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EPILOGUE

Un retour de ramiers migrateurs s'exténue

A rOccident où meurt le jour comme un sourire ;

Une Ere de ma Vie en la nuit inconnue

Se clôt, et ma sagesse accueille d'un sourire

L'ombre massive et redoutable et sa venue*

Au chœur évanoui de quelque vague danse^

Eclate d'une Lyre une corde rompue

Au fond des bosquets lourds de fleurs et de silence

Où de la tresse d'une guirlande rompue

Choit la défleuraison d^s roses d'indolence.

Voici venir le soir où mon Rêve suppute Le trésor qu'apporta la merveilleuse Année^ Fanfare du clairon^ murmure de la flûte^ Contradictoire écho de la défunte Année, Cantate du triomphe ou rumeur de la lutte.

Et chaque Aurore avec ses gloires et ses hontes,

Les heures, une à une, et leur folle aventure

S*en viennent, lent troupeau, jusqu'à moi qui les compte

A mesure qu'elles sont là, à l'aventure.

Comme un dénombrement de brebis pour la tonte.

Voici le lourd butin que coupe aux plants des vignes La Serpe d'or rouge du sang de la vendange.

Et dans Tamphore emplie à la faveur des signes Par qui coule en rubis le cru de la vendange, Avons-nous bu Textase et des ivresses dignes ?

Voici le flot des blés au creux des plaines blondes.

Houles qui bercèrent mon âme enorgueillie

Au rythme renaissant dont se meuvent leurs ondes.

Et le Pain qui chargea ma table enorgueillie

Où s'assit le retour de mes Faims vagabondes.

Voîcî les épaves d'une flore vîvace De perles, d'escarboucles et de pierreries Qui surnage et jonche d'écumes la surface Des vagues dont Péclat fulgure en pierreries Aux splendeurs d'un soleil bu par la mer vorace.

La vendange fut nulle et la tonte inutile Et le Pain s'est émietté comme une cendre.

Et récrin dont le flot se fleurit et rutile Disparaît en la nuit de doutes et de cendres, Où s'est ployé l'essor de mon Rêve futile.

Et mon année et son vain œuvre et sa folie

Ne fut qu'un rêve d*or, de mensonges et d'ombre

Que raille le sourire étrange de la Vie,

Et la mort de ce soir sourit jusques en l'ombre

D'où jaillira l'Aube nouvelle et sa survie...

Des quatre coins égaux d*un marbre en pyramide Où quelque Destin grave en la Nuit s*est retrait Le noir tombeau fait face à toute la forêt Dont un aspect en chaque pan se consolide.

Et, dans la pureté de la pierre sans ride, Voici que, spéculaire et féroce, apparaît, Avec les arbres hauts et le ciel, ce qui est L'horreur que le Vivant a fuie en Tombre aride*

Les Monstres, les Tueurs et les Hippocentaures, Acharnés contre lui d'aurores en aurores.

Assaillent d'ongles le bloc qui les mire, mornes;

Les thyrses etlesfaulx éclatent! les sabots Heurtent l'intacte pierre où se rompent les cornes Du Satyre et du Bouc ennemis des tombeaux.

L'herbe est douce le long du fleuve^ Therbe est pâle Sur la grève déserte où chante le flot doux Que rasent des oiseaux et moirent des remous Entre des îles dont la berge en Teau dévale.

11 séjourne en lagune une onde fluviale

Parmi Tor qu'au couchant semblent les sables roux;

Ne 8uis-je pas tombé jadis sur les genoux

Et n'est-ce pas mon sang dont la tache s'étale?

Le soleil expiré pourpre l'eau taciturne ;

Le vent souffle parmi les roseaux; de quelle urne

Filtre en mes doigts la poudre où triomphe le Temps ?

Le soir s'endort en du silence que déchire, Flèche ou vent ? un frisson perfide que j'entends Et quelque Archer cruel debout dans l'ombre rire.

