‹ Premières poésies et lettres intimes;Chapitre 37 sur 66 · C. Leconte de l'Isle · texte numérisé non relu

C. Leconte de l'Isle

Rennes, 20 juin 1839.

N'est-il pas étonnant, mon Ami, que la beauté agisse parfois aussi violemment sur notre âme? Car enfin, bien qu'on ait dit souvent que la grâce extérieure n'est que le reflet d'une grâce mystérieuse, il n'en est pas moins vrai que la vue d'une forme pleine d'harmonie fait naître dans l'âme de subites ivresses qui, cependant, ne sont pas l'effet de la pensée exaltée ou des sens émus. Vous devez avoir éprouvé cela?

Pour moi, voilà ce que je ressens toutes les fois que je revois et que j'entends Léontine Fay. Mon Dieu, que je suis enfant encore ! Pen^ dant quinze jours, je serai inquiet, tourmenté, incapable d'aucun travail; c'est à peine si je puis vous écrire, tant mes idées sont confuses. Des inquiétudes nerveuses me courent de la

tôte aux pieds; j'ai mai à la tête;... il fait si chaud!... J'ai beau dire que c'est une folie et me le prouver par cent mille raisons toutes plus raisonnables les unes que les autres, rien n'y fait. Tenez, en vous écrivant ceci, mon cœur bat à me rompre la poitrine, et pour comble de détresse, quoique je vienne de déjeuner, j'éprouve une faini atroce ! C'est vraiment extraordinaire. Dites-moi donc, mon bon Ami, ce que vous en pensez. Entre nous, je crois que je suis amoureux.

— Extrait :

« ... Heureux poète, quelles émanations parfumées resteront après elle^ dans cette chambre? Quels doux souvenirs pour yous, lorsque vous voudrez vous laisser aller à ce farniente de Créole ou d'Italien auquel vous succombez si souvent! C'est là, direz-vous, qu'elle travaillait, — travail de l'âme — c'est là qu'elle s'asseyait pour rêver aussi elle, pour sourire ou pleurer, pour écouter intimement des accents d'amour ou de souffrance; c'est là, direz-vous,... que sais-je?... »

En effet, mon Ami, vous ne savez pas ce que j'ai dit, et cela vous eût été assez difficile à deviner, vu que je n'ai rien dit. Il m'est cruel, sans doute, de flétrir vos douces conjectures; mais que voulez-vous? Je nai aspiré nulle émanation, si ce n'est celle qu'exhalait une petite chambre continuellement fermée, émanation assez désagréable, je vous le jure. Je n'ai pas rêvé de ses rêves passés, et je m'occupe trop peu de ses illusions présentes pour aller audevant de ses songes futurs. Ma poitrine de jeune homme laisse bien échapper des torrents de soupirs^ maïs qui rie s'envolent pas vers elle. Ce sera pour moi un heureux jour que celui où je^ vous verrai dans cette chambre imprégnée de parfums de jeune fille; mais je vous refuse par avance ma collaboration dans la méditation ou Timprovisation des drames dont vous rêvez la création sous son inspiration, car votre émotion ne produirait en moi nulle sensation.

Je suis d'autant plus de votre avis, à l'égard des fautes que vous me désignez, que je pensais

absolument ainsi, avant de vous envoyer mes vers. Pourtant souvenez-vous que je ne vous les soumettais que comme une esquisse, une ébauche informe, un point de développement.

Je vais y travailler. Pour vous, mon Ami, accélérez, je vous prie, Taccomplissement de votre poétique promesse.

Ma lettre est bien absurde, n'est-ce pas? Je n'en suis pas moins votre ami dévoué.

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