‹ Premiers éléments de chimieChapitre 2 sur 126 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

VICTOR MASSON 6 LANGLOIS bt LECLERCQ

Place de l'Ecole de Médecine, 17 y Rue de la Harpe, 99 '

V) § 4. Il est toujours difficile de donner à des commençants une

définition , à la fois précise et intelligible , de la science qu'ils vont

I étudier ; une définition rigoureuse exige , en général y ia connais*

^ sancè d'une partie des phénomènes dont cette science s'occupe.

"^ Aussi y nous chercherons plutôt à donner une idée des phénomènes

I chimiques , en citant quelques exemples de ces phénomènes, choisis

^ parmi ceux qui se présentent le plus communément à nous , ou qui

peuvent être le plus facilement réalisés.

Lorsqu'on amène au contact les divers corps delà nature, on observe des phénomènes très-variés : les uns sont produits par des propriétés passagères, que les corps acquièrent sans modifier leurs apparences physiques ni leurs poids; les autres résultent, au contraire, d'une modification profonde qui s'opère dans la nature des corps en présence , et par suite de laquelle on obtient de nouveaux corps, complètement différents des premiers par leur aspect et leurs propriétés. Les premiers phénomènes sont principalement du ressort de la physique ; nous en citerons quelques exemples : Une tige de verre, un bâton de soufre ou de cire à cacheter, frottés contre du drap, s*électrisent , et acquièrent la propriété d'attirer momentanément les corps légers , tels îque des barbes de plume ou des petits fragments de papier. Un barreau de fer, placé au contact, ou à une petite dislance d'un aimant, prend des propriétés semblables à celles de l'aimant, et attire les objets en fer; cette propriété s'évanouit aussitôt que le barreau de fer est retiré du voisinage de l'ai*

mant. Un barreau d'acier, frotté contre un aimant, devient luimême un aimant, et attire les objets en fer, même hors de la présence de l'aimant qui lui a communiqué cette propriété. Dans ces diverses circonstances , les corps ont acquis des propriétés nouvelles, plus ou moins durables, mais qui n'ont changé en rien leurs caractères spécifiques.

Si Ton mêle intimement de la limaille de cuivre avec du soufre, on ne constate aucun phénomène particulier; les particules des deux corps restent simplement mélangées , et , quel que soit leur degré de ténuité , on peut toujours, avec la loupe ou le microscope, les distinguer les unes des autres. Mais , si Ton chauffe ce mélange dans un petit ballon de verre, il se manifeste bientôt un phénomène remarquable : la masse devient incandescente , l'excès du soufre distille, et, si l'on examine ensuite la masse au microscope, on ne parvient plus à y distinguer de parcelles de soufre ni de cuivre , même après que la matière a été réduite en poudre impalpable. Le cuivre et le soufre se sont unis intimement , suivant certaines pro- Dortions ; ils se sont combinés^ et le produit de cette œmhinaison est un nouveau corps, le sulfure de cuivre^ complètement différent, par son aspect et ses caractères spécifiques , du cuivre et du soufre qui lui ont donné naissance. Ce dernier phénomène fait essentiellement partie du domaine de la chimie.

Un morceau de fer, abandonné à l'air humide, se recouvre d'une matière jaune , la rouille^ et si l'exposition est suffisamment prolongée , il se transforme complètement en cette matière. C'est encore un phénomène chimique , une combinaison, qui a produit cette altération ; mais les corps qui interviennent sont moins apparents que dans le précédent exemple. Le fer s'est combiné , successivement, avec un des principes de l'air atmosphérique, avec l'oxygène; il s'est transformé en une nouvelle substance, le sesquioxyde de fer, qui s'est combinée , à son tour, à mesure qu'elle sei^ormait , avec l'eau répandue à l'état de vapeur dans l'atmosphère ou qui mouillait le corps; il en est résulté une troisième substance, Vhydraie de sesquioxyde de fer, qui constitue le produit définitif, la rouiUe,

On peut donc définir la chimie, la 'partie des sciences naturelles çut traite des phénomènes qui se passent au contact des corps , en tant çue ces phénomènes amènent un changement complet dans la consti- Uttion de ces corps. Les combinaisons et décompositions des corps que la chimie étudie, sont toujours accompagnées de phénomènes qui sont ordinairement classés dans le domaine de la physique, tels que des dégagements de chaleur et d'électricité > et le chimiste

, profite habilement des agents physiques pour diriger les réactions chimiques qu'il cherche à opérer. On conçoit d'après cela que ces deux sciences travaillent constamment sur le même terrain , et que leur étude doit avoir lieu simultanément.