L'*or clair de vos cheveux est la moisson stérile, Vos yeux mentent l'azur de leur limpidité, Et l'Espoir a péri comme un couchant d'Été Où pleure un floral sang de roses qu'on mutile.

Yeux de source et chevelure fluviatile, Bouche d'enfant qui rit de toute la gaîté I Et tout ce'qui fut précieux d'avoir été, Et les bouquets d'Août sur les sables de l'île...

Le soir est violet sur la forêt bleuie

Où votre voix jadis à chanter fut ouïe

Parmi l'aurore en fleurs et les oiseaux joyeux ;

Et pourquoi veniez-vous ainsi devers les plaines Avec, en votre chevelure etpar vos yeux, La promesse des ors féconds et des fontaines ?

264 PREMIERS POiMEB

Les lourds couchants d*Été succombent fleur à fleur. Et vers le fleuve grave et lent comme une année Choit Tombre sans oiseaux de la forêt fanée, Et la lune est à peine un masque de pâleur.

Le vieil espoir d'aimer s'efface fleur à fleur, Et nous voici déjà plus tristes d'une année.

Ombres lasses d'aller par la forêt fanée Où l'un à Tautre fut un songe de pâleur*

Pour avoir vu l'Été mourir, et comme lui Lourds du regret des soirs où notre amour a lui En prestiges de fleurs, d'étoiles et de fleuves,

Nous voilà, miroirs d'un même songe pâli,

Emporter le regret d'être les âmes veuves

Que rend douces l'une à l'autre le double Oubli.

De quelque antique terre où naissent de tes pas Les fleurs mystérieuses que ta robe ploie, .

Il grimpe à tes seins nus des chimères de soie Dont la griffe au pli raye un ancien lampas.

L*éclat de tes cheveux est d'un or qui n'est pas. L'augure d'un destin somptueux y flamboie.

Et dans tes yeux menace l'éclat de ta joie Un présage contradictoire de trépas.

Toi de la terre née et d'où naissent les fleurs, L'aurore à qui tu ris est une face en pleurs, rubis d'où s'ensanglantent tes pierreries 1

Et la chimère prise à ta robe qu'elle orne, Montera quelque soir vers tes lèvres fleuries Y mordre ton destin offert à sa dent morne.

Le flot des lourds cheveux est comme un fleuve noir Sous^un ciel sans étoile et sans nuit de Chaldée^ Et le berger qui rôde seul parmi le soir Ignore à quel destin sa détresse est gardéer

La chair triste qui fuit Tétreinte et le miroir Semble avoir peur d'offrir, stérile et dénudée^ Son mensonge à des yeux avides de la voir Et tremble d'être nue aux mains qui l'ont fardée.

Cet amour qui fut un orgueil à se sourire Est mort et le vieux songe élargi pour empire D'un pays de bleus paons, de fleurs et de forêts I

Un mutuel frisson traverse nos paniques A qui l'allongement de l'ombre des cyprès Signale l'eau d'oubli des Lethés fatidiques*

SOÏSfNKTS 267

vu

Les violons chantent derrière le décor Où la vigne en treillis grimpe à quelque terrasse, Et la fille du foi regarde ce qui passe.

Accoudée au balustre en son corsage d*or.

Les violons déjà chantent un pleur d'accord, La musique déjà plus lointaine s'efface Dans l'assourdissement de la forêt vorace Et vers l'occident clair un écho vibre encor !

Et deux amours se sont croisés. Le rêve et l'âme

Du baladin errant et de la pâle Dame

Se sont joints, et chacun de cette heure a gardé.

Elle la louange que le passant a dite.

Et lui, sur sa perruque et sur son front fardé,

Le signe rayonnant d'une Étoile insolite.

2G8 PRIMIERt POÈMES

C'est pour aller vers toî, Dormeuse séculaire Qui gis là mieux qu'au fond des antres souterrains, Que j'ai sanglé de cuir mes jambes et mes reins Et que Tâpre soleil a hâlé ma peau claire.

L'obstacle des forêts a tordu sa colère, L'écume m'a caché les horizons marins, Le val d'embûches gras du sang des pèlerins Hâta mes pas recrus que la peur accélère.

