‹ Premières poésies, 1876-78 (volume 2)Chapitre 24 sur 42 · EN REVENANT DES EAUX · texte numérisé non relu

EN REVENANT DES EAUX

T E revenais des eaux, Tan dernier, en automne* I J'étais un peu souffrant, si ma mémoire est bonne. Vous savez ce que c'est qu'un voyage en vapeur : La nausée est en jeu, quand la mer est houleuse j Le bambin est maussade et la bonne grog^neuse } Si le roulis survient, votre voisine a peur.

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C'était un soir charmant, comme il fait en septembre. Le soleil déclinait et la mer était d'ambre. Nous filions lentement aux lueurs du couchant, Nous passions des flots, nous passions des villages. Des marmots s'amusaient à saisir les cordages ; Un monsieur près de moi s'endormait sur un banc,

Il faisait sur le pont une chaleur extrême

A rêver limonade et gâteaux à la crème.

A ma gauche une enfant feuilletait un roman.

Chapeau tyrolien et simple polonaise.

Mon voisin prétendait que c'était une Anglaise.

A sa droite, un vieillard lui parlait gravement.

Voyager, selon moi, c'est une fantaisie.

On rencontre toujours ce qu'à la comédie On sifEe volontiers — des types ennuyeux.

Deux gaillards de vingt ans, en habit de collège, Le mouchoir à la main et debout sur leur si^e, Saluaient leur clocher qu'ils dévoraient des yeux.

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Un mari très-jaloux bâillait eu embuscade.

La dame de là-bas échangeait une œillade Avec monsieur d'ici — gros garçon trop heureux. Je révais doucement au fond d*une bei^re, Les mains sur ma poitrine, et la tête en arriére, Comme on fait sur la mer quand on est paresseux.

Ajoutez à cela que j^avais la migraine.

La fatigue du bal, les bains de la semaine,

Sie donnaient tout l'aplomb d'un courtier haut classé,

Hoins les écus sonnants et les billets de banque.

1j&& mots sont bien trouvés, si la chose me manque.

tJn peu de bon vouloir et le tout eût passé.

Nous longions Cacouna : — l'heure du crépuscule. Le voyage assommant devenait ridicule :

Quelqu'un s'était assis deux fois sur mon chapeau. J'en étais à fixer la jolie étrangère.

L'enfant aux blonds cheveux, qu'on disait d'Angletene, Qui lisait un xY2man — dont j'ai parlé plus haut.

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J'ai bteo vu, mon ami, des femmes, en voyage,

Rencontré des yeux noirs, lorgné plus d*un visage ;

Je me suis arrêté devant bien des tableaux.

J'cûme les yeux profonds qui nous viennent d'Irlande.

J'ai rêvé des regards découpés en amande ;

Mais jamais je n'ai vu deux yeux bleus aussi beaux.

Ils semblaient s'endormir dans les cils d'une blonde. Une enfant de quinze ans, la plus belle du monde. Poitrinaire peut-être ; — un front de chérubin. Un vieillard, je l'ai dit, se tenait auprès d'elle. Le vieillard était laid ; mais l'enfant était belle. L'enfant m'intéressait — ce que vous pensez bien.

Le péché, je l'admets, ou plutôt, je l'explique :

J'adore un œil battu, voilé, mélancolique,

Né sous le ciel de Londre un matin de brouillard.

J'aurais tenté, je crois, un moyen inutile.

Si le hasard n'eût fait qu'à dîner, entre mille,

Je me trouvasse à table en face du vieillard.

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C'était un pas de fait, moi qui rêvais conquête ; Et pourtant, je restais les yeux sur mon assiette. Honteux comme un enfauit qu'on vient de quereller. Dix fois je voulus boire, et mon verre était vide. De distrait que j'étais, je devenais stupide. Le moyen d'en sortir, c'était de lui parler.

Je fis ce que l'on fait entre poire et fromage : Je glissai quelques mots, je parlai du voyage ; L'enfant me répondit qu'il avait été beau.

Elle était ma voisine, et nous étions à table. Il était naturel et même fashionable, Que j'eusse un peu d'esprit, ayant été nigaud.

On me fut sympathique ; et, me faut-il l'admettre, Je fus assez discret, pas trop bavard peut-être. Galant jusqu'à l'excès — sur la mer, c'est permis. Nous causâmes progrès ; le sujet était rare.

Le vieillard songea même à m'ofïrir un cigare. Il était évident que nous étions amis.

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La gaîté me garait lorsqu'on tira la nappe.

L'aventure était drôle et je riais sous cape. Le hasard, ce soir-là, se trouvait sous mes pas. Pouvais-je m'en servir sans blesser la morale ? Il se fallut lever ; nous quittâmes la saHe.

J'allais me retirer : on me prit par le bras.

Nous vînmes sur le pont ; le temps changeait de note. Les dames s'en allaient ou mettaient leur capote. Le vent soufHait du nord et le fleuve était noir. Il faisait plus que nuit ; tout prêsage«dt l'orage. Des cris joyeux d'enfants nous venaient du rivage. Tout naturellement nous devions nous asseoir.

On chantait au salon une vieille ballade.

On jetait un pourpoint sur les pieds d'un malade.