Comme il est essentiel que les corps que Ton fait réagir les uns SUT les autres soient définis préalablement d'une manière nette, et que les propriétés générales qui les caractérisent soient d'abord parfaitement connues , la science chimique doit se composer nécessairement d'une partie descriptive, dans laquelle on donne , pour ainsi dire, le signalement de chaque corps, signalement d'après lequel il est possible de le reconnaître ensuite dans toutes les circon* stances.

§ 2. DlsUiietloii dea corps eM eowpm siaiples et •• emrpm composés. — Les 'chimistes divisent les corps en corps simpleg et en corps composés. Les corps composés sont ceux desquels on peut extraire plusieurs substances , différentes entre elles par leurs propriétés , et différentes de la substance primitive. Ainsi , notre sel de cuisine peut être décomposé en deux substances : le chlore et le sodium; le nitre ou salpêtre peut être décomposé en potasse et en acide azotique. Ces deux dernières substances sont elles-mêmes des corps composés ; car, de la potasse , on peut extraire du potassium et de l'oxygène; et, de l'acide azotique, on retire de l'oxygène et de l'azote. Au contraire, le chlore, le sodium, le potassium, l'oxygène et l'azote, soumis à toutes les réactions qu'il a été possible de réaliser jusqu'ici dans les laboratoires , n'ont jamais été décomposés en d'autres principes; c'est ce qui a déterminé les chimistes à les con* sidérer comme des corps simples.

Ainsi , on donne le nom de corps simples aux substances qui , soumises aux diverses réactions que nous pouvons produire aujourd'hui dans nos laboratoires , n'ont pas été résolues en d'autres substany^ Nous ne voulons pas affirmer par là , que ces corps soient réellement simples; il est très-possible que les progrès futurs de la science nous permettent , par la suite , d'opérer des décompositions qui ont résisté à nos moyens actuels ; et qu'alors un certain nombre des corps que nous regardons aujourd'hui comme simples, peut-être même tous ces corps, seront considérés comme des corps composés.

§ 3. IHTisibilité de la matière. — L'expérience journalière nous montre que les corps peuvent être réduits en particules trèspetites; celles-ci , examinées avec un microscope d'un grossissement convenable, nous apparaissent comme des fragments grossiers, dont on peut encore concevoir la division en un grand nombre de

parties. Les chimistes ne regardent cependant pas la divisibilité de la matière comme indéfinie; ils admettent que les corps sont formés, en dernière analyse , de particules excessivement petites , et indivisibles par les moyens mécaniques; ils donnent à ces particules le nom de molécules ou d'atomes. Les molécules des corps simples sont nécessairement simples elles-mêmes.' Les molécules des corps composés sont, au contraire, complexes; mais toutes ces molécules complexes sont semblables entre elles , et constituées de la même manière.

§ 4. Différents états des corps. — Les corps se présentent à nous sous trois états différents : Vétat solide^Vétat liquide eiVétat gazeux. Quelques corps peuvent être obtenus facilement sous ces trois états : ainsi Teau , qui est liquide à la température ordinaire de nos climats , se présente à l'état solide , sous forme de glace , pendant nos grands froids d'hiver ; tandis qu'en la soumettant à l'action de la chaleur, on lui fait prendre facilement l'état de fluide aériforme ou de vapeur. Un grand nombre de corps pouvent être observés sous deux états , réta( solide et Tétaj; liquide ; tels sont la plupart des métaux : le plomb, Tétain, le cuivre , l'argent , l'or, etc. Mais quelques-uns , comme le fer, le platine, exigent , pour passer de l'état solide à l'état liquide , les plus hautes températures que nous puissions produire dans nos fourneaux. On est parvenu, dans ces derniers temps, à obtenir, au moyen de la pile , des températures beaucoup plus élevées, et ces températures ont suffi pour gazéifier plusieurs métaux , notamment l'or, l'argent, le cuivre, etc.

