‹ Premières poésies, 1876-1878, avec une préface de Joseph MarmetteChapitre 15 sur 47 · CRAYONS · texte numérisé non relu

CRAYONS

ILS sont seuls. La porte est ouverte Et, craignant fort les yeux jaloux, Dans un coin de la chambre verte Ils se sont donnés rendez-vous.

La belle-mère est déroutée.

Qu'en saura-t-elle à son retour ?

L'occasion s'est présentée D'échanger un billet d'amour.

56 Pinceaux et Palette

On entend sonner la pendule, Et soudain, dans le corridor, Le chant d'un long baiser circule Avec le son qui vibre encor.

Personne ne monte la garde Comme l'archange au paradis ;

Mais, moi, j'en sais un qui regarde Par l'embrasure du châssis !

Pinceaux et Palette 57

J'ai — sur un des rayons de ma bibliothèque — Soigneusement caché sous Virgile et Sénèque, Un tout petit volume avec un beau portrait. C'est un charmant cadeau qu'un vieil ami m'a fait, En me pressant la main, à son retour de France. Je le garde avec soin ce volume ; en silence

58 Pinceaux et Palette

Je l'ai lu bien souvent, cet été, sous un if. C'est Alfred de Musset, bien triste et maladif, Maigre comme Rolla — peut-être encor plus pâle, Qui paraît, quand on l'ouvre, au fond d'un cadre ovale. Son portrait est bien fait. Son livre aussi. — Voilà Le capitaine Frank, Mardoche et Namouna. J'en raffole. Et la nuit, s'il advient que j'y songe,

Je m'endors, et je vois Don Paez dans un songe.

Pinceaux et Palette 59

UN beau salon chez des gens riches, Des fauteuils à la Pompadour, Et, ça et là, sur les corniches, Des bronzes dans un demi-jour.

Des œillets blancs dans la corbeille Tombée au pied d'un guéridon.

Un Erard ouvert de la veille, Une guitare, un violon.

6o Pinceaux et Palette

Une fenêtre. Un rideau rouge.

Et sur un canapé de crin,

Un enfant qui dort. Rien ne bouge.

Il est dix heures du matin.

Pinceaux et Palette 61

J'ai rêvé bien souvent d'aller mourir à Nice, Seul, au milieu d'un bois, dans un vieux chalet suisse, Près d'un lac ; — mais surtout, j'ai souhaité d'avoir Un marquisat bien riche avec un beau manoir ; Ou plutôt un castel bâti sous Charlemagne. J'aurais bien voulu vivre, autrefois, en Champagne,

62 Pinceaux et Palettt

Du temps de Louis Quinze et de la Pompadour. L'été dans mon domaine et l'hiver à la cour, J'aurais servi mon roi, le peuple et la noblesse. Aux soupers clandestins du baron de Gonesse, Plus tard, Lebel m'aurait fait voir la Dubarry. Partout, dans mon castel, au château de Marly, Même au grand Trianon, aux pieds d'une marquise,

J'aurais relu Rousseau — La Nouvelle Héloïse.

Pinceaux et Palette 63

Dans l'album ouvert sur la table, Un grand vieillard au front distrait, D'une façon fort respectable Sourit au fond de son portrait.

C'était un hanteur de goguette, Mort au Mexique à soixante ans, Un sous-officier en retraite Qui fut bandit pendant longtemps.

64 Pinceaux et Palette

Ce vieillard est toute une étude ;

Le regarde-ton fixement, On reste avec la certitude Que ses yeux roulent dans du sang.

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LE soir de la Toussaint est triste à la campagne ! Le voisin est entré, mais quelqu'un raccompagne. C'est le curé. La neige a mouillé son rabat. Son vieux feutre, on le met sur le pied du grabat ; On balaye, en jasant, les plis de sa soutane. La mère sait qu'il tousse ; elle offre sa tisane ;

66 J'inceaux et Palette

Il refuse. Le père appelle ses garçons. On fait cercle, d'abord, un peu loin des tisons ; Et puis, sans le savoir, lentement on s'approche. Soudain, on croit ouïr les sanglots de la cloche. C'est pour les morts. On met les enfants à genoux. La grand'mère, aussitôt, va tirer les verrous, Et le vieux curé fait, afin que l'on médite,

Le signe de la croix avec de l'eau bénite.

Pinceaux et Palette

Pauvre et ne gagnant qu'à peine De quoi nourrir sa moitié, Mon voisin, que rien ne gêne, Ce matin s'est marié.

Assez de bruit à ses noces Pour rendre un riche jaloux.

J'ai vu partir les carrosses Et revenir les époux.

68 Pinceaux et Palette

Et pensif, à ma fenêtre Qu'illuminait le matin, J'ai songé qu'un jour, peut-être, Leurs enfants mourront de faim.

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IL les quitta, le pauvre père, Jugeant son sort par trop amer, Pour s'en aller, au cimetière, Dormir sous le grand saule vert.

Elle toussa, la pauvre mère, Deux ans après, pendant l'hiver.

L'enfant chantait, pour la distraire, La sérénade rie Schubert.

Pinceaux et Palette

Elle mourut, la pauvre femme.

DieU se fit apporter son âme Sur les ailes d'une chanson.

Le père mort, la mère morte, L'enfant voulut partir — en sorte Qu'il n'est plus rien dans la maison.

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