A LA MÊME
Parmi ces jeunes fronts pleins de fraîches pensées ; Parmi ces purs regards, rayons mystérieux, Dont s'abreuvaient longtemps nos âmes oppressées. Gomme l'oiseau chanteur au doux réveil des cieux ; Parmi ces pas charmants qui ne touchent la terre Que rares et craintifs ; entre toutes ces voix Que la bonté remplit, qu'a:ucune ombre n'altère. Où la grâce s'unit à la candeur, parfois N'avez-vous rencontré, blanche entre les plus belles, Une femme pensive et marchant, sans vous voir. D'un pied calme et léger?... On lui dirait des ailes, Quand son doux corps se perd dans la vapeur du soir. N'avez-vous aperçu, sous ses longues paupières. Un pur regard voilé qui s'écoule du cœur.
Tel un ange d'amour, des divines lumières, Jette un regard pensif sur l'humaine douleur?
Pauvres hommes tombés, si votre âme flétrie Se consumait, un jour, de regrets et de fiel. Pour être heureux encore, ohl contemplez Marie... D'où viendrait le bonheur, si ce n'était du ciel!
Je ne vous envoie pas Saint Jean, Ce sera pour la première fois. Adieu. Répondez-moi lettre pour lettre.
Votre ami dévoué, Leconte de l'Isle.
ET LETTtlËS INTIMES 3S
Rennes, octobre 1838.
Mon poète, il est vrai, jamais rien ne nous sèvre
De ce lait parfumé qui nourrit notre lèvre ;
Jamais l'élan secret qui nous brûle toujours
Ne cesse d'exhaler, en limpides amours,
En fortes vérités, en nobles harmonies.
Le charme impérieux de ses voies infinies;
Et, quels que soient les cris de ce monde moqueur.
Qui jette le dédain à tout accent du cœur.
Quel que soit son éloge ou quel que soit le blâme.
Consciencieux et forts de notre intime flamme.
Nous semons pas à pas le sourire et les fleurs,
J/hymne au juste, la crainte au méchant, et nos pleurs
En ofl'randes d'amour sur les âmes flétries
Versent leurs doux parfums et leurs plaintes fleuries.
Tels, mon poète, ainsi que d'un blanc lys penché,
Tombent les accents purs de votre amour caché,
Telle la douce voix de vos chastes pensées,
D'une douleur intime en secret oppressée,
S'épanche sur mon cœur qui devine tout bas Celle que vous aimez et ne me nommez pas.
Poète, j'aime, aussi, mais d'amour idéale, Un jeune cœur voilé d'une ombre virginale.
Et mon esprit créant un doux rêve, au hasard, Chante son front brillant et son charmant regard.
C'était un soir d'avril aux limpides lumières,
Un soir où le soleil, harmonieusement,
Regardait, plein d'amour, l'humble toit des chaumières,
Ses rayons purs et doux tombaient du ciel dormant;
Des parfums inconnus aux humaines poussières. S'épanchaient des parvis du calme firmament, Quand son œil, soulevant ses humides paupières. Vint chercher ma pensée, oh! si pensivement.
Plein de si pure foi, que les splendeurs dernières
Du soleil qui mourait avec enivrement,
Que les parfums du soir et ses molles lumières
S'éteignirent soudain, comme ombres éphémères, Et que, mondes et cieux, pour mon regard aimant, Pâlirent au rayon de ses prunelles chères.
Puis, le songe qui change et qui renaît toujours Vient créer d'autres vers chantant d'autres amours. J'approche doucement du sopha blanc et rose.
Où celle que je rêve, un frais matin, repose. Et je lui dis : «Venez ; assez de long sommeil! L'oiseau chante, l'aurore a pleuré le réveil Du printemps, jeune roi de la jeune nature, Et les feuilles d'avril, en laissant leur fourrure De neige, maintenant, tout humides de pleurs. Pour leur frais négligé n'ont choisi que des fleurs. Oh! venez, voulez- vous!... Mais, couvrez vos épaules; L'haleine de l'aurore a de fraîches paroles.
Qu'il fait beau I Qu'il fait doux ! On dirait qu'aujourd'hui Le matin adoré de plus de pourpre a lui, Que le ciel est jaloux, belle, de vos louanges, Et qu'il mêle à ses feux bien des grâces étranges. Venez donc admirer nos monts accoutumés :
L'Orient, plein d'amour, de ses yeux enflammés Leur tresse un diadème, et dore sur leurs pentes Ces ruisseaux de cristal, ceintures murmurantes, Dont les ondes, hier, jouets des aquilons,
Ont repris doucement le chemin des vallons. . Oh! qu'il est enivrant le parfum de ces roses !... Ces guirlandes du ciel, encor fraîches écloses, Qui brillent de bonheur sous l'œil du jour levant, Et font sécher leurs pleurs par les ailes du vent! Telle, si quelque jour, l'âme nue et flétrie. Je savais les regrets et les larmes, Marie, Si le destin menteur prenait, ô mes amours, Ce que je t'ai donné, l'ivresse de mes jours... Si le dédain oruel s'abattait sur ma' vie, Et, rejetant mon cœur aux serres de l'envie, M'exilait, morne et seul, au chemin des douleurs, Oh ! que ta douce main daigne essuyer mes pleurs. Que ton sein gracieux soutienne mon front pâle, Et que je vienne aussi, ma blanche virginale, Contempler ce beau ciel dont le printemps est roi. Ce ciel brillant et doux, mais bien moins doux que toi !
Vous voyez, mon Ami, que mon amour n'est pas tout à fait aussi réel que le vôtre. Cependant, croyez-le, il est des moments où j'éprouve la joie et même la souffrance d'une passion positive* J'ai mes instants de découragement et d'anéantissement aussi, et, somme toute, idéal ou réel, mon amour, si je m'y donnais sérieusement, aurait toutes les jouissances et toutes les douleurs de son positif émule.
Ceci VOUS paraîtra peut-être up paradoxe?
Dites-moi ce que vous en pensez. Au reste, vous avez conquis entièrement l'admiration de M"® Eugénie, comme poète, et si quelqu'un a mieux jugé qu'elle toutes les beautés poétiques et intimes de votre jolie pièce, c'est moi. Ecrivez-moi; j'attends vos vers.
Votre ami dévoué,
liECONTE DE l'IsLE.
Je vous envoie Saint Jean,