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MAURICE DE GUÉRIN

LETTRE d'un VIEUX AMI DE PROTINCE^

Getle ébauche du Centaure me frappe surtout comme exprimant le sentiment grec grandiose, primitif, retrouvé et un peu refait à distance par une sorte de réflexion poétique et philosophique. Ce sentiment-là, pai rapport à la Grèce, ne se retrouve dans la littérature française que depuis l'école moderne. Avant VHomère d'André Ghénier, les Martyrs de Chateaubriand, V Orphée et VAntigone de fiallanche, quelques pages de

1. Selon rindication donnée par M. Sainte-Beuve dans la note qui sert de Préface à ces Mélanges^ nous extrayons cette lettre de la belle Élude de George Sand sur Tauteur du Centaure (voir le volume intitulé Autour de la table^ publié par Michel Lévy). On sait que M. Sainte-Beuve a beaucoup écrit, par la suite, sur les deux Guérin (Maurice et sa sœur Eugénie). La lettre que nous allons reproduire se rattache directement aux travaux qui précèdent, dans ce volume même, sur les Origines de notre langue et de notre littérature, et qui ont pour point de départ, dans l'QBuvre de M. Sainte- Beuve, le Tableau de la Poésie fra çaùe au xvi* siècle.

Quinet {Voyage en Grèce et Prométhée)^ on en chercherait les traces et Ton n'en trouverait qu'à peine dans notre littérature classique.

I* Il n*y a eu de contact direct entre l'ancienne Gaale et la Grèce que par la colonie grecque de Marseille. Ces influences grecques dans le midi de la Gaule n'ont pas été vaines. Il y eut toute une culture, et dans le chapitre v de son Histoire littéraire^ M. Ampère a trèsbien suivi cette veine grecque légère, comme une petite veine d^argent, dans notre littérature. Encore aujourd'hui, il y a quelques mots grecs restés dans le provençal actuel, il y a des tours grammaticaux qui ont pu venir de là ; mais ce sont de minces détails. Au moyen âge, toute trace fut interrompue. A la renaissance du XVI* siècle, la langue et la littérature grecques rentrèrent presque violemment et à torrent dans la littérature française : il y eut comme engorgement au confluent. L'école de Ronsard et de Ba!f se fit grecque en français par le calque des compositions et même la fabrique des mots ; il y eut excès. Pourtant des parties belles, délicates ou grandes, furent senties par eux et reproduites. Henri Estienne, l'un des meilleurs prosateurs du xvi* siècle et des plus grands érudits, a fait un petit traité de la conformité de la langue française et de la langue grecque : il a relevé une grande quantité de locutions, de tours de phrase, d'idiotismes communs aux deux langues, et qui semblent indiquer bien moins une communication directe qu'une certaine

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ressemblance de génie. M. de Maistre, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, est de l'avis de Henri Estienne, et croit à la ressemblance du génie des deux langues. Pourtant, il laut le dire, toute cette renaissance grecque du XYi* siècle, en France^ fut érudite, pédantesque, pénible; le seul Amyot, par Télégance facile de sa traduction de Plutarque, semble préluder à La Fontaine et à Fénelon. ^ Avec l'école de Malherbe et de ses successeijrs classiques, la littérature française se rapprocha davantage du caractère latin, quelque chose de clair, de précis, de concis, une langue d'affaires, de politique, de prose; Corneille, Malherbe, Boileau n'avaient que très peu ou pas du tout le sentiment grec. Corneille adorait Lucain et ce genre latin, Boileau s'attache à Ju vénal. Racine sent bien plus les Grecs; mais, en bel esprit tendre, il sent et suit surtout ceux du second et du troisième âge, non pas Eschyle, non pas môme Sophocle, mais plutôt Euripide; ses Grecs, à lui, ont monté l'escalier de Versailles et ont fait antichambre à l'Œilde-Bœuf. On voit dans la querelle des Anciens et des Modernes, où Racine et Boileau défendent Homère contre Perrault, combien il y avait peu, de part et d'autre, de sentiment vrai de l'antique. Mais La Fontaine, sans y songer, était alors bien plus grec que tous de sentiment et de génie: dans Philémon et Baucts, par exemple, dans certains passages de la Mort d'Adonis ou de Psyché, Surtout Fénelon l'est par le goût, le délicat, le fin. le négligent d'un tour simple et divin; il

Test dans son Télémaque, dans ses essais de traduction d'Homère, ses Aventures ctAristonoûs; il l'est partout par une sorte de subtilité facile et insinuante qui pénètre et charme : c'est comme une brise de ces belles contrées qui court sur ses pages. Massiilon aussi, né à Hyëres, a reçu un souffle de l'antique Massilie, et sa phrase abondante et fleurie rappelle Isocrate.

3^ Au XYiii* siècle, en France, on est moins près du sentiment grec que jamais. Les littérateurs ne savent plus môme le grec pour la plupart. Quelques critiques, comme l'abbé Arnaud, qui semblent se vouer à ce genre d'érudition avec enthousiasme, donnent plutôt une idée fausse. Bernardin de Saint-Pierre, sans tant d'étude, y atteint mieux par simple génie; héritier en partie de Fénelon, il a, dans Paul et Virginie^ dans bien des pages de ses Etudes, dans cette page (par exemple) où il fait gémir Ariane abandonnée à Naxos et consolée par Bacchus, des retours de l'inspiration grecque et de cette muse heureuse ; mais c'est le doux et le délicat plutôt que le grand qu'il en retrouve et en exprime. L'abbé Barthélémy, dans le Voyage d'Atiacharsts (si agréable et si utile d'ailleurs), accrédita un sentiment grec un peu maniéré et très-parisien, qui ne remontait pas au grand et ne rendait pas même le simple et le pur. Heureusement André Chénier était né, et par lui la veine grecque est retrouvée.

4** Au moment où l'école de David essaie, un peu en tâtonnant et en s6 guindant, de revenir à Tart grec^

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André Ghénier y atteint en poésie. Dans son Homère, l'idée du grand et da primitif se retrouve et se découvre même pour la première fois. Dans Tétude de la statuaire grecque, on en resta ainsi longtemps au pur gracieux, à Tari joli et léché des derniers âges : ce n'est que tard qu'on a découvert la majesté reculée des marbres d'Ëgine, les bas-reliefs de Phidias, la Vénus de Milo.

Peu après André Ghénier, et^ avant qu'on eût publié ses poëmes, M. de Chateaubriand, dans les Martyrs, retrouvait de grands traits de la beauté grecque anti« que ; dans son Itinéraire^ il a surtout peint admirablement le rivage de TAtlique. Il sent à merveille le Sophocle et le Périclès.

Un homme qui ne sentait pas moins la Grèce dès la fin du xvin" siècle, est M. Joubert... quelques pensées de lui sont ce qu'on a écrit de mieux en fait de critique littéraire des Grecs. Il aurait aimé le Centaure.

Vous connaissez VOrphéCy et je n*ai point à vous en parler; mais à Ballanche, à Quinet (dans son Voyage en Grèce), il manque un peu trop, pour correctif de leur philpsophie concevant et refaisant la Grèce, quelque chose de cette qualité grecque une, simple et subtile, négligée et élégante, railleuse et réelle, de Paul-Louis Courier, ce vrai Grec, dont la figure, la bouche surtout, fendue jusqu'aux oreilles, ressemblait un peu à celle d'un faune.

il juin 1865.

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