Le vieillard nous quitta ; nous restâmes tous deux.

Je ne sais pas ce qui me trottinait en tête ;

Je voulus tout savoir — son histoire complète.

La chose m'intriguait, «t je fis de raon mieux.

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Son histcare était &irapte et je l'appris sans peine. Son père était aillais — sa mère américaine ; Et tous deux étaient morts dans un pays ointain. Son ondei le vieillard, Taimait à la folie.

Le monde était son bien et la mer sa paUirie. Si le reste exilait, elle n'en savait rien.

L'automne et les txmboos lui plaisaient d'otxiiaaâie. Elle avait vu la France, entrevu l'Angleterre, Parcouru l'Italie et passé le Volga.

Le pays lui semblait três-habitable en somme. Aux eaux, «lie avait fait le désespoir d'un homme. — " C'est pennis^ disait-^eUe, ei le mal n'est pas lâ. "

Elle adorait les veis ; je Lui parlai mi£sique. Un loman la charmait, s'il était sympathique. Si Musset lui plaisait, c'est qu'elle aimait B3rron. Elle avait vu Dumas, voilà deux ans, à Vienne. Elle causait français comme une Parisienne.

Son pays, l'Amérique, et son fleuve, l'Hud^on.

iî8 Œillades et Soupirs

Vous souvient-il encor, mon ami, d'une actrice, Qui Tan dernier, je crois, nous faisait la malice De charmer tout Québec en lui disant des vers ? Quelle voix douce et pure ! elle était sans emphase. Le parterre était fou, vous étiez dans Pextase. Je faillis malgré vous ai^laudir de travers.

N'est-ce pas qu'elle avait une voix, cette femme I L'enfant la surpassait, elle y mettait plus d'âme. Je l'écoutais parler en extase et sans bruit. Un de ses mouvements me fit lever la tête.

Nous l'avions présagé : c'était bien la tempête. Les éclairs clignotaient au front noir de la nuit.

Le capitaine allait marchant sur la dunette.

Deux marmots réveillés craignant pour leur toilette, Regagnaient le salon suivis de leur maman.

Le monsieur à l'œillade ouvrait son parapluie. Il tombait sur le pont quelques gouttes de pluie. Le roulis inclinait le vapeur sur le flanc.

Œillades et Soupirs tig

Tout ceci se faisait en moins d'une seconde.

Je voulus me lever» la nuit était profonde.

J'entendis une voix qui me dit ; *♦ Restons là I ** C'était la voix d'un ange à travers la rafale. J'avais mon paletot ; elle endossa son châle. Nous n'eûmes que le temps de penser à cela.

L'ouragan vint sur nous aussi prompt que la foudre.

Je ruisselais de pluie ; il fallait me résoudre

A rester auprès d'elle, appuyé sur le mat.

Le pilote hésitait et songeait dans la brume,

Nos fauteuils chancelaient ; le fleuve était d'écume.

Il fut même un moment où le vapeur craqua.

L'aventure après tout pouvait tourner au drame^ Mon ami. Nous roulions ballotés par la lame.

Elle était près de moi ; le pont était désert. Je me sentais heureux ; je voulais le lui dire. C'étaient des cris joyeux, de francs éclats de rire ^ Que nous lancions parfois ; des défis à la mer.

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Il est de ces instants i^eins de caliae ibdicible, Où rame se sent forte, où le cœur est paisible, Des instants de repos qu'on ne peut définir.

Le flot peut jebondir sur le flot qui s'abime. L'homme qui s'en ressent» s'il est près de l'abime) Lui sourit, tend les bras et le nargue à plaisir.

Nous tvstânies, je crois, une heure, une heure eQti€!v&,

Causant dans la tempête et riant du tonnerre»

Le vapeur incliné reprenait son aplomb.

L'Orient aux éclairs refermait sa fenêtre ;

A travers le brouillard la lune allait paraître,

La pluie avait cessé : nous quittâines le pont.

Au saloa> les bambins crîaillaient à tue-tête.

Le vieil oncle attendait en lisant la gazette.

Mon paletot pleurait l'orage de la nuit.

Il fallait le quitter ainsi que ma bottine.

Je ne fus qu'un instant au fond de ma cabine.

Je revins au salon ; mais tous deux avaient fuL

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Ce que je fis alors, on le fait à tout âge :

Je courus sur le pont ; je rappelais l'orage ; Je murmurais son nom, je ne sais plus pourquoi. La nuit, je la passai sans fermer ma paupière. Nous étions à Québec quand survint la lumière ; Il me fallut descendre et sortir malgré moi.

Je revoyais la ville après un mois d'cibsence. Ce qui m*attendait là, je le savais d'avance : Monsieur Fabre lui-même en était aux extraits. Les amis étaient froids ; — je courus à ma chambre. Ce ne fut, je crois bien, qu'à la fin de septembre Que j'ouvris au soleil un coin de mes volets.

Jamais je n'ai revu, mon ami, l'étrangère !

Le mois dernier pourtant, du centre d'un parterre,

Un soir qu'on chantait faux, je crus l'apercevoir.

Je mis dans son étui le bout de ma lorgnette,

Je traversai la salle et quittai l'opérette.

Ne voulant pas flatter un rêve sans espoir.

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