C'était si loin et par delà les soirs si loin t Le château de mystère où dormait le doux soin Qui fît ma vie errante^ hélas I et vagabonde

Que dans la nuit, tombé sans forces, à genoux, Je pleurais à ouïr dans la forêt profonde Buter les sabots vifi des cerfs cornus et roux.

SONNETS iî69

L'orgueil, Tamour, Tor triste et la vieille Chimère Qui traverse la nuit comme un oiseau perdu Ont torturé ton cœur et tenté ta misère Mendiant à qui quelque trésor est dû.

La gloire du couchant fut ta pourpre éphémère. Tu te songeas royal selon cet attribut Et tes mains ont puisé la gemme imaginaire A Teau de toute source où ta lèvre avait bu.

Lucifer et Vesper ont brillé sur ta tête.

Et tu connus Taurore où chante Talouette

EtTombre ample et profonde où pleurent les hiboux;

Et tu sais, Vagabond, sage d'antiques preuves,

S'il vaut mieux préférer pour vivre loin des fous

Les dieux velus des bois aux dieux barbus des fleuves I

Vers la mer, de la plaine en fleurs où r Taurore En un éveil de joie et de clarté subite, Vers la Mer, où la flotte au port s'ancre et s'abrite Sous les riches pennons que sa mâture arbore 1

Vers la mer, du bord d'ombre où la nuit couve encore En une obscurité de t^aillis qui palpite Vers la Mer, où la vague au choc des rocs s'irrite D'écume épanouie et de rage sonore I

Vers la plaine, la mer et le ciel enflammé.

Hommage guttural à l'honneur du vieux Mai Vainqueur de la saison mauvaise et des mois mornes,

Un Satyre à mî-corps sortant de la forêt Dont le feuillage enguirlanda ses torses cornes Sonne en sa conque à Taube claire qui paraît.

La Tisîphbne d*or sur un socle d'aîraîn Darde ses yeux de gemme et rit d'un mauvais rire En Tombre de la chambre où la rose et la myrrhe Se mêlent à l'odeur d'un plumage marin.

Le lit de peau de grèbe est blanc comme un terrain Où s'argente de lune une mousse, et la cire Est morte du fllfinbeau que haussait un Satyre Figuré nu, rieur en sa barbe de crin.

Le mur ouvre sa vitre qu'un émail cloisonne Sur la Nuit glaciale d'astres dont frissonne L'amant de ton délice en tes bras prélassé. ,

Un pas dans la hêtraie a marché sur les faînes ; Prends garde ! hier l'Enfant roux que ton geste a chassé Aiguisait son couteau sur le grès des fontaines.

Au nocturne cristal d*un lac morne tu mires Ton destin d*être là sous tes lourds cheveux d'or Que frôlent les oiseaux du souffle d'un essor Et tes ailes de plume ont des frissons de lyres.

Au val triste et lacustre où le pas des Satyres Inculque son empreinte au sable qu*elle mord, Reste-t-il aux glaciers adamantins encor L'écho de fêlure qu'y sonnaient les clairs rires ?

Sous leurs lèvres ta chair a rougi comme un fruit, Tes yeux plus doux que les étoiles de la Nuit Souriaient aux voleurs des plumes de tes ailes;

Et ton âme divine a saigné dans le soir Où tu songes à l'injure des mains cruelles, Debout au fond du val où le lac morne est noir.

Mieux que la maison^ Tâtre et la vieille servante Qui prépare la coupe amère et le pain noir, Il aime par les bois errer seul'et se voir Le jumeau qui lui rit en la source vivante*

Vivre et mourir d'après que son ombre mouvante Le devance ou le suit selon Taube ou le soir; Ce qui de lui semblait un autre au clair miroir Il Texalte en héros mystérieux qu'il hante.

