LE PONT D’AIGLE
Une fois hébergés, plusieurs des voyageurs sortent de leur poche un carnet, et de leur contre-poche un crayon, aux fins de prendre note de leurs impressions : c’esl le mot consacré. L’habitude est bonne ; bien des loisirs autrement
inutiles acquièrent ainsi du prix; en outre, ce commun penchant unit, rassemble et fait parfois d’un jour de pluie qui vous retient à l’auberge un jour précieux pour s’enrichir de renseignements et combler son arriéré. Quand à ces impressions, elles se composent volontiers du nom des endroits, de la note des distances et d’autres événements pareils ; mais qu’importe ? On commence par là, on finit par autre chose, à mesure que l’on observe davantage, que l’on sent un peu plus, et que le crayon, à force de s’y essayer, trouve plus de mots pour dire et plus de tours pour exprimer. En attendant, le naturel se conserve, ce qui vaut, à soi tout seul, la peine d’attendre.
Sur ces entrefaites, un orage éclate : la foudre gronde aux quatre coins du temps. Si nous étions des anciens, ces auspices nous feraient prendre sagement le chemin de la classe; mais nous sommes des modernes : témoin Vernon, qui, revêtu de son imperméable, part à dix heures du soir pour aller mettre une lettre à la poste. Postes, imperméable, crinoline, racahout, nafé, créosote, toutes choses inconnues à Caton l’Ancien et à Pline le Jeune aussi.
LES ORMONDS
DEUXIÈME JOURNÉE
11 a tonné toute la nuit, et ce grand matin il pleut encore ; mais le ciel, fatigué de colère, semble disposé à sourire. A peine levé, d’Arbely écrit ses impressions. Quelles? On ne sait pas. Serait-il de ceux qui les écrivent d’avance? 11 affirme que non. A ce propos, nous nous rappelons qu’un de nos touristes d’il y a quelques années, pour en être plus libre de tout soin durant la route, partait de Genève ses lettres tout écrites, datées, ployées, fermées, adressées; il ne lui restait plus qu’à les jeter en passant dans la boîte. Dans chacune il se portait bien, tout le monde aussi; nouvelles excellentes. Il faut être, non pas imprudent, non pas étourdi, mais seulement bien fraîchement né, pour jouer ainsi avec l’avenir , cette bête louche, que l’homme fait ne caresse que parce qu’il s’en défie.
Il s’agit aujourd’hui de traverser de la vallée du Rhône dans celle de Simmenthal, par le passage des Ormonds. Jusqu’à deux lieues d’Aigle, la route, nouvellement établie, est praticable aux voitures. On monte, on s’élève de zigzag en zigzag sur le liane d’un roc escarpé, et après beaucoup de sueurs on aboutit au Sepey : deux maisons et un cabaret qui est l’auberge ; ce doit être désappointant pour les voitures. La commune d’Aigle, qui a fait ce bel ouvrage, se trouverait-elle dans la situation de ce seigneur romain qui, ruiné par l’escalier, ne put suffire au palais ? Il faut croire que non. Toutefois, maintenant que l’on a substitué au casse-cou de Gbâtel-Saint-Denis une route excellente qui conduit de Yevey à Bulle, et par là dans le Simmenthal, nous craignons qu’il ne soit devenu superflu d’en percer une aux Ormonds, et qu’ainsi ce bout de chemin n’ait pas de suite.
VOYAGE A VENISE
Nous entrons dans le cabaret pour y déjeuner. Les vivres y sont rares, le service triste et les maîtres disgracieux ; on dirait que nous en pouvons mais de ce que leur route s’arrête là. Les prix aussi sont disgracieux au Sepey, mais l’hôtesse nous en donne la raison : « Ne paye-t-on pas, dit-elle, nonante-neuf louis d’amodiation à la commune! Croyez-vous donc que c’est rien, une amodiation de nonante-neuf louis? » C’est donc l’amodiation que nous payons et non pas le déeuner, comme nous étions d’abord portés à nous l’imaginer.
