TOUR DU LÉPREUX
MILAN, GOME, SPLUGEN.
troisième, et ainsi de suite. Gela étant flairé par nous, nous faisons mine de tenir essentiellement aux hôtes qui ne sont pas de l’affiliation ; alors les Marcots , qui voulaient nous manger tout crus, prennent peur de ne pas nous manger du tout, et les choses s’arrangent.
Les mêmes chaleurs qui ont desséché le sol résineux des forêts ont converti la grande route en un torrent de poussière. Nous marchons au sein des vingtquatre tourbillons que nous soulevons à chaque pas, et qui, de temps en temps, nous cachent les uns aux autres. Trois femmes et un naturel qui regagnent leurs villages cheminent avec nous. Par malheur nous leur demandons; quelle est au juste la distance d’Aoste à Châtillon, notre gîte de ce soir ; tous quatre répondent à la fois et différemment. 11 s’ensuit entre eux un baragouin discutatoire, puis un chœur de vociférations accentuées, puis un tumulte de criailleries entre-croisées... C’est à se boucher les oreilles, c’est à fuir dans les déserts les plus reculés ; on dirait une rixe affreuse : ce sont tout simplement des Piémontais qui discutent. Tant il y a que nous continuons d’ignorer la distance précise d’Aoste à Châtillon, jusqu’à ce que, l’ayant mesurée de nos jambes, nous trouvons que cette distance est plus que suffisante pour renouveler notre appétit ; aussi, à Lusse, nous entrons dans une auberge-guinguette, où une bonne dame nous comble de prunes lilas et de raisins verts. Cette bonne dame nous éclaire sur l’affiliation Marcote, dont elle ne fait pas partie, et se signe d’effroi à l’ouïe du prix que nous font les affiliés.
Châtillon est l’endroit le plus pittoresque du val d’Aoste, par lui-même et par ses environs. Nous y entrons presque toujours de nuit, et de nuit les hautsfourneaux, qui jettent des flammes ci et là dans le fond d’une gorge qui sépare.
les deux parties du bourg, donnent à ce paysage nocturne un caractère infernal. Nous allons descendre à l’hôtel des Trois -Rois, où l’on nous reçoit aux conditions que nous faisons nous-mêmes. Notre faim est telle, et le souper si bon, que c’est nous qui avons tout l’air d’écorcher nos hôtes et de les manger en sauce.
C’est encore notre hôte d’Aoste qui nous accompagne avec sa calèche. Sa blouse graisseuse recouvre au fond un assez bon homme. 11 connaît tous les passants, il hèle toutes les passantes, et ne paraît souffrant que lorsqu’il ne crie pas. Nous avons décrit ailleurs cette contrée magnifique, où la Doire, les châtaigniers et des roches caverneuses semblent rivaliser d’efforts pour produire les plus beaux paysages. Après deux heures de marche, on arrive dans le poétique vallon de Verrèze.
SONDRINO, ROUTE d’iVREE A VERCEIL