La plupart des substances qui sont gazeuses à la température ordinaire , passent à l'état liquide lorsqu'on les soumet en même temps à une forte compression et à une température très-basse. Les gaz hydrogène , azote et oxygène sont les seuls qui aient résisté jusqu'ici à la liquéfaction ; mais on ne peut guère douter que ces gaz euxmêmes ne se liquéfient , quand on emploiera des moyens de compression plus énergiques et un froid plus considérable.

La plupart des gaz qui ont été liquéfiés, ont été amenés à l'état solide par un grand refroidissement. Il a suffi de supprimer sucessivement la pression qui maintenait le gaz liquéfié; celui-ci tend alors à reprendre l'état gazeux ; mais comme il faut pour cela qu'il absorbe une certaine^quantité de chaleur latente, que le gaz qui se forme enlève à la partie restée liquide , la température de celle-ci s'abaisse souvent assez pour que le liquide se congèle.

On peut conclure de là cpe tous les corps de la nature seraient susceptibles de prendre les trois états , si on les mettait dans des conditions favorables de température et de pression. Nous remar-

IKTBODUCnON. 5

queronS) cependant, qa on grand nombre de corps solideg ne peuvent pas être liquéfiés, parce qu'ils se décomposent lorsqu'on les soumet à Taction de la chaleur. Ainsi , le carbonate de chaux se décompose à la chaleur rouge, en laissant dégager un de ses principes constituants , le gaz acide carbonique ; et, à cette température, il n'a pas éprouvé la fusion. Mais on peut empêcher ce dégagement de l'acide carbonique , en renfermant le carbonate de chaux dans un canon de fusil hermétiquement fermé ; il subit alors la fusion à une température qui n'est pas beaucoup supérieure à celle qui produisait sa décomposition, lorsqu'il se trouvait sous la pression de l'atmosphère.

§ 5. Force à.*wkgrégmiàon oo de eoliéflioii. — La force qui réunit les molécules similaires d'un corps simple ou d'un corps composé, porte le nom de force d*a^égation ou de cohésion. Cette force est tr^grande dans les corps solides; elle est presque insensible dans les corps liquides, et complètement nulle dans les fluides élastiques. Dans ces derniers, les particules se repoussent, au contraire, et ne sont maintenues à leurs distances actuelles que par les pressions qui s'exercent sur les parois de l'enceinte qui renferme le fluide.

§ 6. Aftnlté chimique. — La force qui réunit les molécules simples constituant une molécule d'un corps composé, porte le nom d'affinité chimique. C'est en vertu de cette force que les molécules des corps simples se combinent pour former les corps composés. L'affinité chimique varie beaucoup, suivant les circonstances dans lesquelles les corps se trouvent placés ; elle ne s'exerce pas facilement entre des corps solides, parce que le contact des molécules ne peut pas devenir assez parfait. Pour que l'affinité chimique puisse s'exercer librement, il faut que les corps soient désagrégés, et cette désagrégation ne s' obtenant que d'une manière incomplète par la pulvérisation mécanique, il faut les amener à l'état liquide ou à l'état gazeux. Les anciens chimistes exprimaient ce fait en disant : Corpora non agunt^ nisi soîuta. Dans beaucoup de cas, il suffit que l'un des corps soit amené à l'état liquide ou gazeux.

L'affinité chimique entre deux corps varie beaucoup selon la température. Ainsi, la chaux et l'acide carbonique se combinent facilement à la température ordinaire pour foimer du carbonate do chaux, et le carbonate de chaux se décompose à la chaleur rouge en laissant dégager son acide carbonique. A la température ordinaire, l'affinité chimique entre la chaux et l'acide carbonique est considérable; tandis que, à la température de la chaleur rouge , cette affinité est nulle.