Au delà du Sepey, il n’y a plus que des sentiers qui s’entre-croisent, sans compter un brouillamini d’Ormond dessus et d’Ormond dessous. En conséquence, nous prions l’hôtesse de nous fournir un guide ; elle nous fournit son fils, jeune homme d’une grande espérance, mais qui nous demande, par l’organe de sa mère, un prix qui sent d’une lieue l’amodiation. On lui offre trois francs pour venir nous mettre sur le revers de la montagne. Le drôle ne veut pas de nos trois francs, et voilà que nous partons sans trop savoir pour quel Ormond. Par bonheur, un gros homme, qui d’une chambre haute nous regarde passer, se met en devoir de nous tirer d’embarras, lorsque lui-même vient à s’embarrasser dans sa fenêtre trop étroite, et y demeure pincé par la panse, absolument incapable d’expectorer la moindre indication d’un sentier quelconque. Ainsi nous cheminons à l’aventure, jusqu’à ce que nous nous trouvions bientôt engagés dans l’Ormond dessus, dont de bonnes femmes nous dégagent pour nous remettre sur l’Ormond dessous, auquel nous nous efforçons de nous consacrer désormais tout entiers.
C’est plus aisé une fois que nous avons atteint la Combaz, trois autres maisons qui forment le dernier village qu’on rencontre sur ce revers. Chose drôle ! il y a là un pavillon chinois, une haie de groseilles et un monsieur assis sur une vraie chaise, qui lit dans un vrai livre : nous n’en revenons pas.
Du reste, cette vallée, à partir d’Aigle, est de médiocre beauté: point de grandeur, peu pittoresque ; et au delà de la Combaz, sur le sommet du passage, une uniformité d’aspect incomparable. C’est le premier endroit qui se soit rencontré dans nos voyages où M. Tôpffer n’ait su voir ni le rudiment d’un site, ni l’apparence de quelque chose à croquer. Deux pentes vertes , des chalets échelonnés, voilà tout. D’ailleurs, ce silence des solitudes, cet air des montagnes, ce parfum des pâturages qui ne se croque pas, mais qui restaure. Et puis le merveilleux, le drôle de l’endFoit, c’est quand nous venons à songer pourquoi nous y sommes. En effet, qui donc imagina jamais, voulant aller à Venise, de prendre par Or-
VOYAGES EX ZIGZAG
mond dessous ? Vraiment nous courons risque de passer pour des fous , si l’on ne nous permet un petit mot d’explication.
Souvenez-vous, lecteur, que nous nous dirigeons sur le Tyrol ; souvenez-vous en même temps que nous voulons y arriver tout à la fois sur nos jambes, par les montagnes et sans passer par le Simplon, que nous nous réservons pour le retour; puis, instruit de ces données, ouvrez la carte; vous y pouvez suivre, à partir du Simmenthal, où nous allons entrer dans deux heures de temps, une ligne presque directe, et tout entière montagneuse, qui aboutit à Coire, en passant du Simmenthal, par la gorge de Wimmis, dans la vallée de l’Aar, de la vallée de l’Aar dans celle de la Reuss par le Grimsel et la Furca, de la vallée de la Reuss dans celle du Rhin par l’Ober-Alp et Dissentis. Une fois à Goire, il s’agit d’entrer dans la Valteline. Nous pourrions franchir le Spulgen pour en aller chercher la porte à l’embouchure de l’Adda ; mais, plus hardis, nous voulons, nous, y pénétrer par escalade, et aller surprendre le fleuve à sa source. Pour cela, il nous faut, de Coire, pénétrer par le mont Julier jusque dans la haute Engadine; puis dans la haute Engadine, par des sentiers à peine frayés et des hauteurs difficilement accessibles, atteindre Bornio dans un seul jour, nécessairement. Or, Bornio, c’est le dernier bourg delà Valteline, la clef du Tyrol, et, dans notre itinéraire donné, la porte de Venise. Si douze jours de marche nous ont suffi pour y arriver, c’est, vous le voyez, grâce au Sepey, grâce aux Ormonds. Vivent donc les Ormonds dessous et dessus!
Vive l’inconnu aussi ! voici Mme T... qui se réjouit fort de voir Y Engadine. M. Tôpffer est pour le Bernina , et puis Glurns.e t puis Drafoy: M. Moynier caresse Naturns , Méran, Prad ou Prada, et chacun se trouve avoir ainsi d’avance un endroit dont son imagination est particulièrement friande. De près cet endroit se trouve être un trou. C’est égal, on a vu tout au moins ce que peut être un coin du monde qui s’appelle Drafoy , ou qui a nom Glurns, et ça fait plaisir. Le moyen d’ailleurs qu’une montagne qui se nomme Bernina ne soit pas svelte, toute plantée de bouquets de pins, et mollement assise sur des croupes ondulées et fleuries ! C’est fleuri comme l’Arabie Pétrée, planté de granits, ondulé de glaces. Le moyen que Y Engadine ne soit pas une prairie embaumée, où des bergères et des bergers jouent de la musette tout le long de l’an pour savoir que faire ! Eh bien, oui ! on y joue aux quilles, mais sur le lac et en juin. A chaque fois déçue ou trompée , l’imagination recommence chaque fois à donner aux noms propres un air, une figure, une musette , des bouquets et c’est fort heureux. Combien, en effet, d’Engadines que nos yeux ne verront point! combien de Drafoys, de Naturns, que ne fouleront jamais nos pas ! En attendant , la fée nous les montre ; ils nous paraissent charmants ou vilains, selon qu’ils s’appellent Vivis ou Vevey, Coire ou Chur , Hanz ou Selya-Piana, et de cette façon, chacun de nous, quand il part pour l’autre monde, a vu cent fois celui-ci en lanterne magique.
