PREMIÈRE^ VISITES
le bien, tout ee qui est préparé et tout ce qui se construit , dans cet ordre 'd’idées, a été étudié, examiné, discuté, avec un soin méticuleux entre les organisateurs et l’Administration de l’Exposition. Aucune fantaisie autre n’a été admise que la fantaisie artistique dans le sens élevé et délicat du terme : à « l’attraction » proprement dite se joint toujours, en 1900, un instructif document.
Avant de quitter le Trocadéro, nos visiteurs pourront être intéressés et charmés encore par un très beau panorama de la Conquête de Madagascar, dû au remarquable artiste Tynaire, voir tous les épisodes de l’héroïque mission du Commandant Marchand reproduits par le pinceau de Castel lani , enfin, pour ne rien avoir omis de ce qui se voit de curieux dans toutes les parties du Monde, faire quelques voyages dans les contrées les plus diverses, grâce aux cinématographes perfectionnés des (( Voyages Du chemin ».
Assurément, on ne pourra pas voir toutes ces jolies choses en une seule fois : mais, ce sera, pour les 'touristes de 1900, une sorte de réserve de distraction constante, toujours tenue et maintenue â leur disposition. Rien ne sera plus aisé pour qui que ce soit d’entre eux
a l’exposition de 1900
que d’organiser au travers de l’Exposition Universelle des visites dans lesquelles l’utile se mêlera à l’agréable en telle proportion et à telle dose, en quelque sorte, qu’on le voudra.
Lorsque l’on examine, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, tout ce que prépare à ses visiteurs notre Exposition Universelle, évidemment incomparable â celles qui l’ont précédée par l’excellence et la méthode â la fois instructive et attractive de son programme, on s’explique pourquoi, en ce moment, il n’est aucun être humain, dans aucune partie du Monde, qui ne se prépare à y venir, ne souhaite d’y venir ou ne rêve d’y venir. Tous les moyens de transports sont déjà envisagés, retenus, pris d’assaut, partout, depuis plusieurs mois à l’avance ; on en invente de nouveaux, on en combine d’autres; on organise de véritables caravanes de tous côtés, sur terre et sur mer : le Monde entier se donne incontestablement rendez-vous, pour 1900, tout autour de la Tour Eiffel. „
Les privilégiés, et ceux qui auront su s’y prendre à temps pour traverser les mers et
les océans, viendront ici par les beaux steamers transatlantiques rapides que l’on nomme, si justement, les « lévriers des mers ». Les retardataires affréteront des paquebots de moindre vitesse : mais, faut-il s’inquiéter de quelques jours de traversée en plus lorsque l’on vient visiter l’Exposition de 1900?
C’est une chose bien remarquable que cette conquête de la vitesse sur mer qui a été faite par les grands steamers. Nous avons recherché, par exemple, quelles sont les principales caractéristiques de la course d’un de ces navires rapides qui fendent les flots avec des vitesses de ,train express ; voici quelques résultats de statistique usuelle à ce sujet :
Le navire qui a obtenu les traversées les plus rapides entre l’Europe et les États-Unis est, paraît-il, le paquebot City of Paris. Il a 170 m. 80 de longueur, 19 m. 25 de largeur et 13 m. 11 de creux; son tonnage est de 10,500 tonnes.
Pour mouvoir cette masse, on l’a munie de machines pouvant développer 20,000 chevaux, et, sous cet effort, on arrive à lui donner des vitesses de 20 milles en moyenne a l’heure (exactement 19,25), soit 37 kilomètres.
Pour acheter cette vitesse qui permet de
a l'exposition de 1900
traverser l’Atlantique en moins de six jours, on consomme 300 tonnes de charbon par jour, soit, 1,800 pour tout le voyage.
Les hélices, au nombre de deux, font 88 tours par minute, 760,320 en six jours; elles ont 17 m. 28 de circonférence; l’extrémité de l’aile parcourt donc 25 m. 40 par seconde, et 'pendant la traversée 13,164 kilomètres, soit le tiers du tour de la Terre.
La puissance développée, 20,700 chevaux, permettrait théoriquement, et appliquée idéalement à des engins de levage appropriés, de lever le poids de métal représenté par la Tour Eiffel, à la hauteur de 300 mètres, dans une durée de vingt-çinq minutes. En faisant la part des frottements de la machine et de l’appareil de levage, on pourrait compter une heure.