§ 7. lioldes proporiion«]iiiiltiple«*. — Lorsque deux corps simples A et B se combinent, 4 molécule de À se combinera avec 4 , 2, 3, 4,.... molécules de B; ou bien, 2 molécules de À se combineront avec 4,2, 3, 4, 5, 7,.... molécules de B; ou enfin, 3 molécules de A pourront se combiner avec 5, 7,.... molécules de B; et ainsi de suite. Il est évident, d'après cela, que dans les diverses œmbinaisons qu'une substance B peut former avec le même poids d'une suôstance A, les quantités pondérables de la substance B seront entre elles dftns des rapports rationnels et commensurables. Ce fait, qui a été parfaitement démontré par Texpérience, est la principale preuve que les chimistes invoquent pour établir la divisibilité limitée de la matière, et l'existence des molécules indivisibles. L'expérience montre même que les rapports les plus simples sont ceux qui se présentent le plus fréquemment; ainsi, on rencontre ordinairement dans les corps composés les rapports de 4 : 2, de 4 : 3, de 4 : 4, de 4 : 5, ou les rapports de 2 : 3, de 2 : 5, de 2 : 7. Cette loi , qui règle les rapports suivant lesquels deux corps se combinent, porte le nom de loi des proportions multiples. Nous verrons, par la suite, à mesure que nous étudierons les corps composés, les faits qui éta* blissent cette loi d'une manière incontestable.

§ 8. Des différents caraetères physiques et orfr^^noleptlqnes qui servent à spécifier les eorps. — Nous employons pour spécifier les corps , pour en établir le signalement, divers caractères qui sont fondés, tantôt sur les apparences ou propriétés physiques des corps, tantôt sur les impressions qu'ils produisent sur nos organes. Les premiers sont app'elés caractères physiques, les autres ont reçu le nom de caractères organoleptiques.

Les principaux caractères physiques auxquels les chimistes ont recours pour spécifier les corps, sont les suivants :

4* Les divers états du corps, c'est-à-dire les conditions de température et de pression dans lesquelles le corps présente l'état solide, l'état liquide et l'état gazeux ;

2" Sa couleur dans ces divers états ;

3"" La nature d&son éclat quand celui-ci peut être spécifié par comparaison. Ainsi, on dit : éclat métallique , éclat vitreux , éclat résineux, etc. ; '

i** Sa dureté plus ou moins grande si le corps est à l'état solide , ou sa fluidité plus ou moins parfaite quand il est à l'état liquide;

5*" Sa pesanteur spécifique ou densité, c'est-à-dire le poids de l'unité de volume du corps;

* Cette loi a été énoncée, pour la première fois, en U07, par Dalton.

G*" Les formes régulières ou cristallines que le corps affecte;

l"" L'aspect que présente la cassure fraîche du corps , lorsque celui-ci est solide. Ainsi, on dit : cassure vitreuse, casture cristal' Une, lamelleuse ou à petits cristaux, cassure grenue, etc.

Les caractères organoleptiques se réduisent aux impressions que le corps exerce sur les organes du goût, de l'odorat et du toucher; ainsi, on indique par comparaison la saveur et Todeur du corps, on dit que le corps est rude au toucher, gras au toucher, etc., etc.

Parmi les caractères physiques que nous venons d'énumérer, il y en a quelques-uns qui sont susceptibles d'une mesure numérique précise , et qui ont , par cette raison , plus grande valeur pour la définition du corps. Telles sont : la pesanteur spéci6que du corps et les températures auxquelles il change d'état. La détermination rigoureuse de sa forme cristalline fournit également un des caractères les plus importants; l'étude de ces formes cristallines joue un gran^ rôle dans nos classifications des corps et dans les théories chimiques modernes.