Mais savez-vous qui tue la fée, qui éteint la lampe, qui change en pâle nuit les vives couleurs, les mouvantes figures , les amusantes scènes où se plaisait
VOYAGE A VENISE
votre œil charmé? Ce sont les itinéraires. Lisez-les et vous êtes perdu. Tout vous sera familier d’avance, la ville, l’habitant, le quai, le dôme. Tout vous aura été traduit d’avance en ignoble prose, en ingrate et bête réalité, mélangée de poids et mesures , ornées du tarif des monnaies. Avant d’arriver, vous saurez déjà tout par cœur, et, revenu chez vous, vous n’en saurez pas davantage. Plus d’impression vive, neuve, spontanée ; plus d’écarts possibles pour l’enthousiasme, plus d’espace pour les souvenirs , plus d’entraînement pour l’admiration ; vous savez au juste, et par dire d’experts, ce qui est à louer, à ne pas louer, à trouver sublime, à trouver mesquin. Vous voilà ce docte ennuyé qui , le livret à la main, lorgne et constate, au lieu d’être ce voyageur qui apprend avec curiosité, qui observe avec amusement, qui tantôt ajoutant, tantôt retranchant aux tableaux de la fée, tour à tour la tance ou l’adore, la raille ou l’instruit , et sans cesse lui ouvre de nouveaux domaines que bien vite elle peuple et décore. Fuyez donc les itinéraires, fuyez les cicerones; tous ces industriels-là ne visent qu’à faire taire son charmant babil, pour vous vendre à la place leur insignifiant radotage. Seulement, exceptez de la proscription le bon Ébel, Murray, Joanne, quelques autres encore, qui sont, non pas des guides bavards, mais bien plutôt des compagnons instruits et sensés; après quoi, brûlez tout le reste, brûlez surtout cette redoutable Venise en huit journées qui se reproduit d’itinéraire en itinéraire pour la plus grande gloire de l’inventeur ; cette Venise à huit compartiments, ce cauchemar de huit quintaux, ce calice à huit drogues que nous ne sommes pas même certain de n’avoir pas bu, puisque, à l’heure qu’il est encore, un je ne sais quoi s’attache à nos souvenirs de Venise, les importune, les harcèle, comme pour les refendre en huit et les ployer en quatre !
Au delà des pâturages des Ormonds, l’on retrouve, en descendant sur Châteaud’Oex, les sapins d’abord, puis les hêtres, les noisetiers, et un petit chemin qui serpente à l’ombre de tout cela. Nous trouvons dans ce chemin un naturel et sa vieille qui descendent aussi en compagnie de leur vache. Ce brave homme n’a jamais vu tant de monde à la fois dans ce chemin-là. « Oh ! dit-il ; et où est-ce
que vous allez-donc bien? — A Venise. — Oui! ! ! — Oui. — Bon ! bon ! bon! bon! bon! (comme qui dirait : là, là, j’y suis, j’y suis! ) Et où est-ce , Venise? — Là-bas. — Oh!!! — A droite. — Oui!!! — Oui. — Bon! bon! bon! bon ! bon !» Et ainsi de suite durant un petit quart d’heure, dans la même gamme fidèlement. Mais voici Ghâteau-d’Oex ; nous brisons l’entretien, et, doublant le pas, d’un saut nous sommes dans la salle de l’auberge, où l’on nous sert à boire ; de vivres point. Il y en a pourtant, mais la bourse commune vient de déclarer à l’hôte que nous n’avons pas faim. « Et de l’eau, s’il vous plaît. »
Ce Ghâteau-d’Oex à Saanen, qui s’appelle en notre langue Gessenait , c’est une promenade de' trois lieues. La soirée vaut celle d’hier. Tout rit, tout scintille ; une fraîcheur sans brise tempère les ardeurs d’un soleil radieux, et les yeux se promènent sur un tranquille spectacle de champs et de prairies qui récrée sans distraire, en sorte que le babil va son train. Aussi la promenade nous paraît courte, et nous entrons tout dispos encore à Y hôtel de l’Ours , bramant après le souper, qui s’apprête lentement. A la fin, une table se dresse, un monsieur s’y place avec nous, et l’on nous sert trois poulets uniques, je veux dire indignés, farouches, et qui trouvent la plaisanterie d’être mangés tout à l’heure du dernier mauvais goût. On leur fait leur affaire, et à des perdrix aussi, qui se trouvent être une dissimulation ingénieuse de poisson gâté. Quant au monsieur, sa soupe mangée, quelqu’un le demande et il disparaît. Oh!... d’une part, la politesse exige que nous attendions ; d’autre part, la Trinité se passe, et Marlborough ne revient pas ; alors nous prenons le sage parti de lui servir scrupuleusement ses portions, et nous dévorons les nôtres.