La consommation de charbon s’élève â 300 tonnes par jour. En comptant 8,5 kilogrammes de vapeur par kilogramme de charbon, on trouve qu’il entre dans les chaudières 30 litres d’eau par seconde, 108 mètres cubes par heure, et 15,552 par voyage. Ce volume représente la superficie du Champ-de- Mars, soit 50 hectares recouverts d’une couche d’eau de 3 centimètres de hauteur.
Si l’on compte 40 litres d’eau de condensa-
tion par kilogramme de vapeur , de simples multiplications montrent que les pompes de circulation doivent mettre en mouvement 1,200 litres par seconde et 622,080 mètres cubes par voyage. Cette masse d’eau qui passe dans les condenseurs, étendue sur le Champ de-Mars, y formerait une -couche de 1 m. 24 d’épaisseur, et le charbon consommé permettrait d’élever sa température de 20° centigrades environ. Le volume d’eau débité parla condensation est les quatre-vingt-cinq centièmes de celui que la Ville de Paris reçoit dans le même temps des sources de la Vanne.
Ce navire de 10,500 tonneaux consomme 1,800 tonnes de charbon pour faire 2, 855 milles : cela représente 60 grammes de charbon pour 1,000 kilogrammes transportés à un mille (1,852 mètres) ou 32 grammes par kilomètre à peu près, le combustible représente le papier d’une lettre payant double taxe.
Si les amateurs de statistique ne se déclarent pas satisfaits après avoir lu ce petit exposé, c’est que le goût de la statistique n’existe pas ou n’existe plus.
On ne peut parler de ces vitesses vertigineuses sans songer au prodigieux étonnement qu’elles doivent causer aux escargots si tant
Champ-de-Mars. — - Les premières vitrines des Exposants.
est que ces animaux sympathiques , dans leur tranquillité débonnaire et végétative, aient quelque moyen de se rendre compte du mouvement intensif que se donnent les humains. Ils pourraient cependant s’en rendre compte, car les statistiques, toujours les bonnes statistiques! nous apprennent véridiquement que des escargots en quantités considérables s’embarquent sur les navires et font la traversée d’Europe aux États-Unis. Non pas des escargots symboliques, mais de véritables-escargots, en chair et en coquilles, Expliquons-nous â ce sujet.
Le goût pour les escargots est un goût de race latine. C’est en cherchant des escargots pour varier (d’ordinaire » qu’un soldat romain, d’après ce que rapporte la légende historique, trouva dans les fossés des fortifications de Carthage le passage qui permit de faire irruption dans cette imprenable place forte des temps passés. Ce sont aussi les Romains qui ont appris à nos Bourguignons la façon de faire entrer dans la consommation leurs excellents escargots de vigne, renommés universellement.
Jusqu’à ces derniérs temps, le Nouveau- Monde s’était désintéressé des escargots* Mais
des gourmets yankees en ayant tâté lors de leurs voyages en France, en ont fait venir aux États-Unis. C’est la ville de Washington qui a commencé, et l’enthousiasme devient général, si nous en croyons les dernières nouvelles d’ Outre-mer.
Il résulte, en effet, des rapports consulaires reçus au département d’État, que l’exportation des escargots de Suisse, et surtout de France, aux États-Unis, augmente chaque année, dans de grandes proportions. Pendant les dernières années, il n’a pas été importé annuellement moins de 220,460 livres américaines d’escargots de France seulement. Les escargots importés de France sont de la meilleure qualité et se vendent en gros, 4 dollars 82 le mille.
On va donc peut-être pouvoir se livrer en grand à l’élevage des escargots comme à celui des lapins, afin de s’en faire des livres de rente. La parole est aux zoologistes pour nous dire comment on peut encourager l’escargot à croître et à multiplier, lui appliquer peut-être les procédés d’incubation artificielle et d’engraissement intensif. Nous aurons la couveuse à escargots. Il n’en faut pas douter, et cela â bref délai, et aussi les procédés de falsification des escargots ; mais sur ce dernier point, la fabri-
cation moderne, toujours fort ingénieuse, saura sans doute prendre les devants : un petit morceau de gutta-percha, pouvant servir plusieurs fois, enfoui dans de la farce, et le tout bourré dans une coquille artificielle obtenue par moulage, voilà l’escargot artificiel Hout indiqué.