Ce frère fabuleux d'être tel qu'il se songe

Pâme aux mousses sous un or de baie ou d'oronge

Ses bras nus enfiévrés de vertes émeraudes,

Vers l'heure où doit venir à travers son sommeil Mourir en un baiser le cri de lèvres chaudes Des Amantes à l'ongle pur de^on orteil.

2y4 PBEMIEK8 POÈMES

Hausse la coupe d'or comme brandit un glaive Le bras guerrier vêtu d'hermines et de fer Et parmi le soir mystérieux et désert Offre au vent la cendre de ce qui fut ton rêve.

La brise en confondra la poussière à la grève Car Tâme est cinéraire à l'égal de la chair.

Et mêle à l'amertume immense de la Mer Cette amertume où tout se résout et s'achève;

Et dans la coupe ainsi sacrée et vide enfin Verse le flot pourpré de quelque antique vin Plus savoureux d'avoir mûri auprès des tombes^

Un hydromel d'un or ruisselant et vermeil

Qui rie en file de pierrerie au soleil

Où viendront boire, en vol« éperdus, les colombes 1

60NNETS 275

L*antîque Mort aux pas légers d*adolescenle, La robe d'hyacinthe et la fleur et la faulx Et les parures de roses et de métaux.

Trésors de Pantre noir, du ciel et de la sente,

Le visage parmi l'aurore florescente Et pâle comme la lune' au-dessus des flots... Ses pas mystérieux ont des douceurs d'échos Et sa venue est le retour de quelque absente.

L'herbe épaisse est la mer viride où nous sombrons, L'herbe longue se greffe aux cheveux de nos fronts, Les cailloux mêleront nos os à leur poussière.

Et voici qu'apparaît de Tombre, indifférente A meurtrir ce Destin doux à sa meurtrière.

L'antique Mort aux pieds hardis de conquérante.

La Porte s'ouvre d'or et d'airain. Mon Espoir, Entreras-tu pamrï ceus-là qu'un doute ronge Dans la maison de ton Destin où se prolonge L'intérieur écho provoqué du heurtoir?

Dana la dernière salle, au mur, est le miroir Où se verra ta face ainsi qu'elle se songea Selon ton âme véridique ou ton mensonge Ta vie à jamais telle ira jusqu'à son soir.

La porte s'ouvre. Entre ou recule: C'est le seuil De la douce douleur ou du sonore orgueil, Et nul n'a repassé le vestibule sombre

Pour, au nom de la cendre et du laurier amer. Dire, du haut du porche à cens qu'en tente l'ombre. Si le masque d'or pAle a des lèvres de chair

Lourds de mémoire)9 magnifiques et rieuses Les soirs à toute gloire ont plus beaux survécu ; visages passés au miroir de Té eu, O mélancoliques faces et furieuses I

L'Amazone a heurté du sein l'orbe de fer

Où s'exalte à se voir au métal son sourire...

Mêle pour le tombeau le basalte au porphyre

Sous les grands soirs mornes qui montent de la Mer.

La Gloire n'a pas plus de nom que l'Onde ou l'Ombre Et le vent et la pluie en rongent le décombre Sans que rien au passant y rappelle un Destin

Altier ou triste encor, selon qu'en son écume La Mer vaste en apporte, où le bruit s'est éteint, L'héroïque rumeur ou la grave amertume.

à78 PREMIERS POÈMES

L'air du matin est gai de fratcheurs fluviales ; Le fleuve est parfumé des odeurs du matin.

Oh le rire et Féclat des Baigneuses rivales Par les perles du rire et les perles du bain!

L'aurore sur les prés fut blanche et sérieuse £t pareille au regard d'une femme aux doux yeux ; Et mon âme en son rêve est doublement joyeuse De la paix de la terre et du salut des cieux*

Une Etoile pâlit à l'orient du ciel,

Et l'étoile m'a guidé comme les Bergers

Au pays pacifique où les fleurs et le miel

Des jours suaves font nos pensers plus légers Que les vols épeurés au bruit des lavandières Des oiseaux ricochant sur l'eau tels que des pierres.