§ 9. Des formes erlstolllnei. — Lorsqu'on observe superficiellement les différents corps solides que nous rencontrons dans la nature, on est porté à croire que leur forme extérieure ne présente rien de régulier et qu'elle peut varier à l'infini. Mais, si Ton soumet ces corps à une étude plus attentive , on reconnaît que la plupart sont susceptibles de prendre, dans certaines circonstances, des formes régulières qui sont parfaitement semblables dans les divers individus d'une même substance. Il y a plus : la plupart des substances, qui nous apparaissent avec des formes extérieures irrégulières , présentent dans leur cassure récente , des indices évidents d'une texture régulière ou cristalline ; de sorte que la masse totale du corps n'est qu'une agrégation d'une infinité de petits cristaux enchevêtrés les uns dans les autres. Ces cristaux rudimentaires sont souvent si petits, que nous ne parvenons à les distinguer qu'en observant la cassure à la loupe ou au microscope; d'où l'on peut inférer qu'il en existe encore de beaucoup plus petits qui échappent à nos moyens d'observation.

La texture cristalline des corps, bien loin d'être un cas exceptionnel, est au contraire, de beaucoup, le cas le plus général.

La plupart des substances, que nous préparons dans nos laboratoires, sont susceptibles de cristalliser, c'est-à-dire de prendre des formes géométriques régulières, et nous observons que, lorsque cette opération se fait dans des circonstances identiques, les formes des divers individus cristallins sont parfaitement semblables entre eJJes ; à tel point, que ces formes donnent un des caractères les plus

certains pour dislinguer les unes des autres les substances cristaU lisées.

Les formes cristallines qu'affectent les différents corps de la nature paraissent , au premier abord , variables à Tinfipi ; mais une étude attentive de ces diverses formes a fait reconnaître des lois générales auxquelles ces formes obéissent, et qui en limitent considérablement le nombre. L'étude des formes cristallines fait l'objet d'une science spéciale, la cristallographie,

S 40. Toutes les fois qu'un corps désagrégé par la fusion, par la gazéification, ou par la dissolution, reprend l'état solide sans passer par l'état de liquidité incomplète, c'est-à-dire par Vétat pâteux, ses molécules s'agrégént suivant des lois de symétrie, particulières à chaque corps et se groupent sous forme de cristaux. Lorsque cette agrégation se propage rapidement dans toute la masse, les cristaux sont petits, la cassure du corps agrégé parait, à l'œil nu, irrégulière et grenue, et Ton dit qu'elle est amorphe (de a particule privative et de (Aop<pTÎ, formo, sans formé). Cependant, si on Texamine à l'aide du microscope, on reconnaît, le plus souvent, que la masse se compose d'une infinité de très-petits cristaux , enchevêtrés les uns dans les autres.

§44. Pour faire cristalliser un corps par voie de fusion , on fond une quantité un peu considérable de ce corps dans un creuset, ou dans une terrine de terre, et on l'abandonne à un refroidissement aussi lent que possible et dans un repos complet. Les couches supérieures, et celles qui sont au contact des parois du vase, se sc^idifient les premières, et de. nouvelles molécules viennent se grouper sur les parties déjà solidifiées, suivant des lois spéciales de symétrie, et forment des cristaux qui se développent au milieu de la partie restée liquide. Lorsque Ton juge qu'une portion assez considérable de la matière s'est solidifiée, on perce la croûte supérieure avec un fer aigu ou avec un charbon incandescent, et l'on fait écouler rapidement la partie restée liquide. En détachant alors, avec précaution, la croûte supérieure , on trouve l'intérieur du vase tapissé de cristaux, qui sont souvent d'une netteté parfaite. Le soufre et le bismuth cristallisent très-bien de cette manière.

§ 42. Les corps dont la température d'ébuUition sous la pression ordinaire de l'atmosphère est inférieure à celle de leur fusion, cristallisent facilement en passant directement de l'état gazeux à Tétat solide, c'est-à-dire par vote de sublimation. On peut faire cristalliser de la même manière les corps dont la température d'ébullition sous la pression ordinaire de l'atmosphère n'est pas très-supérieure à celle à laquelle il3 fop^ept; ; il suffit de les chauffer à une teilnpéra-

INTRODOCriON. 9

tore à laquelle ils dégagent déjà des vapeurs abondantes, bien qu'elle soit inférieure à celle de leur fusion.

