‹ Premiers poèmesChapitre 69 sur 82 · JOUVENCE · texte numérisé non relu

JOUVENCE

De la mer propagée en lueurs de miroir A l'horizon surgit en courbure de dôme Un ciel d'azur profond et doux comme l'espoir*

Un vent marin chargé d'effluves que l'arôme Des algues satura de parfums inconnus Souffle sur les Jardins de l'étrange royaume

Où la pose hiératique des Dieux nus

Tressaille sous le poids des offrandes dont s'orne

Le marbre enguirlandé des torses ingénus^

Quand l'appel guttural henni par la Licorne Frappant du pied le sol où réside un trésor Vibre aux pointes des caps aigus comme sa corne.

La faulx des vagues ouvre et creuse aux sables d'or Le croissant incurvé des golfes où s'abrite Un blanc vol migrateur du Ponant ou du Nord.

Vers le palais d'onyx pavé de malachite,

De la Mer au parvis s'étage le frisson

Des arbres où l'encens annonce quelque rite

Célébré par le chœur des beaux couples qui vont Epars dans les massifs de myrtes et de roses Pour y cueillir la gerbe et l'unique moisson.

Mais le décor paré pour les apothéoses De l'amour fut sali des fraudes de la chair Savante et déviée à des métamorphoses.

Au sigae de ce vent qui souffla de la iuer Survint la nuit victorieuse des prestiges EvaJiouis avec le jour et l'azur clair.

La fête et son tumulte ont laissé pour vestiges

L e désastre des lis brutalement brisés

l^t que pleure la sève aux cassures des ti^es ;

KPISODES 230

Le soleil saigne aux Occidents stigmatisés Elargissant sa plaie en la pourpre des nues Qu^attisent les pointes de glaives aiguisés ;

Et, chauds encor d*un vautrement de femmes nues, Les Sphinx muets crispant leurs ongles acérés Ont repris leur lent songe au fond des avenues.

De Tescalier ruisselle au marbre des degrés L'égouttement du vin du crime et de la honte Où se noya l'orgueil des Rêves massacrés...

Le Pays fabuleux évoqué par le conte

Que le songe du Temps narre à TAge futur,

S'endort à tout jamais d'un lourd silence où monte

Le bruit des gouttes d^eau que filtre l'antre obscur Au bassin d'où jaillit le flot de la fontaine Par qui la lèvre d'avoir bu rit à l'azur.

Mais ton onde leur fut à tous mauvaise et vaine Et leur soif, ô Jouvence, a souillé ton cristal Du souffle d'une bouche erotique et malsaine.

Le rajeunissement du breuvage fatal

Les rua vers la chair et vers l'amour immondey

Et les voici voués aux renouveaux du mal ;

Et toute la douleur éparse par le monde

A repoussé pour eux ses rameaux et ses fiults

D'arbre miraculeux que nul ange n'émonde.

Et, dès lors, jusqu'à l'heure atroce des minuits,

Des couples, coeurs en sang et percés des sept-glaives,

Sanglotent, au déclin venu des jours enfuis.

Le cri des deuils d'amour errant au soir des grèves I

Ce soir de châtiment nous fut un soir de grâce Et dans l'impur Jardin qui vers la mer descend Notre rêve s'attarde aux fleurs de la terrasser

Nous avons bu le flot fatidique et puissant

Où la sénilité des âges se ravive

Pour le vierge baiser de celle qui consent.

Le miracle de Peau rajeunissante et vive Suscite de Toubli les mots des vieux aveux Pour toi, ma Fiancée éternelle et votive,

Rêvée aux, nuits d'été des Océans houleux Où mon âme voguait vers d'étranges Florides Pleines de fleurs ayant Todeur de tes cheveux...

Serre en tes douces mains les miennes qui sont vides, Mes deux mains de rameur qui n'a su conquérir L'or des pommes miraculeuses d'Hespérides !

