‹ Premiers poèmesChapitre 58 sur 82 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Nous irons vers la vigne éternelle et féconde En grappes pour y vendanger le Vin d'oubli, Le soir n'a plus de pourpre et Taurore a pâli Et la promesse ment aux lèvres du Vieux Monde;

Nous irons vers la rive où triomphe un décor D'étangs muets et de sites en somnolence, Où vers une mer morte un fleuve de silence Bifurque son delta parmi les sables d'or;

Toi la vivante et la diseuse de paroles

Tu voulus m'enchaîner aux nœuds des vignes folles,

J'ai brisé le lien de fleurs du bracelet.

Hors le tien, tout amour, ô Mort, est dérisoire Pour qui sait le pays mystique et violet Où se dresse vers l'autre azur la Tour d'Ivoire.

C'est la même tristesse encore et la même âme A qui l'aube et le soir ont légué leur frisson, Le passé qui revit en les choses qui sont, La marée écumant toujours la même lame, Et la même ùme encore et sa même chanson.

Vieille angoisse abritée au masque d'un sourire, La même qui pleurait au masque de ses doigts Et se dresse aujourd'hui plus fière qu'autrefois Cambrant l'orgueil de sa blessure où l'on voit luire De clairs rubis de sang comme aux robes des rois.

L'espoir jadis pareil à la chair vive et nue Bat sous l'étoffe lourde du poids des joyaux Sa tristesse leurrée au mensonge d'échos Et s'enivre de voir sur la Terre ingénue Fleurir des vanités de rêves triomphaux.

PRÉLUDE

A la source des seins impérieux et beaux J'ai bu le lait divin dont m'a nourri ma Mère Pour que, plus tard, mon Glaive étrange et solitaire Ne connût pas la honte aux rouilles des fourreaux ;

A travers la grille d'or torse et les ventaux D'un casque à qui s'agriffe au cimier la chimère J'eus une vision vermeille de la Terre Oà. les cailloux roulaient sous les pas des Héros ;

£t, fidèle à la gloire antique et présagée, J'ai marché vers le but ardu d'un apogée Pour que, divinisé par le culte futur

Des Temps, Signe céleste, au firmament, j'élève^ Parmi les astres clairs qui constellent l'Azur, Une Etoile à la pointe altière de mon glaive.

PRÉLUDE

Parfums d'algues^ calme des soîrs^ chansons des rames,

Prestige évanoui dont s'éveille Tencor!

Par Tarome des mers roses où nous voguâmes

A la bonne Fortune et vers l'Étoile, ô Mort;

Echo d'une autre vie où vécurent nos âmes.

Oh mémoire d'alors et de tous les jadis

Où notre rêvé aventura ses destinées

Aux hasards des matins, des soirs et des midis,

Et toi mal de savoir que les aubes sont nées

Plus belles, sous des cieuz à jamais interdits....

Le songe d'un passé de choses fabuleuses

Propage son regret en notre âme qui dort

Souvenir exhalé des ardeurs langoureuses Qu'une Floride en fleurs épand sous les soirs d'or Où les clartés des Etoiles sont merveilleuses.

Une mort a fermé nos yeux en quelque soir D'amour antérieur ou de lutte héroïque, Et nous sommes tombés aux pièges du manoir, Et nous avons dormi dans la chambre magique; Quel philtre a fait ainsi nos prunelles surseoir

Au spectacle éternel des choses éphémères Dont battit notre cœur timide ou véhément ?

Et, dans notre sommeil, veillé par les chimères, Nous avons gardé tout un éblouissement De l'époque abolie et des aubes premières

Les doux soirs d'autrefois surgissent un à un Et tournent lentement en une ronde étrange :

Voici la terre antique et le brusque parfum De la vigne où mûrit la treille de vendange En l'automne où survit encor l'été déifunt;

Les répons alternés des odes et des lyres Se croisent tour à tour de vergers en vergers Où la flûte s'essouffle en saccades de rires; Et les grappes en sang des raisins saccagés Masquent de pourpre les impudeurs des délires.

Sang de Tautomne aux doigts roses d'avoir cueilli ! Sang aux pointes des seins, sous les lèvres goulues Et sous les mains par qui leur nudité jaillit I Dans le bois qu'une chair fleurit de grâces nues Monte le rire bref du Priape assailli.

Pourtant la vieille Terre est triste où nous vécûmes, L'écho des grottes est le même, et cette mer Déferle en mêmes fleurs de perles ses écumes, Et l'ennui nous a pris de voir en le ciel clair Toumerlesblancsoiseauxquilaissent choir leurs plumes,

Bien qu'aujourd'hui ce temps soit doux, qui fut ailleurs Nostalgique, lent à s'enfuir, et lourd à vivre En reperdu désir des horizons meilleurs Et d'autres mers et de pays et d'azur ivre Et de phares de marbre où guettent les veilleurs !

Et le vent, écho mort des choses séculaires Et des rêves passés et des arômes bus, Apporte un bruit lointain de rames^ ô galères Qui fendiez l'inconnu des flots vers d'autres buts Où vous guidait la foi des aurores stcUaires.