Les Neuf Sœurs, sur le mont païen rose à Taurore, Parmi les verts lauriers et les fontaines d'eau, Rêvent dans la prairie où le jour calme et beau Se parfume des fleurs que la nuit fit éclore.

Euterpe, là divine, et Celle dont s'honore D'être sœur Erato, Polymnie et Clio, Et Mnémosyne écoute retentir l'écho Qu'éveille au doux gazon le pas de Terpsichore.

L'ombre lente descend aux plaines ; c'est le soir Où vont là-bas, parmi le bois farouche et noir, Les Héros nus, tueurs d'Hydres et de Méduses.

Les Sœurs dorment, et, seule, au flanc du mont sacré Uranie au ciel voit sur le sommeil des Muses Monter la claire étoile et l'astre inespéré.

Les rires et Técho des rires, ô folie De la chair aux frissons des chevelures d'or 1 Ont fui comme une abeille avec le soleil mort Par delà la forêt que l'automne exfolie.

La Fougueuse a rompu la chaîne qui la lie Aux arbres où son torse en révolte se tord.

Des feuilles et des fleurs par les chemins encor... Et la terre frivole et sans mémoire oublie...

Les oiseaux pour l'exil ont fui le ciel amer.

Oh dors, au bruit sur le sable de cette mer ;

Et, pour toujours, au marbre stable où tu reposes,

Au tombeau tiède encor des soleils de Tété, Qu'un hommage sculpté d'acanthes et de roses. Encadre un masque triste et las d'avoir été.

Sur le double bâton coupé dans la forêt L'Aveugle paternel et sa Compagne pâle Rôdent par les chemins de la terre fatale Où la Sphinx au passant proposa son secret.

L'oracle avait prédestiné d'un morne arrêt Le meurtre inévitable et la couche natale ; Et la pierre thébaine aiguë à la sandale Blesse le pied jadis que le marbre mirait. ^

Au nom des Dieux, on a chassé vers l'exil sombre, Antigone, ce noir destin de sang et d'ombre, Toute cette vieillesse insultée en tes bras!

Et l'âpre vent hargneux semble, de son courroux. En fuite, dans le soir, pousser devant vos pas Quelque bétail sacré que mordent des chiens roux.

Un sortilège obscur a tacLé du flot noir D'un Styx où j'ai trempé mes mains pleines de roses Cette chair qui se crispe de frissons moroses Et s'obstine au refus d'espérer en l'espoir.

Les souples fleurs^ jadis aux doigts de la Déesse Très douce qui ceignit mon front de leur beauté, Autour de ma tête ont tordu la cruauté D'une étreinte qui se resserre et qui la blesse.

Et tout baiser me fut morsure, et tous rubis Gomme une flamme me brûlèrent; les brebis Furent noires dont les laines sont mes habits;

Et les fruits de mon champ, faut-il que je les vënd^ Pour payer le prix dû justement que demande Ta fileuse du Styx, la sombre Tisserande?

80NKETS 283

L*oîseau bleu de l'espoir vola de saule en saule Devant elle, par les routes où le vent rit De venir de la forêt et du pré fleuri,

Et Foisel se perchait parfois sur son épaule.

Une robe de joie et de joyaux d'orgueil

Laissait vivre en ses plis des trames de chimères...

L'aurore a défeuîllé les roses éphémères

Et le chemin est morne à l'Étrangère en deuil.

Son sourire habita les palais de l'Été,

Les automnes en ses tristesses ont été;

Sa douceur porta des palmes et des colombes.

Son Ame fut une guerrière aux belles armes Qui regardait, le soir, sur la pierre des tombes, L'ombre des noirs cyprès grandir comme des larmes.

Le blanc cheval marin qui cambre son poitrail D'ivoire mat et semble hennir à la proue Sous le fouet aigu des écumes s'ébroue, Et Tristan vêtu d'or s'accoude au gouvernail.

Sous la tente qui s'ouvre en roideur de camail. Au souffle rauque de la mer qui la secoue, Iseult, pâle, dont la guirlande se dénoue, Tressaille au choc de ses pendeloques d'émail.

