jeté de la plus haute cime,

Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé,

Par le premier qui vient on le voit remplacé.

Nos agitations ne laissent pas de trace :

C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface ;

En vain l'on se roidit. Toujours d'un Ilot égal ,

Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,

Et dans l'éternité mystérieuse et noire

Entraine ce gravier que l'on nomme l'histoire.

Quand votre nom serait creusé dans le rocher,

L'intarissable flot qui semble le lécher,

Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,

De sa langue d'azur le fera disparaître,

Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,

Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau.

Et vous, mon jeune ami, tète sereine et hlonde,

A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde

Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?

Où retrouverez-vous le temps sacrifié,

Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile

Des révolutions la tempête éternelle?

Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,

Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,

Et traverser à pied ce grand désert de prose,

Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose

Offre candidement sa bouche à vos baisers,

A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés,

Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?

De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,

La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;

Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,

Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,

Se baigne devant vous dans la source, et fait luire

A travers les roseaux, sous le flot argentin,

Son épaule de nacre et son dos de satin.

Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,

Vous foulez sans pitié la pauvre violette;

La fée en soupirant rattache ses cheveux,

Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,

Et reprend tristement ses habits sur les branches.

Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches

Au pays d'Avalun vous auraient emporté;

Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté

Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves :

Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves,

Sur les éclats de verre et les tessons cassés,

A travers les débris des trônes renversés,

Vous avez préféré, faussant votre nature,

Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;

Vous avez oublié les sentiers d'autrefois,

Et vous ne suivez plus la rêverie au bois :

Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaincs ;

Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,

Et diriez volontiers : Silence! au rossignol.

Le front tout soucieux et penché vers le sol,

Vous passez sans répondre au gai salut des merles.

Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles

Et les beaux diamants aux éclairs diaprés

Que répand le matin sur le velours des prés?

Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,

Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines ;

Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc

Que la vierge des cieux laisse choir en filant,

Et vous en composiez, enfantines merveilles,

Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles.

Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,

Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux,

Au revers du sillon, de leurs petites langues,

Vous faisaient autrefois de si belles harangues?

De votre négligence ils sont tout attristés

Et se plaignent au vent de n'être plus chantés,

C'est en vain que juillet les convie à sa fête ;

Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête

Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.

Les bluets désolés ont tous la larme à l'œil,

Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire

Que vous ayez perdu si vite la mémoire

Des entretiens naïfs et des charmants amours

Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!

Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre,

Comme le doux berger que Mantoue a vu naître,

La blonde Amaryllis en couplets alternés.

De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés

Sentent le serpolet, le thym et la framboise;

A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,

Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux

Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux»

Ne faites pas sortir leHonnerre des Gracques

D'une bouche formée aux chants élégiaques ;

Laissez cette besogne aux orateurs braillards,

Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars,

Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,

Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine,

Rome se sauvera toute seule très-bien;

Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien.

Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?

Que le char de l'État s'enfonce dans la boue,

Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,

S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin,

Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse

Quelque petit sentier, par une pente douce',

Regagnant le sommet d'un coteau séparé,

D'où l'œil se perd au fond d'un lointain azuré;

Et nous attendrons là que notre jour arrive,

Voyant de haut la mer se briser à la rive,

Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.

La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant ;

Marchands, hommes de guerre, orateurs et poêles,

La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;

Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur,

Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;

Elle va, du coupant de sa courbe faucilie,

Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;

Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout,

Et dans son grenier noir elle serre le tout.

A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,

Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,

Quand peut-être le fer, près de noire sillon,

Se balance et fait luire un sinistre rayon?

Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes?

Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,

Qui peut dire lequel était Napoléon

Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?

Qui le décidera? L'existence est un songe

Où rien n'est sût, sinon que le même ver rc:ige

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