LA VIEILLE FEMME DE BERKELEY
Elle entendit geindre un corbeau pelé, La vieille femme de Berkeley.
Elle l'entendit geindre sur sa tête, Dans le val de Xith, pendant la tempête.
Et la vieille dit : a Je vais mourir,
Le moine mon fils, qu'on Taille quérir ;
igO PREMIERES POESIES
Qu'on aille quérir ma fille la nonne.
Je vais mourir^ et Dieu me pardonne I »
Son fils et sa fille nuitamment Vinrent, amenant le Saint Sacrement.
La vieille tressaillit lorsqu'ils entrèrent, Et ses yeux révulsés se dilatèrent.
La vieille crispa ses doi§^ts maigris, La vieille hurla d'effroyables cris ;
« Ah! miséricorde I éloignez vite
Le Saint Sacrement, car je suis maudite.
J'ai mangé sans dégoût et sans remords, Pendant le sabbat, de la chair de morts.
LES CANTILEN IQI
J'ai SU le secret des philtres infâmes, Et rherbe qui fait avorter les femmes,
Pour raviver mes poumons gangrenés J'ai humé l'haleine des nouveau-nés.
Bientôt de l'Enfer je serai la cible, Et mon crime, hélas! est irrémissible \
Aspergez mon linceul d'eau sainte, et puis Placez sur mon sein des branches de buis.
Que dans l'église une forte chaîne Attache au pavé mon cercueil de chêne.
Que des cierges bénits en quantité Baignent mon cercueil de leur clarté.
ig2 PREMIÈRES POESIES
Que des prêtres récitent des prières,
Pendant trois jours, pendant trois nuits entières.
Oue les gros bourdons aux lourds battants, Que les bourdons sonnent fort et longtemps.
Ma fille, mon fils, faites de la sorte, Pour préserver des démons la morte. »
La vieille femme se tut soudain, Et son regard devint incertain.
Le sang se figea sous sa peau glacée.
La vieille femme était trépassée.
On Taspergea d'eau bénite, et puis
On mit sur son sein des branches de buis.
LES CÀNTILÉNE8 IQ^
Au milieu de l'église une chaîne Solide fixa son cercueil de chêne.
De grands cierges Mancs en quantité Lui firent un nimbe de clarté.
Tout autour des prêtres récitèrent
La messe, et cinquante chantres chantèrent.
Et les gros bourdons aux lourds battants, Les bourdons sonnèrent fort et longtemps.
La première nuit, la clarté des cierges Fut pure ainsi que des regards de vierges.
Mais l'on entendit la voix des démons Pareille au vent d'ouest balayant les monts.
194 PRKMIÈHKS POÉSIES
Les prêtres récitaient la messe sainte, Et leur zèle était mêlé de crainte.
Et plus fort toujours les battants battaient, Et plus haut toujours les chantres chantaient.
Devant le cercueil le moine marmonne Son rosaire, avec sa sœur la nonne.
Et le coq chanta dans le matin clair, Et les démons s'enfuirent dans l'air.
La seconde nuit, un éclat sinistre Vêtit les pécheurs d'ocre et de bistre;
Et Ton entendit Tululement
Des démons monter plus distinctement.
LB8 CANTILENKS
Les cloches sonnaient à toute volée, Les chantres chantaient l'âme désolée,
Et les prêtres priaient tout tremblants Pâles et tremblants sous leurs surplis blancs.
Et rempli d'effroi le moine marmonne Son rosaire, auprès de sa sœur la nonne.
Et le coq chanta dans le matin d'or, Et les démons s'enfuirent encor.
La troisième nuit vint enfin. Livide, Dans l'ombre où circule une odeur fétide,
La flamme des grands cierges consumés, Oscille dans les ustres gemmés.
ig6 PREMIÈRES POÉSIES
Au loin les démons dansent une ronde,
El l'on entend leur voix, leur voix qui gronde
Pareille au vent d'ouest et pareille aux flots Qui battent les caps et les îlots.
Et Ton entend leur bouche qui ricane Gomme une gueule de barbacane.
Et les prêtres restent tout tremblants Tremblants et muets sous leurs surplis blancs.
Et la nonne et le moine son frère Tombent la face contre la terre.
Et les cloches, hélas! ne tintent plus, Tant les sonneurs de terreur sont perclus.
LES GAMTILENXS
Les Saints claquent des dents au fond des châsses. Avec fracas s'écroulent les rosaces.
Flambeaux éteints et psaumes finis, Gloire à TEnfer et péchés punis 1
Alors, brisant les verrous de la porte Un démon vient pour emmener la morte.
Un grand démon à Tœil phosphorescent:
L'église semble rouge de sang.
A son appel, malgré cordes et chaîne, S'ouvre à Tinstant le lourd cercueil de chêne
« Péchés punis, et gloire à TEnfcr !
Reconnais-tu messire Lucifer? »
iq8 primières poésies
La morte se leva blafarde et roide, Son linceul trempé d'une sueur froide.
Sur la route un cheval les attendait
Qui par les naseaux des flammes rendait.
Le Démon fit monter la vieille en croupe, Et partit au galop avec sa troupe.
Il partit au galop par des chemins Dont le Roi Christus garde les humains!