Souhaitons au nom de la gastronomie et de l’hygiène que les falsificateurs ne poussent pas les choses jusqu’à cette réalisation désastreuse de l’escargot artificiel. Malheureusement, avec ces chimistes dévoyés on a toujours tout à craindre.
Cette tendance à la falsification est peut-être, et c’est ainsi qu’il convient surtout de la considérer philosophiquement, comme une exaspération du progrès delà Science vraie, loyale et utile. Nous en aurons la contre-partie en examinant tous les progrès réels que la Chimie, dans la belle et large acception du terme, va mettre en évidence à l’Exposition de 1900.
L’Allemagne paraît, d’ores et déjà, devoir occuper le premier rang dans la fabrication des produits chimiques et pharmaceutiques.
a l’exposition de 1900
En ce qui concerne les huiles essentielles et les matières premières de la parfumerie, l’industrie française a atteint la perfection. Elle est sans rivale dans l’art de saisir les parfums naturels, dans l’obtention des principes aromatiques qui finissent par réaliser les qualités de finesse et de suavité que possèdent les plantes elles-mêmes, Ces produits sont réputés dans le Monde entier et se distinguent très nettement des produits similaires préparés dans les autres pays. Dans la région de Cannes, on récolte chaque année des fleurs en quantité suffisante pour fabriquer 80,000 kilogrammes d’huiles parfumées et d’essences. Aux environs de Grasse, on produit annuellement 80,000 kilos d’essence de lavande, 40,000 d’essence de thym, 2,000 d’essence de néroli, 20,000 d’essence d’aspic et de romarin, 6,000 d’essence de jasmin, etc. L’Allemagne commence cependant à faire concurrence à nos produits, les usines de Leipzig, notamment, qui tirent leurs matières premières de la Thuringe et des régions montagneuses.
Des travaux synthétiques importants sur la reproduction des parfums ont été effectués. Rappelons les plus récents. En partant du citral contenu dans l’essence de citronnelle
dans la proportion de 7 %, Tiemann et Kruger ont pu obtenir l’ionone qui possède l’odeur de l’irone, parfum de l’iris et de la violette. D’autres études ont été entreprises sur les essences de géranium, de coriandre, de lavande, de néroli, de bergamotte et d’eucalyptus, etc.
Certes, ces recherches synthétiques sont intéressantes au point de vue scientifique. Mais, fort heureusement, dans l’industrie essentiellement de luxe que constitue l’industrie des parfums, la chimie ne paraît pas devoir triompher des merveilleuses délicatesses de la nature. La Côte d’Azur s’apprête à nous envoyer à l’Exposition de 1900 ses produits incomparables, toute la poésie de ses fleurs, tous les ravissements de la production naturelle que lui permet son sol privilégié : ce sera, une fois de plus, pour l’industrie si française des parfums naturels, en dépit de tous les progrès de la chimie, un aimable et grand succès, et nous ayons plaisir à le prophétiser.
On a déjà, et depuis pas mal de temps, commencé â mettre des vitrines en place dans les
Pavillon du Mexique en construction au bord de la Seine (12 août 1899).
galeries pour se rendre compte de l’efïet qu’elles produiront. Lorsque l’on commence à étudier l’installation du mobilier, c’est, il faut* le reconnaître, que la maison est bien près d’être entièrement bâtie. Bientôt nous pourrons apprécier, dans ses résultats effectifs, la grandeur de l’énorme effort d’organisation qui, sans bruit, sans difficulté apparente, sans force perdue, a dressé, a l’heure dite, avec un éclat artistique sans précédent, la colossale Exposition qui termine tout un siècle et qui le résume. M. Alfred Picard, Commissaire général, pourra être fier de son œuvre ; elle sera digne de la France, et là France pourra dire au Monde entier, en lui ouvrant toutes grandes les portes du Champ-de^Mars, dans un élan pacifique sincère, sans concurrence mesquine et sans rivalité jalouse : « Voyez-nous à l’œuvre une fois de plus, et venez travailler avec nous sans arrière-pensée, pour la Science, pour l’Humanité, et pour le Progrès ! »
La poste, le télégraphe, le téléphone, à l’Exposition de 1900 ; la nomination de M. Serres ; importance probable de ce service ; quelques souvenirs statistiques de l’Exposition de 1889. — Les innovations dans les communications postales urbaines ; les gros appareils pneumatiques de Philadelphie et de New- York. — L’extension possible aux communications extraurbaines ; le petit tramway électrique postal proposé par M. Mac Gurty et expérimenté à Jersey City. — Progrès incessants et prodigieux des applications de l’électricité ; les courants électriques continus et les courants alternatifs. — Comment les transformateurs électriques ont permis de résoudre la question du transport de l’énergie à grande distance. — La belle invention de Gaulard et Gibbs et son historique ; distance technique entre la bobine de Ruhmkorff et les transformateurs à vingt mille volts. — L’électricité à l’Exposition de 1900 ; ses progrès de toutes sortes ; la transmission de la force, l’éclairage, la traction sur les canaux, la traction sur lés voies ferrées. — Rôle des Expositions pour concentrer, analyser et faire concorder les efforts universels ; le triomphe des œuvres de la paix.