TROISIÈME JOURNÉE
Au sortir de Gessenai, la route zigzague. Connu... Tout aussitôt nous prenons par les prairies, puis, tournant à gauche, nous escaladons le plateau, tandis que bien loin rampe sans fin ce long serpent de route. Par malheur, l’Aurore a prodigieusement pleuré ce matin, et nous voilà dégouttants de rosée ; c’est humide, mais c’est très poétique.
La vallée du Simmenthal présente, dans un espace d’environ vingt lieues, non pas des sites remarquables précisément, mais intéressants et variés. A partir surtout des rochers de Gruyère, au-dessous desquels la Sarine mugit dans de profonds abîmes bordés et recouverts presque d’une végétation admirablement riche et vigoureuse, on passe insensiblement par tous les degrés qui séparent le touffu de l’ouvert et l’agreste du sauvage. Le point le plus élevé est au-dessus de Gessenai; de là on redescend vers des sites qui ne ressemblent point à ceux de l’autre côté : c’est le paysage bernois, plus grand, mais plus monotone; sévère, mais éclatant de verdure, où l’esprit d’ordre, où le hardi travail du colon vigoureux s’empreignent jusque dans la coupe ordonnée des bois, et dans la lisière carrément alignée des forêts séculaires. Près de Boltigen, la Simmen s’engage dans un couloir étroit et tourmenté, tout encombré de rocs qui lui disputent le passage, et l’on a dans cet endroit le spectacle d’une petite Via Mala , sans que la vue en coûte rien. Au delà, le paysage se tranquillise, la vallée se rétrécit insensiblement, et, par la sauvage gorge de Wimmis, l’on débouche sur la riante campagne de Thun. Il y a peu d’années la route du Simmenthal était étroite et dangereuse dans plusieurs endroits; elle est aujourd’hui sûre, large et bien entretenue partout, ce que nous disons pour l’instruction de ceux qui aiment à faire tranquillement, en voiture et en famille, une excursion facile dans une contrée montagneuse, sur un chemin sans poussière, sans courriers, sans grelots, et point encore encombré de touristes.
Du reste, malgré la beauté de ce chemin le voyageur Vernon trouve que son havre-sac lui scie le dos, et il sent distinctement une démoralisation interne, qui, après avoir ravagé ses deux épaules, attaque ses clavicules. Selon la méthode des plus fameux médecins, M. Tôpffer pour soulager le mal en donne la raison. « Au troisième jour de marche, dit-il, le sac venant à être posé sur les omoplates, endolories par leur travail des deux jours précédents, il est parfaitement normal qu’il en paraisse plus lourd de dix livres, et il serait anomal qu’il ne le parut pas. » Cette explication ne soulage pas du tout Vernon, qui, selon la méthode des plus fameux malades, recourt aux drogues, consulte les fraters et s’administre toutes les recettes, essayant tous les modes de transport, dessus bras, dessous bras, courroies courtes, courroies longues, froid, tiède, chaud, sucré, amer, en équilibre, en suspension, homéopathiquement, allopathiquement, morévésimachélicassippocondrilliquement, s’embrouillant ainsi dans une série indéfinie de mécaniques aussi ingénieuses et compliquées qu’elles sont vaines et décevantes. Léonidas s’en tire bien mieux. Ses camarades, en effet, se sont répartis entre eux le contenu de son sac, en sorte qu’il gambade léger et le plus normalement du monde.