Ainsi, si l'on met quelques morceaux de camphre dans un grand flacon, et qu^on le pose sur une plaque chauffée seulement à 30*, la température ambiante étant plus basse, les parois supérieures du flacon se recouvrent de cristaux de camphre qui se forment au moyen de la vapeur émise par les fragments placés sur le fond, les* quels, à la température de 30®, donnent déjà des vapeurs trèsnotables. De même , si Ton chauffe au rouge sombre de l'arsenic contenu dans une cornue de grès, le dôme et le col de la cornue se couvrent de cristaux d'arsenic sublimé. *

§ 4 3. Les corps qui sont solubles dans des liquides prennent des formes cristallines régulières, lorsqu'on amène lentement le liquide dissolvant dans des conditions où il ne peut maintenir en dissolution toute la matière qu'il a primitivement dissoute. Le digsoltxmi n'exerce pas un pouvoir dissolvant identique sur la même substance à toutes les températures; le plus souvent , il en dissout une plus grande quantité à chaud qu*à froid ; de sorte que si Ton abandonne à un refroidissement lent, et dans un repos absolu, une dissolution saturée à chaud , les particules du corps qui ne peuvent plus rester en dissolution à mesure que le liquide se refroidit, se séparent, et s'agrègent suivant leurs lois spéciales de symétrie. L'azotate de potasse, ou salpêtre, cristallise facilement de cette manière. Si le refroidissement était rapide, ou si la liqueur était continuellement agitée, la cristallisation serait troublée, et il ne se formerait que des grains cristallins , très-petits. D'autres fois , on fait cristalliser une substance dissoute dans un liquide, en abandonnant la dissolution à révaporation ; la masse du dissolvant diminue ainsi graduellement ; bientôt elle n'est plus assez grande pour maintenir en dissolution toute la substance , et celle-ci se dépose successivement sous forme de cristaux. C'est de cette manière que l'on fait cristalliser le sel marin. Les dissolvants le plus communément employés dans les laboratoires sont l'eau, l'alcool et Téther; plus rarement, on emploie le sulfure' de carbone.

La cristallisation des eorps par voie de dissolution est souvent appelée cristallisation par voie humide , et l'on nomme cristallisation par voie sèche celle qui s'opère par la solidification après fusion, ou après gazéification.

SU. Nous avons vu que le soufre cristallisait facilement par voie de fusion ; on peut également le faire cristalliser par voie humide : il suffit pour cela de le dissoudre dans le sulfure de carhouBj et d'abandonner la liqueur à l'évaporation spontanée; le

soufre se dépose alors en beaux cristaux. Mais la forme de ces cristaux est très-différente de celle des cristaux obtenus par voie de fusion , et ces deux espèces de formes présentent des lois de symétrie cristallographique complètement différentes. La même substance peut donc cristalliser dans des formes qui n'obéissent pas aux mêmes lois de symétrie , mais cela n'a lieu que lorsque la cristallisation s'opère dans des circonstances dissemblables, par exemple , à des températures très-différentes. Le soufre qui cristallise par fusion , obéit aux forces qui le sollicitent à la température de 4 4 4®, où il prend l'état solide ; tandis que lorsqu'il cristallise par l'évaporation spontanée d'une-dissolution dans le sulfure de carbone, ses molécules se groupent suivant les forces qui les sollicitent à la température ordinaire ; et l'on conçoit que ces foi'ces soient, dans les deux circonstances, assez différentes dans leur nature et dans leurs intensités pour donner lieu à des polyèdres géométriques présentant des lois de symétrie très-dissemblables.

Les molécules qui se sont groupées à une haute température peuvent donc, souvent, se trouver, lorsque le corps est revenu à la température ordinaire, sous l'influence de forces très-différentes de celles qui ont présidé à leur cristallisation ; et l'on remarque ordinairement alors que les cristaux formés à une haute température , et qui étaient parfaitement transparents au moment de leur formation , deviennent, au bout de peu de temps, opaques et pulvérulents. Il y a désagrégation , parce que les molécules tendent à se grouper différemment , en obéissant aux forces qui les sollicitent aux basses températures. Souvent même , après cette altération , on peut reconnaître , à l'aide de la loupe ou du microscope , que la masse est formée de petits cristaux rudimentaires, ayant la forme que la substance affecte quand elle cristallise à la température ordinaire. Cette transformation est très-apparentè dans les cristaux de soufre obtenus par voie de fusion. Ceux-ci sont d'abord d'un jaune ambré; parfaitement transparents et un peu flexibles ; mais, à la température ordinaire, ils changent complètement d'aspect au bout de quelques jours, ils perdent leur transparence, deviennent friables , et, si Ton examine leur poussière au microscope , on reconnaît qu'elle est formée de petits cristaux , semblables à ceux que forme le soufre lorsqu'il cristallise à la température ordinaire, dans une dissolution de sulfure de carbone.