Explorateur des mers de pourpre et de saphyr,

Je suis las de la route et de cette aventure

Du blanc Septentrion jusqu'aux côtes d'Ophyr ;

Les vents mystérieux chantant dans la voilure Ont raillé mon orgueil et mes deux bras roidis Contre un courant marin déviant mon allure *

PREMIERS POIUIES

Les Equinoxes ont bercé raes chauds midis> Les vagues ont gercé de sel et d'amertume Mes lèvres à Tabord des golfes interdits ;

J'ai vu des Ganges dont le cours luit et s*allumc Au mirage divers des pagodes du bord Bifurquer leur delta dans le sable qui fume ;

Et sous d'ardents soleils où leur langueur se tord, Aux vignes qui tentaient les antiques conquêtes La grappe intérieure en cendre à qui la mord.

Calme le désarroi de toutes ces défaites Dont le ressouvenir s'immerge dans Toubli De tes baisers à qui vont mes seules requêtes.

Le jour des vains passés à TOccident pâlit.

L'horizon violet se fonce en crépuscule Vague où ma Vie antérieure s'abolit.

La Nuit impérieuse et sainte s'accumule Sur la ruine vespérale et sans échos Où le soupir épars d'un rêve se module j

De la terrasse en fleurs hautaine sur les eaux

Le vieux marbt'e effrité comme un songe qui croule

Tombe jusqu'à la mer murmurante de flots.

Ta chevelure en nappe blonde se déroule Avec l'odeur des algues rousses et des fleurs, Et l'éternel ramier en nos âmes roucoule...

Et c'est ici le but des rencontres d'ailleurs, La route vers la mort s'éclaire et se dévoile Et voici pour mon guide à des Pays meilleurs :

Ton nimbe sidéral dans la Nuit qui s'éioile.

CENDRES

Selon les jeux divers da couchant, vers la Mer Où mourut la splendeur d'un soir en pierreries, Notre Ame s'exalta de Rêves et de Vies Belles selon l'orgueil de l'Etre et de la Chair.

N'avons-nous pas conquis aux Terres d'or célestes Ces lambeaux de nuée en flocons de toisons ?

Le sang de FHydre morte aviva les tisons Du bûcher fabuleux où brûlèrent nos restes.

Et l'ombre cinéraire en le ciel envahi

Drape un linceul de nuit sur le Vaillant trahi

Que pleure un rite nuptial de Choéphores ;

Et le vent qui travaille en l'ombre à Toeuvre obscur

Vide le mausolée et les urnes sonores

Des cendres pour qu'en naisse le printemps futur.

CENDRES

Oh quel farouche bruit font dans le crépuscule Les chênes qu'on abat pour le bûcher aHercule !

Victor Hugo.

Le soleil a saigné ses couchants héroïques.

La rumeur de la Mer sonne aux galets des grèves Par delà les caps d'ocre et les hauts promontoires, Et c'est comme un écho d'heure morte et de gloires Toutes d'exploits et de conquêtes emphatiques Et d'aventures où fulgurèrent les Glaives...

C'est comme un rappel prestigieux de victoires Et d'un passé cruel où périrent des rêves Qu'atteste ce coucher caillé de sang et d'or, Sacre d'un soir élu pour l'offrande farouche Du fabuleux bûcher où le Héros se couche Et se consume, nom et cendre, pour la mort I

Des grands soirs éperdus de vogues et de voiles Où souffle un vent marin pour de folles dérives Vers les Pays de Conte et vers d*autrea Etoiles Que double leur mirage aux lagunes des rives Rien ne reste, sinon la mémoire sonore Et vague que la Mer en perpétue encore, Evanouis en écumes les vains sillages I

Et mort le charme aussi des jardins et des plages.

La marée agressive a noyé leff Sirènes

Et le flot a roulé leurs corps de blondes femmes

Chanteuses du vieil amour aux terres lointaines;

Et le vent ne sait plus qu'il a brisé les rames

Ni recueil émergé qu'il troua les carènes

Des galères qui rapportaient des Hespérides

L'amas des Pommes parmi la Toison magique

Conquise ailleurs par un Héros de notre équipe.

Par la blessure ouverte aux flancs des nefs splendides

La cale — où sommeillait le labeur des dangers :

Joyaux plus variés que les couchants d'automne.

Rubis, sang des vaincus par FErèbe exigés,

Améthystes, éclairs pâles d'un ciel qui tonne,

Fruits, parfumant la mer d'une odeur de vergers — Laissa tout le trésor conquis parmi les mondes Ruisseler et marquer en le remous des ondes Un sillage saigné par mille pierreries.