Cependant nous sommes à jeun, et Zweisimmen, où nous devons déjeuner, ne paraît pas encore, lorsque, par bonheur, on nous avertit que nous y sommes. 0 l’agréable nouvelle ! En effet, l’ancienne route, sur laquelle nous nous imaginons cheminer, traversait ce bourg, tandis que la nouvelle, sur laquelle nous sommes réellement, le rase. Il n’y touche que par une auberge où nous entrons ; c’est à l’Ours encore. A l’Ours on nous sert cette décoction fabuleuse dont nous avons eu maintes fois l’occasion de parler : une sorte de café tiré d’une fusion de quelque chose d’incolore qui n’a pas de saveur : on mélange cela avec du lait, et c’est délicieux, quand on a marché trois heures à jeun et dans l’état normal. On nous sert du kirschmüss , la confiture de ces contrées; c’est une sorte de miel noir, fait de petites cerises de montagnes, et qui, pour les amateurs, l’emporte sur toutes les confitures civilisées par je ne sais quelle saveur agreste et quel bouquet fin et sauvage à la fois. Tout ceci dans une chambre en bois, et au sourire du soleil, qui illumine les ustensiles bien lavés, une nappe fraîche et une demeure partout proprette et nettoyée. Prix : cinq batzen.
Quand les philosophes avancent que la richesse porte préjudice au plaisir, c’est vrai ; car cette pauvre richesse n’imagine pas qu’on puisse déjeuner mieux que bien, c’est-à-dire dans le meilleur hôtel et avec du moka. Quand ils disent que le rang, que les honneurs portent préjudice au plaisir, c’est vrai ; car le rang, les honneurs, en fussent-ils les maîtres, n’imagineraient point d’aller à pied se faire servir dans un trou. Quand ils disent que la vanité corrompt, hébète, fait l’homme tout semblable à une sotte et maussade créature, pas bonne et un peu stupide, c’est vrai encore; car le vaniteux, qui est si laid, ne se plaît pourtant qu’à paraître; là où il n’est pas vu, il s’ennuie; là où il est vu, il est rarement content. Ce mesquin ignore même ce que connaît le riche, ce que le grand recherche, les charmes de la bonhomie, les agréments du
VOYAGE A VENISE
naturel et de la simplicité, les douceurs de la solitude, l’attrait de cette oisive obscurité que l’un et l’autre parfois savent se faire pour y chercher un repos rêveur ou une paisible mélancolie. Mais quand ils avancent que gaieté, joie, plaisirs, sont le lot assuré d’une condition médiocre, je pense que ceci était vrai dans les temps où une condition médiocre comportait ce repos d’esprit, d’affaires, de politique, qui n’existe plus aujourd’hui, et sans lequel pourtant il n’est ni de pures journées, ni d’amusant mouvement, ni de folles joies, ni d’excursions à la bonne, ni de déjeuner au kirschmüss. Où sont, dites-le-moi, où sont les bourgeois d’aujourd’hui qui songent à ces choses? Où sont les particuliers aisés ou médiocres, tant qu’on veut, qui ne soient pas affairés toujours, soucieux toujours, sombres, roides, serrés, boutonnés, et disposés en toute rencontre à s’occuper d’élections, de banque, de trente-six constitutions, ou de l’Orient même, bien plus qu’à jouir une fois par an des plaisirs à leur portée? Le pauvre seul chante encore; mais on le travaille, on l’instruit, on lui inspire le dégoût de sa condition; dans quelques années il ne chantera plus; et le monde alors sera gai comme une porte de prison, amusant comme un vestibule de chancellerie !
Et ce n’est pas seulement le kirschmüss de Zweisimmen qui nous suggère ces réflexions, elles se présentaient sans cesse à notre esprit de l’autre côté des Alpes, lorsque nous rencontrions, à l’approche des villes, des charretées de gens en pleine fête, lorsque nous traversions des villages, des bourgades remplies de gais bourgeois, de petit peuple en train de rire, de marchands même, tout entiers à Polichinelle, tout entiers à une musique de carrefour, tout entiers à se divertir aussi bien qu’à vendre. « Ces gens, ô Télémaque ! me rappellent mes heureux de la Bétique, tout autant, pour le moins, que les plus honorables particuliers des villes et bourgades de l’autre revers. » Sans doute il faut les plaindre d’être courbés sous le joug d’un monarque quelconque, et totalement privés de la lecture des feuilles radicales; mais il faut convenir aussi que ces gaillards-là dissimulent à merveille leur désespoir, et que jamais on ne vit des infortunés se divertir de meilleure grâce. Fuyons, mon enfant; ce spectacle n’est pas bon. A la longue, il ferait haïr la liberté à cause de son vacarme, le progrès à cause de sa fièvre, l’industrie à cause de ses transes, les gazettes à cause de leurs mensonges, les sociétés constitutionnelles à cause de leur croissant ennui, et l’on finirait par s’imaginer que le petit bourgeois peut vivre, à la rigueur, peut être heureux sans tous ces engins-là. Fuyons, voici Polichinelle.
