LÉVIATHAN
Taisez-vous, Réhémot, je suis Léviathan; Gomme un enfant mutin je fouette l'Océan
Du revers de ma large queue.
Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain; Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
Seigneur de l'immensité bleue.
Le requin enrlenté d'un triple rang de dents,
Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,
Le kraken qu'on prend pour une île, L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, Tout le peuple squameux qui laboure le flot,
Du cétacé jusqu'au nautile;
Le grand serpent de mer et le poisson Macar, Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard,
Qui soufflent l'eau par la narine, Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs, Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts
Et montrant sa blanche poitrine;
Les oursons étoiles et les crabes hideux, Comme des coutelas agitant autour d'eux
L'arsenal crochu de leurs pinces; Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi
Quand je visite mes provinces.
Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir, Mon royaume est superbe et magnifique à voir :
Des végétations étranges, Eponges, polypiers, madrépores, coraux, Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,
S'y découpent en vertes franges.
Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan, Ma respiration soulève l'ouragan
Et se condense en noirs nuages; Le souffle impétueux de mes larges naseaux Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
Avec les pâles équipages.
Ainsi vous avez tort de tant faire le fier Pour avoir une peau plus dure que le fer Et renversé quelque muraille;
Ma gueule vous pourrait engloutir, aisément. Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment Vous êtes de petite taille.
L'empire revient donc à moi, prince des eaux, Qui mène chaque soir les difformes troupeaux
Paitre dans les moites campagnes ; Moi témoin du déluge et des temps disparus; Moi qui noyai jadis avec mes Ilots accrus
Les grands aigles sur les montagnes!
Léviathan se tut et plongea sous les flots;
Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs Ilots.
l'oiseau rock.
Là-bas, tout là-bas il me semble, Que j'entends quereller ensemble Béhémot et Léviathan ; Chacun des deux rivaux aspire, Ambition folle! à l'empire De la terre et de l'Océan.
Eh quoi ! Léviathan l'énorme S'assoirait, majesté difforme, Sur le trône de l'univers!
N'a-t-il pas ses grottes profondes, Son palais d'azur sous les ondes?
N'est-il pas roi des peuples verts?
Béhémot, dans sa patte immonde, Veut prendre le sceptre du monde Et se poser en souverain.
Béhémot, avec son gros ventre, Veut faire venir à son antre L'univers terrestre et marin!
La prétention est étrange
Pour ces deux pétrisseurs de fange,
Qui ne sauraient quitter le sol.
C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être
De ce monde seigneur et maître,
Et je suis roi de par mon vol.
Je pourrais dans ma forte serre Prendre la boule de la terre Avec le ciel pour écusson.
Créez deux mondes : je me flatte D'en tenir un dans chaque patte, Comme les aigles du blason.
Je nage en plein dans la lumière, Et ma prunelle sans paupière Regarde en face le soleil.
Lorsque par les airs je voyage, Mon ombre, comme un grand nuage, Obscurcit l'horizon vermeil.
Je cause avec l'étoile bleue Et la comète à pâle queue ; Dans la lune je fais mon nid; Je perche sur l'arc d'une sphère; D'un coup de mon aile légère Je fais le tour de l'infini.
Léviathan, je vais, malgré les deux cascades Qui de tes noirs ëvents jaillissent en arcades, La mer qui se soulève à tes reniflements, Et les glaces du pôle et tous les éléments, Monté sur une, barque cntr'ouverte et disjointe, T'enfouccr dans le liane une mortelle pointe;