Un arrêté du Ministre du Commerce a désigné le fonctionnaire qui sera chargé de la gestion des sept bureaux de poste, de télégraphe et de téléphonie, qui vont être installés dans l’enceinte de l’Exposition de 1900.
Cet important service sera en bonnes mains : en effet, c’est M. Gf. Serres, receveur à Paris, fonctionnaire actif, dévoué, bienveillant, qui, tout en conservant ses fonctions actuelles, est mis à la disposition de M. Alfred Picard, Commissaire général. On pense que les services des Postes et des Télégraphes de l’Exposition commenceront à fonctionner dans un ou deux bureaux dès le commencement de l’année 1900, car les exposants ont pu commencer leur installation, ou, du moins, commencer à s’en préoccuper d’une façon effective, à partir du 1er novembre 1899.
Ah ! ce ne sera pas une Sinécure pour M. Serres j que le poste dans les Postes auquel l’a appelé la confiance du Ministre, et pour lequel sa grande expérience le recommandait ! Nous ne pouvons estimer encore que d’une façon approximative les chiffres des visiteurs qui vont se répandre dans l’Exposition, y écrire, y télégraphier, y téléphoner ; mais, si nous nous reportons aux statistiques de l’Exposition de 1889, nous avons immédiatement la notion très nette que les sept bureaux que l'on installe dans la grande Cosmopolis de 1900 auront énormément de besogne.
Ainsi, sans entrer dans des statistiques ar-
a l'exposition de 1900 299
dues, voici ce que nous pouvons relater en ce qui concerne l’Exposition de 1889.
Il n’y eut qu’un seul bureau à FExpositiori, comprenant comme personnel : deux commis principaux et six commis ordinaires pour la poste et deux commis principaux et huit qommis ordinaires pour le télégraphe : mais , les bureaux de Paris reçurent un renfort de 76 agents.
Outre la boîte du bureau de l’Exposition, le public disposait, en 1889, de 18 boîtes disséminées dans l’enceinte; de plus, la Tour Eiffel était pourvue de 5 boîtes, dont une sur la troisième plate-forme. Que de gais et joyeux messages furent mis à la poste au haut de ces 300 mètres!
Comme résumé statistique, le bureau de poste de l’Exposition en 1889, en dehors de ses opérations de vente de timbres, de chargements, d’émission de bons de poste, et autres, expédia 1,924,988 objets de correspondance ordinaire et en distribua 748,995.
Le service télégraphique ne chômait pas non plus. Il expédia 47,514 télégrammes et cartestélégrammes dans Paris; 29,907 en province.; 13,726 à l’Étranger. Du 9 septembre au 30 novembre, à la demande générale, 'la troisième
plate-forme de la Tour Eiffel fut munie d’un bureau de télégraphe avec un appareil Hughes et un fil de reliement au Bureau central : par ce fil descendirent 15,291 télégrammes intérieurs, c’est-à-dire à destination de France, et 5,050 télégrammes internationaux.
Le réseau téléphonique, à Paris, était encore bien élémentaire à cette époque pourtant si proche de nous ; néanmoins, l’Exposition de 1889 comportait trois cabines téléphoniques dans le bureau de l’avenue de La Bourdonnais, et le nombre des communications téléphoniques qui s’y échangèrent s’éleva exactement à 6,421.