Profond comme la mort et l'amour qui l'a prise Le murmure des flots l'épouvante et la grise, Et le phillre a rougi les lèvres du Héros.

Terre ! et des chefs casqués d'un cimier d'ailes noires. Dans la corne sonore et torse des taureaux, Sonnent pour son accueil du haut des promontoires.

SONNETS tS5

Le doux vent, de son aile invisible, balaie, Les vains soucis, cendre de l'âme et son seul mal, Et tout ce long Eté nonchalent et normal N'avons-nous pas cueilli les roses de la haie?

Et ce fut l'annuel retour des mêmes choses, Des mêmes rêves las de survivre à jamafs, Ces soirs furent les soirs de tous les autres Mais Et ces roses aussi comme les vieilles roses.

La parole vibra comme l'autre parole

Et la conteuse était toujours la même folle

Et ce qu'elle contait était dans ma mémoire,

Promesse dont l'issue évasive dépite ;

Et ce fut doux pourtant cette identique histoire

Celle déjà de tant d'Etés et sa redite.

286 PREMIKItS POÈMES

pauvre Ame, frissonne et pleure. Que t'importe Maintenant des hâleurs de la berge où les pas Sont des bonheurs peut-être qui n'entreront pas ? Le hibou cloué veille au vantail de la porte.

L'oiseau triste du seuil garde ton âme morte A l'écho parvenu des efforts de là-bas Toujours plus faibles, toujours mornes et plus las £t qui halent la barque et que l'Espoir exhorte.

La pluie éperdument crible le fleuve clair;

Oh souviens-toi des flèches froides dans ta chair,

Souviens-toi de ta chair froide parmi les flèches 1

L a Maison t'a reçu blessé. Le noir portail Garde à ton mal un silence de chambres fraîches Et l'oiseau morne saigne aux clous d'or du vantail.

<ioi<ii«ETfl 287

La Mort ardente et triste aux grèves ^e la Mer A posé ses pieds froids sur le sable d'aurore Et parmi les algues qu'elle foule elle ignore Une chevelure de quelque front amer.

Par les près lents elle a marqué ses pas de chair Au chemin qui s'en va vers la forêt sonore, Et j*ai vu son sourire efflorescent éclore Aux lisières d'été que crispe le vent clair.

La Mort lasse a passé les vergers et les vignes

Et les nénuphar» blancs mouraient comme des cygnes

Aux étangs où mira sa robe son deuil noir ;

Et^ plus douce qu'une ombre étrange de sœur morte. Elle est venue, ainsi qu'une Amante, le soir, Asseoir son ombre grave à l'ombre de ma porte.

Il choit dans l'ombre un goutte à goutte de pétales Jonchant l'herbe d'automne où l'eau des bassins dort. Et dans la brise pleure une dolente mort D'étés tout embaumés aux chutes de pëtales.

Notre mémoire est l'onde où sombre la frivole Et vaine QoralBon de notre amour d'antan^ Et notre aveu d'alors flotte an soufQe apportant Un écho du serment qui fut notre parole :

- Je t'aime pour tes yeux, gardiens des folles Fois ;

e demeure-t-il pas au geste de tes doigts

n prestige odorant d'avoir cueilli des roses ? —

s sont loin, A bouche, que tu ris .n d'autres soirs pareils où saignèrent des ros' lans l'ombre goutte à goutte aux rosiers déflei:

SONNETS lo9

La mer, dont le grand flot change comme un miroir Au reflet successif des heures disparates,' Conforme l'éclat de ses houles écarlates Au couchant embrasé par les pourpres du soir.

Le vent a secondé les fuites sans espoir; Le vol effarouché des barques scélérates S'éploya pour jamais au loin des grèves plates Vers rhorizon qui s'enténèbre et devient noir.

Le Ravisseur emporte la Vierge nubile Et, hs^letant encor de sa course inutile, Le Héros devancé pleure le rapt amer ;

Tandis que, vers la nuit où s'éloignent les voiles, Flagellés par Técume éparse de la mer, Les deux chevaux cabrés hennissent aux étoiles!

