‹ Premières poésies, 1876-78Chapitre 10 sur 19 · L'ÉMIGRÉ · texte numérisé non relu

L'ÉMIGRÉ

Las d'avoir traversé la plaine, Qui fiambe en plein soleil d'été, Le vieil émigré, hors d'haleine, Sur le talus s'est arrêté.

Et là, sous l'arbre au mince ombrage.

Tête nue, et croisant les mains, L'œil sur son bâton de voyage.

Il songe aux longs et durs chemins.

Plus de travail, l'ouvrier chôme ; Là-bas, au bourg qu'il a quitté, La misère, ce noir fantôme, Pendant de longs jours l'a hanté.

Il est parti depuis l'aurore ; Il a marché, marché, marché.

Il marchera ce soir encore.

Quand le seleil sera couché.

Ce qui soulage un peu sa peine, Il sait qu'en gagnant l'occident, Il est une ville prochaine Où le travail est abondant.

Oh ! la, c'est la terre promise.

Mais s'il allait, à bout d'espoir, En succombant, nouveau Moïse, Ne i«ire que l'anercevoir.

En attendant, la plaine fume ; Et quand par ce ciel lourd de feu, Ce pauvre vieux frappeur d'enclume, Il se reposerait un peu !...

Plus tard, à l'heure où la montagne Cachera le soleil tombé.

En route !... à travers la campagne, Il s'en ira, triste et courbé.

LA FOUDKE

LA FOUDEE

Cet homme s'était fait tuer par le tonnerre.

Tout le jour, un vent d'ouest avait souttié de terre.

Il pleuvait. La tempête ébranlait le logis.

Les enfants grelottaient et poussaient d'affreux cris.

J'avançai. Le cadavre avait la face noire.

A la cloison pendait un crucifix d'ivoire,

Pas de feu. La misère et le deuil à la fois.

L'ouragan descendait de la cime des bois,

Et, courant vers les flots, semblait vouloir les tordre. Un vieux chien se dressa sous le lit pour me mordre.

J'eus peur.

Un nouveau-né dormait sur l'établi.

Je regardai les yeux du pauvre enseveli : Il semblait demander pardon de cette aftaire. A travers quelques mots que prononça la mère, Je distinguai ceci :

— Mon pauvre matelot !

Je me taisais, voulant étouffer un sanglot, Et voyant tout cela comme à travers un rêve.

Je sortis.

Quand j'eus pris le détour de la grève, Le cœur navré, l'oreille encor pleine de bruit,

L'ouragan fatigué se calmait dans la nuit.

Page 1