En examinant ces chiffres, avec la perspective des flots de visiteurs que vont amener à Paris tous les navires et tous les wagons de toutes les parties du Monde, on ne peut, nous le répétons, qu’admirer à l’avance la rude besogne à laquelle M. Serres aura à faire face en 1900. Mais cela ne semble pas du tout déconcerter sa vaillance professionnelle : il apprête ses guichets, ses- appareils télégraphiques et ses téléphones avec un calme et une sûreté qui nous font présager un beau succès final; les bureaux de poste et de télégraphe de l’Exposition Universelle seront, n’en doutons pas, des modèles de rapidité et de bon ordre :
Grand-Palais. — Façade principale (15 septembre 1899).
ils constitueront, eux aussi, une exposition spéciale dans leur genre et donneront à ceux mêmes* qui en' feront usage une « leçon de choses » sur les progrès accomplis qui sera par elle-même fort intéressantè.
Il va sans dire que, sans .être- chargés sur le terrain de l’Exposition d’un service effectif, nos hôtes nous montreront, dans leurs expositions des sections étrangères, des dispositions tout à fait curipuses et progressistes. Nous y verrons, par exemple, quel emploi magistral la ville de New-York, généralisant un progrès réalisé, tout d’abord à Philadelphie, fait de gros tubes pneumatiques, non* pas seulement pour le transport des petits télégrammes bleus que nous connaissons et que nous apprécions fort à Paris, mais aussi pour relier sa Poste centrale avec ses bureaux de quartier. Ce système s’applique à toutes sortes de correspondances.
Les tubes de transmission ont 203 millimètres de diamètre ; la vitesse de ‘transtnission y est de 48 kilomètres à l’heure et les expéditions peuvent se succéder â douze secondes et demie d’intervalle. C’est donc, en thèse gène-
raie, un résultat de rapidité quarante fois supérieur environ au maximum obtenu en Europe dans les systèmes dérivant du même principe.
Dans l’essai fait â New-York, et qui a été jugé satisfaisant, il y a deux tubes parallèles, un pôur chaque sens de marché des dépêches, la « voie montante » postale et la « voie descendante ». Un compresseur y refoule de l’air à une demi-atmosphère de pression, et cet air, défendu de moitié, suffit pour le retour.
Le transport a lieu dans de petits chariots, sortes de cartouches métalliques très légères, en tôle d’acier, de 61 centimètres de longueur et de 178 millimètres de diamètre. Ces chariots, dont le diamètre est inférieur â celui de la conduite où ils circulent, sont munis de deux anneaux en matière plastique qui forment « joint », de façon que l’air comprimé les chasse dans la canalisation, tout comme les gaz provenant de l’inflammation de la poudre chassent une balle dans un fusil.
Le chariot précède donc le courant d’air ininterrompu du matin au soir, et il a fallu trouver un dispositif pour permettre d’introduire et de retirer le chariot sans détendre la pression dans toute la conduite. A cet effet,
on le place dans une petite chambre que Ton désigne sous le nom de récepteur à l’arrivée et de chargeur au départ. Cette petite chambre s’isole du courant général et vient â l’air libre ou bien s’isole de l’air libre et pénètre dans le réseau pneumatique â volonté.
Les parties rectilignes des tubes sont en fonte, alésées avec un soin méticuleux, de façon à ne pouvoir présenter aucun accrochage possible aux projectiles postaux qui circulent â leur intérieur. Quant aux coudes qui relient es parties rectilignes, ce sont des tubes en cuivre : on leur donne au minimum 2 m. 50 de rayon ; l’expérience a démontré que les chariots pouvaient être arrêtés dans le cas d’une courbe inférieure à ce chiffre. C’est aux ingénieurs, lorsqu’ils étudient le tracé d’une canalisation de ce genre, qu’il appartient de s’arranger de façon â traverser et â éviter les accidents du sous-sol en intercalant, avec hpropos, les coudes entre les portions rectilignes : il y a là une sorte de problème de géométrie très original.
Dans la pratique des chemins de fer, on sait que l’on remplace, avec prudence, les essieux des wagons qui ont accompli un certain nombre de kilomètres. La poste pneumatique,
a l’exposition de 1900
dont nous parlons, a quelque chose d’analogue; elle remplace les anneaux formant joint entre le chariot et la conduite dès que ces anneaux ont parcouru un trajet de 1,600 kilomètres ; aussi est-il tenu une soigneuse comptabilité de leurs pérégrinations souterraines.