Pendant le déjeuner, arrive la malle-poste, qui repart tout à l’heure. Une idée vient à Yernon, c’est d’y prendre place jusqu’à Erlenbach, où nous devons coucher ce soir. Accordé. Aussitôt Yernon renverse son écuelle, enjambe la table, prend deux des sacs, oublie son bâton, se lance dans la malle, et roule, roule déjà bien loin. De notre côté, nous ajustons nos sacs sur le chariot d’un paysan, et, déchargés de ce fardeau, il nous semble que nous roulons aussi. Nous avons devant nous huit heures de jour et cinq lieues à faire; c’est le cas de convertir la marche en simple promenade. Les uns donc s’administrent des haltes à tout bout de champ, les autres donnent la chasse à un quadrupède inconnu
qui traverse la route et se perd dans les herbes. M. Tôpffer jette un soliveau blanc dans la Simmen et il fait vœu de ne pas s’en laisser devancer : c’est un jeu comme un autre. Tantôt le soliveau gagne, tantôt, rossé en chemin par des bouillons, il s’attarde ; mais le plus palpitant de la chose, c’est quand il faut, pour traverser un bois ou tourner un village, perdre de vue son partenaire. On rejoint bien la rive : mais a-t-il passé, et faut-il courir? est-il en retard, et doit-on l’attendre?... A la lin on l’aperçoit tout là-bas, qui tournoie tranquillement dans un remous, et, sans réfléchir que c’est lui qui nous fait là débonnairement un si beau jeu, l’on ne s’estime pas du tout sot, en vérité, d’avoir gagné la partie.
Nous arrivons de bonne heure à Erlenbach, où l’ours est bien sur l’enseigne, mais l’hôtesse est aux champs. On l’envoie chercher, et, en attendant, des voisins allument le feu et préparent les marmites. Ici Vernon s’achète une ligne en cas de pêche, d’autres du sucre d’orge en cas de rhume, ou un crayon de charpentier en cas d’impression. Plusieurs vont visiter l’église et son tranquille cimetière. On y monte par une rampe. Tout est paix, silence, dans ce religieux et mélancolique asile : n’était l’agrément de vivre, l’on voudrait y laisser ses os et s’y endormir dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui bourdonnent. Auprès est la cure, masquée par des touffes de dahlias, presque enfouie sous des arbres fruitiers, et d’où le ministre, quand il fait ses prônes, voit à la fois ses morts, ses vivants, la maison de Dieu, et tout autour les œuvres qui racontent sa gloire. Au soleil couché, l’hôtesse revient des champs, et il est nuit close quand nous pouvons enfin nous mettre à table. Entre autres choses, l’on nous sert ici deux gros plats de champignons, aussi entiers, aussi crus d’apparence que si on venait de les ramasser dans le bois. Les plus connaisseurs s’abstiennent d’y toucher, peur d’empoisonnement, lorsqu’on apprend que ce sont des champignons de pâte frite au moule. Alors les plus connaisseurs réclament bien vite leur part du danger.
PONT DE ZWEISIMMEN
CIMETIERE D ERLEMBACH
QUATRIÈME JOURNÉE
Au sortir du Simmenthal, nous quittons la route de Tliun, et passant le beau pont de Wimmis, nous voici engagés dans cette verte plaine coupée de collines boisées, qui s’étend du pied du Niesen jusqu’à la rive escarpée du lac. Spietz, où nous comptons déjeuner, est situé sur cette rive, derrière un petit mont que nous ne tardons pas à franchir. Quel endroit pour un peintre que ce petit mont! Arbres moussus, chemins rocailleux, partout des accidents de terrain, des niches de gazon, qui vont se perdant sous des branches basses ; et ça et là un vieillard qui fait des fagots. De plus, les deux rivières de la Simmen et de la Kander, profondément encaissées entre des moraines qui se succèdent les unes aux autres en serpentant vers l’horizon, forment des seconds et des arrièreplans de toute beauté. Nous ne rencontrons point de peintre, mais, en revanche, nous croisons une compagnie de touristes. Ils sont Anglais, de l’espèce no-no , en sorte que l’on se croise sans se mot dire, sans que la dignité humaine reçoive de part ni d’autre le plus léger échec.