Le mystère du flot avide s*est fermé Sur le rayonnement des gloires enfouies.

Et le soleil en nuages d'ombre a fumé, Torche funèbre, sur le deuil des vains travaux Et ce qui fut ma Vie exaltée et sa joie.

A l'opposé des Mers où l'Occident rougeoie Voici la Terre immense et ses autres échos Et la ligne des bois bleuis d'ombre et de brume, Et c'est une autre Vie et ses luttes et. toutes Ses hontes qui s'évoquent et les mâles joutes En ce décor d'un ciel de cendre et d'amertume, Marécage qui stagne aux soirs paludéens.

L'Hydre 4 tordu d'un cri les squames de ses reins Et roulé dans la fange immonde sa défaite, Quand l'Ëpée, une à une, eut coupé chaque tête Qui renaissait de son sang même et de la boue ; Le massacre a souillé l'honneur des vierges mains — Car le mal est mauvais, même à qui le déjoue —

?r»0 PREMIERS POÈMES

Et le monstre annelé mal tué par le glaive Râle encore au marais livide d'horizon.

J*ai crispé mes doigts robustes à la toison

Et, comme un vendangeur qui fait jaillir la sève

Des grappes, j*ai serré la gorge des lions

Dont la gueule saignait parmi les touffes d'herbes

Et fus dompteur viril de leurs rébellions,

Et j'ai fait de leurs peaux et des griffes acerbes

Un bestial trophée à mes épaules nues,

Et Némée exultante, en un malin d'avril

Att prestige ébloui des tâches inconnues,

Salua le vengeur de son fauve péril.

Aux arbres alourdis de la Forêt heureuse

Où l'Automne à présent pleure aux carrefours d'ombre,

J'ai suspendu le poids des dépouilles sans nombre^

Prix opime de la prouesse valeureuse;

Et le vent en des soirs d'orgueil et de mystère,

Rebrousseur des toisons effrayantes et douces,

Echevelait éparses les crinières rousses.

Voici que meurt la fête ardente de la Terre,

Et les feuilles s'en vont comme des rêves las Ou des fibres de chanvre arrachés des quenouilles, Et, dans le deuil des bois dénudés et lilas, Tout rinutile sang des antiques dépouilles, Goutte à goutte, a saigné sur la terre aâsouvie ; Et les abeilles d'or fuyant les ruches vides, Ivres des chauds midis en fleurs et de la Vie, N'ont pas laissé de miel en les gueules avides.

Le Printemps a donné d*exces8ives prémices, Trésors que l'implacable Automne a dissipé s^^ Et la brume qui monte aux horizons trempés Fume comme Tencens d'injustes sacrlfîces.

Le vol aveugle et lourl des Oiseaux du Stymphale Tourne en cercle au ciel noir où vibre le défi Du clair rire équivoque et railleur de l'Omphale Au lointain d'ombre et d'eaux de son Jardin fleuri ; Et les flèches du vent sifflent à travers bois Où s'entend un galop ravisseur et sonore Sur la route où s'en va la fuite du Centaure Dont la croupe plie et frissonne sous le poids

252 l'RrMIEUS POÈMES

Du rêve qu'il emporte par delà les flots D*un Léthé bienfaisant où mon âme va boire L'oubli de cette fuite atroce et des galops Qui sonnent encore aux échos de ma mémoire.

Ce fut TAube sanglante et belle ; c'est la Nuit

Où le feu du bûcher simule une autre aurore^

Honneur du ciel où son rayonnement a lui ;

Le vin de Vie écume au trop plein de TAmphore

Pour une libation funèbre et déborde,

Et les jours sont vécus de la vieille aventure y

Et voici l'holocauste où le Rêve s'épure

Aux flammes de la Mort qui veut que ne se torde

Pas de guirlande aux bras levés de la victime.

Ni joyaux attestant des splendeurs de jadis

Parmi l'écroulement des bûchers refroidis,

Lapillaire surcroît d'une gloire unanime :

Car il est héroïque et viril de s'étendre

Nu pour mourir afin que de ses chairs péries,

Poussière que l'oubli de l'urne va reprendre,

Ne survive, parmi le néant de la cendre,

L'éclat victorieux d'aucunes pierreries.

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