Les corps qui peuvent ainsi cristalliser, dans des circonstances dissemblables , en deux formes cristallines présentant des lois de symétrie différentes, sont appelés corps dimorphes , et la propriété elle-même est désignée sous le nom de dimorphisme.

§ 45. Nous verrons par la suite que les substances qui présentent des compositions chimiques semblables affectent des formes cris* tallines, non pas absolument identiques , mais oflfirant une telle ressemblance extérieure, que Ton ne parvient à les distinguer que par une mesure très-précise de leurs angles. Ainsi les carbonates de chaux, de magnésie , de protoxyde de fer, de protoxyde de manganèse, d'oxyde de zinc, cristallisent tous en rhomboèdres dont les angles ne diffèrent pas assez pour qu'il soit possible de les distinguer au simple aspect. Il y a plus , lorsque des substances présentent ainsi des formes cristallines très-peu différentes , on a remarqué qu'elles se remplaçaient souvent dans des proportions quelconques, quand elles cristallisent ensemble dans le même milieu. On trouve, en effet, dans la nature, des cristaux qui sont formés de deux ou d'un plus grand nombre des carbonates précédents , combinés suivant des proportions quelconques. Ces cristaux complexes affectent toujours la forme de rhomboèdres; les angles de ces rhomboèdres sont intermédiaires entre ceux des rhomboèdres des carbonates simples qui les composent ; ils se rapprochent le plus des angles du rhomboèdre qui appartient au carbonate dont la quantité domine dans le cristal.

Le sulfate de fer et le sulfate de cuivre, dissous dans Peau, se combinent avec dés quantités semblables d'eau , et cristallisent sous des formes presque identiques si la cristallisation a lieu à des tem* pératures convenables. Ces températures ne sont pas absoiument les mêmes pour les deux sels , mais elles ne diffèrent que d'un petit nombre de degrés. Si Ton place un cristal de sulfate de cuivre dans une dissolution de sulfate de fer, à une température peu différente de celle à laquelle le sulfate de fer cristallise sous la même forme , on voit que le cristal de sulfate de cuivre continue à croître dans cette dissolution , en s'assimilant des molécules de sulfate de fer. Le môme cristal, replacé dans la dissolution de sulfate de cuivre, grossit avec des molécules -de sulfate de cuivre; de sorte que l'on peut obtenir un cristal complexe, formé de couches alternatives de sulfate de cuivre et de sulfate de fer. On distingue facilement ces couches, à leurs nuances différentes, dans une cassure du cristal.

Si Ton mélange les dissolutions des sulfates de fer et de cuivre , et que l'on abandonne la liqueur à une évaporation lente, on obtient des cristaux qui renferment , à la fois, du sulfate de cuivre et du sulfate de fer. Ces cristaux affectent des formes semblables à celles du sulfate de cuivre , avec quelques légères différences dans les angles. Les proportions des deux sulfates peuvent d* ailleurs va-

rier à Tinfini, suivant les quantités que l'on a mélangées dans la dissolution primitive.

Les substances qui jouissent de la propriété de cristalliser ainsi sous des formes presque identiques ne présentant que de légères différences dans les valeurs absolues de leurs angles , et qui, de plus, sont susceptibles de se remplacer dans des proportions quelconques, enfermant toujours des cristaux semblables, ont reçu le nom de substances isomorphes; le phénomène est appelé isomorphisme.

La considération de Tisomorphisme est de la plus haute importance pour la chimie ; les chimistes en font un fréquent usage pour établir la constitution des corps composés.

Page 1