Ce magistral système pneumatique postal est évidemment « urbain » par excellence. Mais les ingénieurs spécialistes projettent d’autres moyens, dont nous verrons divers spécimens à l’Exposition de 1900, pour étendre le réseau des transmissions postales extrarapides en dehors des villes : pour la réalisation de ce programme ils comptent, tout naturellement, sur le concours tout puissant de l’électricité.
C’est ainsi qu’un ingénieur distingué, M.Mac Gurty, a combiné récemment dans ce but un petit tramway électrique très curieux destiné à assurer simultanément le transport des correspondances et celui des colis postaux, ce qui lui donne déjà de respectables dimensions. Ce n’est plus le tube pneumatique dont nous venons de narler et ce n’est pas encore le vé-
306 PREMIÈRES VISITES A l’eXPOSITIO^ DË 1900
hicule emportant avec lui un conducteur : la solution est intermédiaire et originale. Elle mérite d’être signalée, car l’essai en a été fait sur une voie d’expérience de 400 mètres de développement, à Jersey City.
Fort amusant,’ ce wagonnet électrique, de 1 m. 50 de long, de 90 centimètres de hant et de 60 centimètres de large, roulant sur des roulettes de 15 centimètres de diamètre et ne pesant pas plus de 240 kilogrammes. Mû par des moteurs électriques rotatifs calés directement sur ses essieux, il pourrait directement rouler à une vitesse quelconque, aussi grande qp’on le voudrait : pour commencer, on se contenterait probablement de 180 à 200 kilomètres à l’heure, ce qui est déjà fort joli.
Sa voie, très élémentaire et occupant peu de place, reposerait sur des colonnes ou sur des poteaux. De distance en distance, il rencontrerait une station où on l’arrêterait d’un coup de commutateur, afin de lui permettre de laisser tout ou partie de son contenu. Chaque station serait occupée par un électricien en relation avec les deux stations voisines et réglant le service, tant d’après les indications envoyées par les têtes de la ligne que d’après
Grand Palais. — Façade principale (15 septembre 1899.).
les circonstances éventuelles du fonctionnement.
Une ligne électro-postale ainsi comprise serait comme une sorte de fusil à tir rapide et à répétition, dont les wagonnets de M. Mac Gurty seraient les balles. On peut penser combien la description des expériences faites avec ces pacifiques cartouches postales sera suivie avec intérêt lors de l'Exposition de 1900. On y verra, en outre, une application spéciale nouvelle du courant électrique qui répandra à profusion la force et la lumière sur le Champde-Mars et sur -ses abords.
Certes, les utilisations si variées du courant électrique eussent été forcément limitées si l’on eût été obligé de s’en tenir aux courants électriques continus qui ne permettent la transmission de l’énergie qu’à des distances relativement faibles. Mais fort heureusement, avec l’â-propos extraordinaire qui caractérise cette prodigieuse science, les électriciens peuvent, à l’heure actuelle, disposer de tensions énormes et franchir des distances considérables, sans pertes et sans dangers, grâce à l’emploi des
a l’exposition de 1900
courants alternatifs. Ce problème a été résolu avec une rapidité d'évolution extrême par la découverte de l'emploi des transformateurs électriques dont nous pourrons admirer les plus remarquables types à l’Exposition de 1900. Rappelons tout de suite à nos lecteurs en quoi consistent ces appareils novateurs.
Les courants alternatifs à très haute tension ont les inconvénients de leur puissance même; il faut les dompter; tout d’abord, pour les asservir, sans quoi ils brûleraient tout et démoliraient tout en arrivant précisément sur les points où l’on se propose de les utiliser. Donc, pour éviter cet inconvénient primordial, on a soin de les y transformer en courants à grande intensité et à faible tension, dont l’emploi est sans danger. Les transformateurs sont précisément chargés de les détendre ainsi. Ce sont des sortes de grandes bobines de Ruhmkorff. Autour d’un noyau de fer doux sont enroulées deux bobines : l’une, la primaire, en gros fil ; l’autre, la secondaire , en fil fin. Si l’on envoie dans le fd primaire une série de courants alternatifs de grande intensité, on développe dans le fil secondaire une succession de courants de faible intensité, mais de tension considérable, et inversement. C’est donc
comme un robinet électrique qui donnerait à volonté des flots d’électricité sans pression, ou un petit jet d’électricité sous une pression à tout casser. Prenons un exemple indiqué par M. J. Joubert.