290 i>RKMii:Us roÈMES

Le bon soleil, là-bas, épanouît des roses Qui chancellent déjà sous Tazur étouffant; Voici des Horaisons grimpantes s'agriffant Aux barreaux refleuris des fenêtres moroses.

Les vitres de clarté sont des yeux éblouis D*avoir réverbéré les campagnes pâmées, Et tout rire de feuille est mort sous les ramées Pour la paix de nos fronts parmi l'herbe enfouis.

De claires fleurs pavoisent Tombre des tonnelles ; Les duvets des chardons sont des laines d*agnelles Qui flottent dans Tair lourde lasses et sans aller ;

£t dans les prés, par saccades avec des pauses^ Quelque ruisseau qu'on ne voit pas semble bêler Pareil à des brebis paissant parmi les roses.

SONISIfiïS

2vl

Lieu de pierre et de marbre entre les glaciers clairs

Et, parmi la forêt compacte, terre nue

Ëparse sous le ciel, les astres et la nue

Où du sang se cailla par Tâpre vent des mers 1

Lieu funèbre et maudit où les soirs sont déserts Comme de quelque obsécration inconnue.

Pour des siècles, imprécatoire et continue, Qui défendrait d'errer sur ces rochers amers.

Peut-être fut-ce là que sous les yeux des Anges, Au temps où le soleil séchait les vieilles fanges Des déluges décrus et dès lors oubliés,

Que le Héros lutta contre THydre et fut lâche Et qu'il fallut que les Célestes Chevaliers Souillassent leurs glaives au saiig de cette tâche ?

!S02 fHEMlRRS POEMES

A M^ R. de B.

L'An qui s*éveille ouvre les portes de l'Année! En son manteau tissé de songes et de jours 11 voit, fils déjà las de l'antique Toujours, Que le jardin du Temps fleurit sous l'aube née.

Chacun y va cueillir sa propre destinée Sous l'étoile propice ou sous Tastre en décours Et moissonner, avec des doigts subtils et lourds, La fleur du népenthès ou de la solanée.

L'aurore sur vos pas aura de nobles soirs;

Les Heures, à vous-même, en leurs calmes miroirs,

Vous reverront, tenant une fleur et sourire ;

Car vous avez, au lieu des bouquets éclatants Qae fait leur vil parfum ensuite les maudire, Cueilli la (leur du Suuge en les jardins du Temps

A Af- F. V. G.

L*An qui passe s'assied à vos pieds, dans les fle,urs Dont votre main moissonne un gai bouquet de joie ; Il regarde, en chantant, votre joue où rougeoie Une rose qu'encore il n*a point vue ailleurs.

Le Printemps et l'Eté l'accompagnent et leurs Beaux gestes où toute leur science s'emploie Vous vêtent tour à tour de gazes et de soie; L^ Automne vous sourit au travers de ses pleurs.

L'Hiver est là, Madame, et la nouvelle Année, Vous voyant ainsi telle et d'un or couronnée, Prend la place à vos pieds qu'y tenait l'An qui fuit ,

Non sans dire en partant à sa Sœur qu'il vous laisse, De s'asseoir près de vous et d'aimer comme lui La rose que fleurit votre lente jeunesse.

d Pierre Loiiys.

La maison du passé chancelle où Tâtre mort De tes espoirs et de tes jours fit une cendre... Le tentateur trophée au mur est las de pendre ; Prends-y la clef magique et la bague et le cor.

Pars. Dans la nue au ciel s*amalgame et se tord Avec la Nuit la Chimère qui va descendre Et, baignée au lac clair de la forêt^ te tendre » Sa face qui sourit sous son masque qui mord.

Loin du décombre, hélas ! et de Tâtre éteint, pour Le geste de ta main vers le trophée, un jour, Te voici, parmi Fombre, Errant — ô pâle gloire!