Rien d’ailleurs n’est plus bernois de caractère que ces deux endroits. Wimmis et Spietz. Le château du Baillif y est encore debout, sur la hauteur, dans toute sa lourde et forte ampleur, avec ses fenêtres étroites, sa cour intérieure, ses tours carrées, ses gros terrassements. Autour, de grands peupliers, des chênes
robustes, des noyers séculaires, puis les prairies fraîches et tendres, où se prélassent des vaches énormes. Le tout donne une impression de grandeur, de force, de nationalité vigoureuse, et l’on se prend à souhaiter que, plus libre et plus heureux, le peuple bernois d’aujourd’hui soit ou devienne aussi puissamment constitué que le peuple bernois d’autrefois.
Déjà notre avant-garde est arrivée à Spietz. Outre le château, il y a là une taverne. Quelques-uns entrent dans la taverne, où ils font, rien que pour voir, un inventaire des vivres et des boissons. Les autres, demeurés en dehors, s’entretiennent avec la famille d’Erlach, qui prend le frais sur la terrasse du château. « C’est à Fulsée, leur dit-on, qu’il vous faut aller; vous ne trouverez qu’à Puisée de quoi déjeuner. » Là-dessus toute l’avant-garde s’envole à Fulsée, et des signaux sont faits aux traînards pour qu’ils se dirigent sur cet endroit. Les traînards n’y manquent pas, M. Tôpffer en queue, qui prend par les prés et guide de F arrière droit sur le kirschmüss indiqué.
Cependant un homme herculéen descend le rocher de Spietz, agitant sa crinière, et tout semblable à Oreste poursuivi par les Furies. On s’arrête, on se retourne, on contemple le désespoir de l’infortuné, qui, prenant aussi par les prés, arrive droit sur nous, gesticulant, ruisselant, violet, furibond, et baragouinant du gosier une épopée en haut allemand à n’en pas finir. Nos drogmans s’approchent, et nous apprenons avec surprise que les gens de la taverne ont préparé un déjeuner pour vingt-deux personnes. « Mais on n’a rien commandé! — On n’a rien décommandé non plus. — Mais M. d’Erlach nous a conseillé d’aller à Fulsée ! — M. d’Erlach a trop parlé. » Sur quoi l’on compose. M. Tôpffer paye, l’homme s’en va, et c’est ainsi que nous avons été assez maladroits ce jour-là pour payer deux déjeuners et n’en consommer qu’un.
Une chose pourtant nous reste de l’aventure; devinez quelle ! C’est le mot de cet homme : M. d’Erlach a trop parlé. Ce mot devient proverbe dans la troupe, et à quiconque intervient sans nécessité, s’interpose officieusement, ou s’entremêle à plaisir, on applique tout chaud un « M. d’Erlach a trop parlé ». Certainement M. d’Erlach n’a voulu que nous obliger, et il l’a fait le plus gracieusement du monde, ce qui n’empêche pas le mot de l’homme violet d’être à la fois concis, juste, expressif, fin et convenable. Tous les paysans ont du style.
Enfin voici Fulsée; c’est un trou bien autrement petit que Spietz, une taverne de quatre sous au bord de l’eau. Décidément il a trop parlé, M. d’Erlach. Toutefois le déjeuner vaut mieux que ne le fait présager l’hôtellerie ; le kirschmüss surtout l’emporte encore sur celui d’hier, et, si Vernon y consentait, nous lui en mettrions une charge sur le dos. Douze batzen le pot. Sur ces entrefaites, une belle calèche s’arrête devant la porte. Nous y considérons, gravement assis et juxtaposés, le roi et la reine de Hongrie, qui, de leur côté, nous considèrent juxtaposés pareillement et assis autour de notre kirschmüss. De tout temps, dans nos caravanes, on a appelé le roi et la reine de Hongrie ces époux touristes qui, graves et parés, voyagent sans y prendre garde, et comme pour la montre. Il faut que le monsieur ait soixante ans accomplis et un habit bleu à
VOYAGE A VENISE
boutons d’or; la dame cinq ans de moins, un béret, si possible, l’embonpoint serré dans une robe de bal, pas de cliâle et force falbalas.