Vous voulez distribuer 500 ampères, sous une force électro-motrice de 100 volts, à 1 kilomètre de distance, avec une perte de 10 pour cent.
Pour la transmission directe, le conducteur devra avoir 1,600 millimètres carrés de section, peser 20 tonnes, et coûter environ 84,000 francs.
Si l’on transporte la même somme d’énergie par un courapt de 50 ampères, sous 1,000 volts, et qu’on transforme ensuite ce courant primaire en un courant secondaire de 500 ampères, sous 100 volts, il faudra un conducteur de 16 millimètres carrés de section pesant 280 kilogrammes et coûtant 840 francs.
Ce petit calcul, entre bien d’autres, suffit à expliquer la bienveillance avec laquelle on accueille les transformateurs, malgré les dangers qu’ils présentent, car, lorsqu’on les touche mal â propos, pendant qu’ils font leur petite cuisine de volts et d’ampères, ils vous envoient des secousses toujours désagréables
a l’exposition de 1900 311
et parfois mortelles. Enfants,. n’y touchez pas !
Ces remarquables appareils ont été imaginés par Gaulard et Gibbs, il y a quelques années seulement. La théorie en parut si baroque que l’on traita presque universellement ces deux savants précurseurs d’imbéciles et de visionnaires. Mais, depuis la mort de Gaulard,- il faudrait presque employer des transformateurs spéciaux .pour diminuer l’intensité des éloges qu’on lui adresse ; le métier de savant et d’inventeur comporte souvent ce genre de mésaventure.
Gaulard, cet homme de génie, serait heureux et fier s’il voyait les batteries de transformateurs que les électriciens établissent à l’heüre actuelle : ils sont parfois cpnstruits pour répondre à 15,000 et à 20,000 volts; or, n’oublions pas, — et alors nous admirerons très fort, — que lorsqu’on reçoit dans son for intérieur humain, un courant de 3,000 à 3,500 volts, on est électriquement réduit en bouillie.
Ces gros transformateurs « suent d’ahan » ; ils « chauffent » comme de beaux diables. Aussi, dn les évente comme de jolies femmes en leur envoyant un soufflage d’air forcé qui
leur est extrêmement agréable, autant que l’on peut en juger. Quelles belles « machines » dans leur genrp ! Et aussi quel étonnement, quel enseignement scientifique , à penser qu’elles étaient en germe dans les toutes petites bobines de Ruhmkorff, qui intéressaient mais qui amusaient surtout les élèves suivant les cours de physique il y a une vingtaine d’années seulement !
On reste en vérité émerveillé lorsque l’on considère le prodigieux développement de cette industrie électrique dont l’éclosion a été, en quelque sorte, subite lors de l’Exposition spéciale d’électricité de 1881, et qui, depuis lors, a marché à pas de géant dans toutes les parties du Monde. Nous en allons avoir un tableau étincelant dans ce que nous montrera l’Exposition de 1900. Nos électriciens français ont rivalisé de goût et d’ingéniosité pour apporter au Palais du Ghamp-de-Mars les témoignages effectifs de leurs remarquables recherches. Dans les sections étrangères, les Etats-Unis, la Suisse, l’Allemagne, l’Angleterre, l’ Autriche- Hongrie s’apprêtent à nous montrer un pro-
a l'exposition de 1900
grès dans l’outillage, la construction et la puissance des installations électriques dont on peut à peine se faire une idée à l’avance.
Il y a, du reste, dans le progrès du développement électrique en tous pays, une vitalité qui est la caractéristique et la garantie de l’avenir qu’il possède. Ce ne sont certes pas les doutes ni les dénégations qui ont manqué : dès le début, on niait avec obstination chacun des résultats obtenus par les électriciens : puis, lorsque le résultat ne pouvait plus être contesté, on attaquait la question par la discussion sur le prix de revient. Le prix de revient se trouvait-il suffisamment abaissé? On faisait appel à toutes sortes de vieux règlements d’éclairage ou de transmission de force antérieurs même à l’invention du gaz d’éclairage et l’on redonnait une vigueur qu’ils ne se connaissaient plus à toutes sortes de vieux monopoles plus ou moins néfastes.