Destin mystérieux que hante un songe où luit

L'inoubliable aspect de la face illusoire

Qui se fronce aux confins du Ciel et de la Nuit.

A Oiaude Aé Debussy»

Les pierres ont usé For terni du cothurne, La crosse du bâton a crispé ta main lasse, Soir sur soir! et tes pas ont erré sur la trace, Du seuil de la maison jusqu'au bois taciturne.

N'as-tû cueilli les pâles fleurs pour orner l'urne Où la cendre des jours se résout et s*amasse ? Le sort miséricordieux t'a fait la grâce De voir l'Etoile enfin levée au ciel nocturne!

Ecoute — l'eau, le vent, l'ombre — toute ton âme

Frissonne, s'assimile, végète et s'exclame

Par les cuivres puissants et les cordes magiques,

Et la Musique, au fond des soirs où tu te songes. Dominateur enfin des destins léthargiques.

Tisse de tes Passés la trame de tes Songes !

206 PREMIERS POÈMRP

Le grand miroir qui miroite ses eaux lointaines Ne mire plus que Fombre où le silence dort, Tandis que, sur son socle et debout, saigne encor Un marbre douloureux qui de pourpre se veine.

Glaives en leurs fourreaux et dagues dans leurs gaines Entrecroisent en croix un quadruple éclair d'or; Un mufle de lion, ciselé, ronge et mord Le double anneau qui pend au lourd coffret d'ébène.

Entre. Voici la clef. Laisse le coffre obscur; Qu'importe qu'une cendre y dorme ? Au clou du mur Arrache le faisceau que Tamour y forgea,

La statue a souri ; frappe-la de Tépée Car son marbre rougi semble saigner déjà ' Du coup mystérieux dont tu l'auras frappée.

SO'VNETS 207

Celui-là qui sortait de la forêt des frênes Par le chemin fleuri qu'il marquait de son sang A posé sur le marbre avec son poing puissant L'oËfrande de son glaive à sa gloire lointaine ;

Cet autre qui venait du pays des fontaines En écoutait Técho en larmes dans lé vent, Et sur les marches où il s'est assis, Passant^ Regarde, il a laissé cette flûte d'ébène.

Un autre avait enguirlandé le bloc sacra De roses et de lierre et le plus jeune erré Autour avant d'y inscrire la strophe juste ;

Et, voyageur venu du nord d'un pays morne, Moi, je n'aurai porté sur l'autel qui s'en orne Les guirlandes, hélas, le glaive ni la flûte I

Au milieu de ton front qu'un bandeau double enonde S'étoile en pendeloque un seul diamant noir Qui scintille et s'ajuste à Targent du fermoir ; Quel Destin en passant Vy fixa de sa fronde ?

La prairie où vont tes pieds nus de fleurs abonde ; Quel Printemps ne se hâterait à ton espoir?... Mais Tasphodèle germe et m'attriste de voir Qu'ainsi l'Automne^ et non les roses^ te réponde.

Le Soleil au delà du fleuve, sur la Mer, Décline; la forêt est de bronze et de fer Au crépuscule où se l)leuit ta robe calme

Que fronce à la ceinture une face en camée...

Douloureuse dont, au lieu d'un poids de palme^

Un taciturne Sort crispe la main fermée.

Que ta maison soit douce et qu'en ton jardin mûr Le noueux espalier s'entrecroise à la treille, Que Décembre Targente et que Mai Tensoleille, Et que la rose soit plus haute que le mur I

Si le couchant ruisselle en flammes dans l^azur Ou si Taube au ciel pâle en souriant s'éveille, Que ta douce maison qui songe et qui sommeille S'ouvre aux parfums légers qu'apporte le vent pur.

Que le paon ébloui et la colombe blanche

Qui roue en l'herbe verte ou gémit sur la branche

Franchissent librement la fenêtre et le seuil,

Et, doux de neige tiède ou froid de pierreries. Que l'oiseau de l'Amour ou l'oiseau de l'Orgueil Entrent y voir dormir l'Espoir aux mains fleuries.

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