Nous nous proposons de nous embarquer ici pour Neuhaus, mais les bateaux y sont rares; une seule barque sans banc, sans pavillon, est amarrée à la rive; on l’équipe pour nous tant bien que mal, et nous voguons lentement, exposés aux ardeurs d’un soleil brûlant. Auguste et quelques-uns emploient tout le temps de la traversée à se construire, avec des blouses, des saçs et des bâtons, une tente mécanique, qui ne manque jamais de crouler dès qu’elle est arrivée à son plus haut point de perfection; d’autres pêchent; le grand nombre attrape des coups de soleil sur le nez, et M. Tdpffer seul se félicite intérieurement de ce qu’il n’y a ni vent, ni air, ni souffle, tandis qu’extérieurement il compatit à des souffrances qu’il partage. Après trois heures de grillade, nous touchons à Neuhaus, et d’un saut nous sommes à Interlaken.
Nous rencontrons ici, dans l’espace d’une demi-heure, plus de touristes no-no, ui-uï et autres, que nous n’en verrons dans tout le reste du voyage : et cependant, ici aussi, ils n’affluent pas. On dirait, en vérité, que l’espèce commence à se perdre; c’est le moment d’en faire empailler. Chose admirable, excellente, pyramidale : il y a des glaces à Interlaken ! des glaces toutes prêtes ! On envahit le café, sauve qui peut ! et un grand attroupement de ladys se forme à l’extérieur, qui nous regardent faire; c’est que tout est événement, distraction, amusement à Interlaken, à peu près comme dans les endroits où il n’y a ni amusement, ni distraction, ni événement de reste. La nature y est magnifique, sans contredit; mais à voir le genre des pensions, et la façon dont elles sont entassées, le mode de vivre et de se récréer des pensionnaires, leur ton, leur parure, leur gentlemanie tout particulièrement exquise et soutenue, il nous vient toujours à l’esprit que ces gens recherchent les beaux sites et la Jungfrau bien moins pour regarder que pour être vus. Au surplus, ils nous font plus envie que pitié, et nous, pensionnaires aussi, volontiers nous leur céderions pendant un mois notre place contre la leur.
A Interlaken, tout est gentleman, marchand ou batelier. Dès qu’on entre dans l’avenue, ces gentlemen vous considèrent, ces marchands vont vite à leur poste, et ces bateliers vous sautent dessus comme des puces sur des carlins, pour vous boire le sang. Les voyageurs novices croient devoir répondre, offrir un prix, contester, et ils franchissent l’avenue sans se douter de la Jungfrau. Les voyageurs expérimentés regardent la Jungfrau et se laissent faire. xNous saluons en passant deux jolies dames françaises que nous retrouvons ici après les avoir quittées sur V Aigle. Elles ont l’air sœurs : l’une est pourtant la mère de l’autre, Toutes deux répondent à notre salut par un gracieux sourire qui ne peut manquer de nous porter bonheur.
A la fin, il faut bien s’apercevoir que les bateliers sont là. Quel troupeau, grand Dieu! Et comment, serrés de si près, faire de la diplomatie qui vaille quelque chose ? On en fait pourtant et elle réussit. Tout à l’heure nous voici en plein lac de Brientz, naviguant à l’ombre des promontoires, et promenant nos regards sur
ces magnifiques rives. De fort loin nous entendons, tant l’air est calme, le sourd fracas des chutes du Giesbach à notre droite. Je ne sais quoi de stationnaire navigue à notre rencontre : c’est le bateau à vapeur. Tout innocent qu’est ce navire, nos bateliers lui gardent rancune.
A Brientz, l’aubergiste est sur la rive, qui nous accueille, nous héberge, et nous fait un prix, en idée du moins, car la proie lui échappe et s’envole vers d’autres vautours. Plus loin même scène. On a construit à l’extrémité du lac un grand hôtel de Bellevue tout rempli de grands vautours. Les oisillons leur passent sous le nez. C’est dur, mais que faire? Pour nous, tant nous sommes compatissants, si la bourse commune y consentait volontiers, contre quelque victuaille nous laisserions à chaque rapace quelques-unes de nos plumes.
La nuit survient, nous marchons au bruit des cascades qui s’entendent de toutes parts. Pas un passant, pas un touriste, à peine quelques chèvres attardées qui regagnent leur bercail, chassées par la gaule d’un cadet de chaumières. Plusieurs se démoralisent et ne marchent plus que par ressouvenir. Voici une lumière : c’est Meyringen? Pas du tout; c’est dans le bois, la lumière du petit Poucet; il nous faut encore trois quarts d’heure pour arriver au Sauvage , où nous soupons comme des ogres.
Au Sauvage, l’hôte est chauve comme un Osage, et le sommelier rose et joufflu comme les plus frais Cupidons de Rubens. Du reste, nons n’v retrouvons pas ce pauvre monsieur de l’an passé, qui avait perdu sa tête.