Cependant, l’électricité triompha successivement de tous les obstacles. On voit des bourgades dont on ne soupçonnait pas l’existence s’éclairer à l’électricité avec une maestria toute américaine : de toutes parts on repassç le collier au cou des braves chevauxhydrauliques qui, depuis la mise en pratique
de la machine à vapeur bondissaient en toute liberté dans les cours d’eau , débarrassés de presque toutes leurs entraves, et s’en allaient, sans avoir travaillé, dévaller jusqu’à la mer. 1 1s se croyaient bien délivrés des grandes roues hydrauliques qui firent tant de besogne en leur temps ! Mais la turbine hydraulique est venue, bien autrement perfectionnée, active et puissante ; il y entre des chevaux hydrauliques, il en ressort des chevaux électrique^ et cela sans fumée, sans bruit, indéfiniment : ce sont des chevaux- qui renaissent après leur mort d’une façon fantastique puisque, en redescendant le cours delà rivière, vous retrouverez deux cents mètres plus loin la puissance même du courant que vous aviez utilisée, transformée, consommée en amont.
L’application-type de ce genre est celle qui a été faite aux canaux, et dont M. Galliot, le savant ingénieur des Ponts-et-Chaussées, aura eu l’honneur de doter la France en dont premier lieu. C’est au canal de Bourgogne que l’on aura vu, tout d’abord, l’inutile déversement de l’eau dans les écluses servir non seulement à traîner les bateaux qui circulent sur le canal, mais encore l’éclairer la nuit, éclairer surtout un grand tunnel placé à la partie supé-
a l'exposition de 1900 315
rieure et dont la traversée semblait être auparavant celle de l’Averne lui-même.
L’Exposition de 1900 va encore donner, comme on dit, un « coup de fouet » à une des applications les plus importantes de l’électricité, c’est-à-dire à la traction sur les voies ferrées. D’une part, nous .y verrons plusieurs spécimens très curieux de locomotives électriques construites par les Compagnies de chemins de fer françaises et étrangères ; d’autre part, la traction électrique y sera employée effectivement pour le transport des voyageurs. Le chemin de fer électrique de l’Exposition fonctionnant parallèlement avec le trottoirroulant permettra défaire toutes sortes d’utifes expériences : on verra aussi la traction électrique pratiquée sur le réseau de l’Ouest et sur le prolongement de la ligne d’Orléans dans Paris ; enfin le chemin de fer métropolitain parisien, qui sera livré au public presque dès l’ouverture de l’Exposition/ nous montrera un exemple des plus intéressants de la traction électrique. A la fin de 1900, ce progrès dans la traction sur les voies ferrées aura été mis à l’épreuve sous nos yeux; il sera affermi, sanctionné : il n’y aura plus qu’à le perfectionner, à le faire rayoriher, à l’étendre.
Certes, étant donnés les progrès de la. presse technique à notre époque, ainsi que la diffusion des connaissances scientifiques par « le livre », on n’ignore plus rien, en aucun pays, de ce que la science de l’ingénieur conquiert, chaque jour, dans les pays les . plus éloignés. Cependant, il est d’une haute utilité que les résultats obtenus soient exactement comparés entre' eux, dans un accord technique mutuel et sur un terrain commun. Ce terrain commun, ce sont nos Expositions Universelles qui le fournissent, et celle de 1900 sera, à ce point de vue, tout particulièrement remarquable. Sa classification savamment étudiée, l’ampleur donnée à l’crganisation de ses Congrès, les moyens d’action dont elle dispose, sa date même, qui invite chaque pays à faire comme l’inventaire et le résumé de son labeur séculaire, sont autant de conditions heureusement réunies pour que ceux auxquels incombe le soin de préparer l’avenir puissent lui faire donner, ainsique le disent les techniciens, son « maximum d’effet utile ». En inaugurant l’Exposition de 1889 qui a si brillamment préparé celle de 1900, le regretté Président Carnot définissait bien l’importance de ces grands efforts et la mission de leurs organisateurs ; on
a l’exposition de 1900
ne saurait mieux faire que de se remémorer ses paroles avec un pieux respect : « C’est, disait-il, dans ces Fêtes grandioses du Travail que les Nations peuvent se rapprocher et se comprendre, et que doivent naître les sentiments d’estime et de sympathie qui ne manqueront pas d’influer heureusement sur les destinées du Monde, en avançant l’heure où les ressources des peuples et le produit de leur travail ne seront plus consacrés qu’aux œuvres de la paix ! »