Les griffes des caps crispaient leurs ongles mauvais Pour nous saisir, chercheurs de l'Ile et de TEtoilé; Et des hommes couraient, pieds nus, le long des quais, Pour tirer vainement des flèches dans la voile, Et jeter contre nous des sorts et des galets.

Oh les doux chants râles aux gorges des Sirènes, Et les sanglots d'appel de l'Ariane au dieu Qui doit venir, porteur du thyrse, et les Fontaines De Jouvence, en les roses de sang et de feu, Conviant à les boire les lèvres humaines;

Le rivage fleuri de lis où l'ombre dort En un duo dit par les flûtes de Tidylle Dont l'une chante la Vie et l'autre la Mort; Et le heurt de la proue au sable fin de l'île Parmi des conques d'émail vif où l'ancre mord*

C'est là que je dormis, ivre du sang des treilles, Ayant cueilli les fruits gardés en les vergers Par les dragons qui vomissent des vols d'abeilles, toi qui vins pour faire honneur aux étrangers Quêteurs de la Fortune heureuse et des merveilles;

De la montagne nue aux plaines où fleurit Un éternel avril en fragrances de roses, De l'aurore jusques en l'ombre qui sourit J'ai suivi le chemin de ton pied que tu poses Sur le gazon joyeux d'être par toi meurtri;

Et je te vis venir des neiges virginales Par qui la cime ardue éblouit le ciel clair, Rieuse, et qui portais à la main des pétales De fleurs que tu mordis en regardant la mer.

Où les galères s'ancraient dans les flots étales;

Je fus l'hôte de tes royaumes interdits ; £t j'ai dit, à l'éveil, aux hommes d'un autre âge, Ce chant de siècle mort et d'âme de jadis Afin qu'il s'enroulât en guirlandes d'hommage A ta mémoire jusques en les temps maudits.

LES DEUX GRAPPES

Au sommet de la proue où veille un bélier d'or En spirales dardant le défi de ses cornes S'évanouirent au vent d'Est les gammes mornes Dont le Pilote berce un regret qu'il endort ;

Les écumes des mers sont des toisons encor

Qu'éparpilla le saut astral des Capricornes

Et c'est la vieille vie où s'accoudait aur bornes Le bucolique rêve en un autre décor ;

L'air pastoral évoque un soir où Ton débrouille L'écbeveau d'hyacinthe au bois de la quenouille Et le thyrse du pampre crispé qui Tétreint,

Car ce joueur, enfant, incisa les écorces

Et fut pâtre, avant de guider au port lointain

La proue où le bélier darde ses cornes torses.

LES DEUX GRAPPES

Le crépuscule est doux, ce soir, parmi les vignes.

Les Vendangeurs brandissent haut leurs thyrses lourds D'un entrelacs de pampre et de grappes insignes D'où tombent des grains mûrs sur les tambourins sourds.

Il s'exhale un parfum de la Terre chauffée, Des vignobles et des chemins et des labours, Et la brise passagère d'une bouffée

Disperse un rythme d'ode et les hymnes redits Aux gloires des raisins gonflant comme un trophée Leur maturité due aux flammes des midis.

Le cortège s'espace en danses capricantes

Par les sentiers où les échos sont assourdis

Vers les marches du Temple aux chapiteaux d'acanthes ;

Et dans la troupe en joie ivre du vin futur, Les femmes ont livré leurs lèvres de bacchantes Dont le rire de chair s'ouvre comme un fruit mûr.

Lorsqu'ils auront lavé leurs mains rouges au Fleuve Et rendu grâce au Dieu par qui luit en l'azur L'or du soleil propice à la vendange neuve,

Ils iront vers la Ville où le marbre trop plein Des vasques déborde d'onde où la soif s'abreuve A la hâtive coupe en valve d'une main;

Mais aujourd'hui la Ville est en fête et délire,

Et le cortège fou que guide un tambourin i

S'avance en un accueil de Trompette et de Lyre;

Les gueules des lions au mufle bestial

Au lieu d'une eau vulgaire aux auges de porphyre '

Crachent un flot pouroré de vin convivial ;

Et, dans un tournoiement cabré de danse agile, Cette foule, en ce soir d'ivresse jovial, Heurte et boit, méprisant or et verre fragile^

Le Vin né de le Terre en des coupes d'argile I

J'ai cueilli, pour moi seul, ce soir, la Grappe unique.

Et je l'emporte, ayant de la terre aux genoux. Soigneusement roulée aux plis de ma tunique.

Par le chemin du val où glissent les cailloux,

Vers le sommet du mont où la grotte recèle Le trésor ignoré des merveilleux bijoux Dont l'éclat fulgurant dans l'ombre se décèle

Parmi tous je connais la coupe sans défauts Dont le métal sonnant de saphyrs se bosselle, Digne du vin versé dans ses ors triomphaux:

J*y boirai tout le sang de la grappe cueillie Gomme on mange le bled mystique que la Faulx Ne fauche pas aux champs de la Terre avilie...

Voici d'ombre et de soir tout site atténué Dans un effacement de rêve qu'on oublie; La Ville en bas redit son cri diminué^

Echo du monde vain qne mon mépris déserte;

Clameur d'un peuple en joie à sa danse rué

Et dont vient à mes pieds mourir la voix inerte.

Cependant que tourné vers la Mer qui, tout bas, Déferle sourdement sur la plage couverte Des écumes, sueurs des vagues en ébats,

Je convie à fêter l'ivresse des breuvages Les Oiseaux merveilleux qui voltigent au ras Des flots jaillis emperlant l'essor des plumages,'

Rôdeurs infatigués des Iles et des Mers

Et qui portent au bec des fleurs et des messages

Par delà l'Occident des Océans amers,

ÉPISODEd 1^

Voyageurs jamais las et forts qui sont mes réves^ Et dont les ailes sont couleur des outremers Du ciel en ces pays où Tor sable les grèves;

Voici qu'autour de moi vole et tourne Fessaim ; Leurs pennes de métal ont des lueurs de glaives Et j'écrase joyeux la Grappe de raisin,

Tandis qu'au loin la Mer calmée a tu ses râles,

Je lève dans la Nuit et le Silence saint

La coupe, et bois le vin des vendanges lustrales

Où tremblent des reflets de clartés sidérales.

LUX

La torche des glaïeuls s'enflamme aux clairs midis

Qu'un bois d'ombre bleuit par delà le grand Fleuve

> Aux bords frôlés de brise, un peu, pour que s'y meuve

En ondes le flot glorieux des blés blondis ;

L'essaim bourdonne en nimbe autour des ruches pleines

Parmi le val où l'herbe abonde de fleurs d'or,

Et dans l'azur fendu d'un sillage d'essor

Des vols d'oiseaux fuyards rament à toutes pennes.

Tout l'éphémère éclat des rives et des ciels Rayonne en ces midis qui mûrissent les miels, Et c'est la chute lente et seule d'une plume,

A l'horizon des routes où vont nos pas seuls Jusqu'à la nuit d'un crépuscule où se consume Le flamboiement fleuri de pourpre des glaïeuls.

LUX

C'était Taube d'un jour de gaAtén et de rondes

En la clarté rieuse et rose des matins

Où le Printemps s'échappe à ses exils lointains

Pour d'un rire éveiller le sommeil des vieux mondes ;

C'était Taube d'un jour de joie et d'allégresse Dans l'azur rajeuni de l'Orient charmé, C'était Peffeuillement des couronnes de Mai La moisson douce et la vendange sans ivresse,

De simples fleurs que se paraient les chevelures Et non plus de l'orgueil d*un pampre rougissant, Ce n'était pas l'orgie équivoque et le sang Dos grappes ni sa pourpre chaude et leurs souillures ;

La fraîcheur nuptiale et claire des rosées Mouillait seule les doigts et perlait seule aux mains Des vierges qui passaient, blanches par les chemins Dans le silence des campagnes reposées.

11 s'en venait parfois sur les brises chargées De parfums l'éclat pallié d'un rire pur, Et tout là-bas la mer infinie et d'azur Prolongeait l'horizon des plaines étagées ;

Le doux vent qui poussait les lames sur les grèves En lents écroulements d'écume au sable clair Apportait d'un pays autre de par la Mer Le vol tran s migrateur des Espoirs et des Rêves;

C'était comme le soufûe d'un Dieu qui délivre I Et l'attrait rayonnant de cette nouveauté Rajeunissait l'enchantement et la beauté De la vie et donnait de fous désirs de vivre...

Voici le Temple enguirlandé du seuil au faîte ; Le marbre bUnc scintille et rayonne aux frontons. Voici la porte ouverte et le parvis. Montons L'escalier incrusté jonché de Heurs de fête.

ÉPISODES 1f)9

Autour du toit un vol de colombes fidèles Tourne et s*abat épars parmi Tazur profond Du ciel, et c'est ainsi que viennent et s'en vont Les heures s'envolant avec un frisson d'ailes;

En cortège vers l'ombre et l'abri des ramures Les couples vont rêver leurs rêves préférés, Et des oiseaux goulus piquent les grains pourprés Des muscats grappelés et des grenades mûres.

Le soleil qui ruisselle inonde les porphyres, Les plaines et les bois et la mer sont de l'or ! Là-bas, dans la forêt massive qui s'endort, Passe l'appel lointain des Odes et des Rires.

LA GALÈltE

O roses du Jardin et des aubes vaillantes Que n'ayez-vous fléchi les Princesses, 6 fleurs, Et voici les amours et les femmes d'ailleurs Dont les lèvres aussi comme vous sont sanglantes;

Le fard teinte le nu des bustes où se tord La guirlande qu'y nouèrent des mains brutales, Et c'est le cortège impérieux des Omphales Pour qui file au rouet le Héros qui s'endort.

Et sous les hauts bocages architectoniques.

Parmi les lis éclos en le Jardin des rois.

Ce sont les Dalilas cachant sous leurs tuniques

D'hyacinthe l'éclair d'acier des ciseaux froids Et qui vont, graves, emmêlant entre leurs doigts Le noir trésor des chevelures héroïques.

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