‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 26 sur 52 · RETOUR DES VACANCES · texte numérisé non relu

RETOUR DES VACANCES

Lorsque après une excursion de vingt-trois jours on rentre au logis, c'est une chose charmante que d'arriver; mais les premiers moments passés, c'est une chose bien peu charmante que d'être de retour. Voici toutes les habitudes ordinaires, toutes les règles de la vie, qui reviennent une à une prendre possession de votre personne; voici cette poussière des classes, que vous aviez secouée avec tant de bonheur, qui s'abat de nouveau sur vous et qui vous couvre de la tête aux pieds; voici Bourdon et Legendre, voici Noël et Chapsal, voici Blignières et consorts, voici grammaires, vocabulaires, manuels, qui arrivent à la file pour vous complimenter, ravis qu'ils sont de vous revoir, c'est-àdire de reprendre à votre égard leur petit train-train.

Que c'est triste ! et combien ces messieurs, tout aimables qu'ils sont, paraissent au premier moment maussades et importuns! Noël, que me veux-tu? Bourdon, va-t'en. Et vous, vocabulaires, tant par ordre de matière que par ordre alphabétique, que vous ai-je fait pour que vous veniez ainsi me tourmenter? Ah! bien plutôt, faites-vous un peu moins alphabétiques, et tous ensemble revolons aux montagnes !.. . Nous y apprendrons bien des choses que vous n'enseignez pas; nous y verrons bien des phénomènes dont vous ne savez que le nom ; nous y respirerons à la lumière des cieux un air pur et par-

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fumé; et nos âmes, que vous employez à se traîner de sujet en régime ou de lemme en corollaire, libres et affranchies, s'élèveront d'elles-mêmes à l'auteur des merveilles étalées sous nos yeux!... Mais Bourdon est incorruptible, Noël aussi , et un vocabulaire qui se laisse séduire par un écolier, c'est ce qui ne se voit pas.

Et c'est bien heureux! car autrement, figurez-vous quelle vie feraient les écoliers ; figurez-vous les vocabulaires méconnus ; Bourdon et Legendre grimpant les Scheidegg tout essoufflés; Noël, Blignières et consorts jetés dans un précipice, pour en finir! Figurez-vous notre admirable civilisation, qui ne peut plus se passer, pour un instant seulement, de millions d'hommes apprenant dès le collège des centaines d'arts et de sciences, arrêtée, détruite, et le genre humain rebroussant à grands pas vers l'âge d'or! Car l'âge d'or, ce fut, à proprement parler, l'âge où l'on se passait de régime et de sujet, d'arts et de sciences, de lemme et de corollaires, de latin et même de français : la société cheminait sans cela, et sans vapeur aussi. Les pères et mères allaient, il est vrai, cueillir des fruits et traire les vaches; mais les grands-pères et les mèresgrand demeuraient assis sous le porche des cabanes, et, quant aux enfants, ils s'élevaient sur le pré. L'hydraulique, c'était de boire aux sources; la grammaire, c'était de parler patois; l'algèbre, c'était de nombrer sur ses doigts; l'astronomie, c'était d'admirer le soleil et de compter les lunes; la mécanique, c'était de charger des gerbes sur ses épaules, et la botanique, de se couronner de fleurs. La physique, la chimie, l'archéologie, la numismatique, la paléographie, la dialectique, la politique, la rhétorique, la tactique, la plastique, la thérapeutique, l'apologétique, la linguistique, la critique, le classique, le romantique, les bitumes et les chemins de fer, c'était de tondre les moutons, de tisser la laine, de marcher devant soi, de s'asseoir à l'ombre, d'attendre les saisons, de laisser courir les rivières, d'adorer le bon Dieu, et de mourir de vieillesse après avoir vécu paisibles au sein d'une prairie ou sur la lisière d'un bois.

C'est ce temps-là qui reviendrait bien vite si jamais les écoliers, égarés par leur instinct, venaient à jeter dans un précipice Noël, Blignières et consorts,

pour s'emparer ensuite du gouvernement du monde. Mais, outre l'instinct, les écoliers lisent Télémaque, ils connaissent leur Bélique, ils ont pour eux Fénelou!... Cest donc aux gouvernements d'y prendre garde, c'est aux maîtres et instituteurs de veiller aux intérêts de notre civilisation ; c'est à Noël , à Blignières ei consorts de redoubler d'incorruptibilité et de ne praiiquer leurs fonctions qu'armés jusqu'aux dents et soutenus d'alguazils.

Ceux qui ont lu, et vu surtout, notre précédente relation, savent que la bourse commune (cette bourse qui fournit aux dépenses de nos excursions) sembla périr d'inanition à la lin du voyage de l'an passé, et qu'à ces causes elle fut portée en terre. Pur bonheur, comme on la portait en terre, elle revint à elle, et, se voyant entre les mains d'un croque-mort, elle rossa ce pauvre homme si horriblement, qu'il demeura sur la place, et que ce fut elle qui, par humanité, le porta en terre, et l'ensevelit proprement dans la fosse même qu'il avait été chargé de préparer pour elle.

Délivrée de son croque-mort, la bourse commune s'acheminait vers la ville, lorsque, ayant rencontré une source limpide, elle s'assit auprès, et se mit à s'y considérer, comme fit Narcisse de son vivant. A la vue de ses charmes détruits et de son embonpoint changé en une diaphane maigreur, elle eut compassion d'elle-même; et ayant résolu de se refaire, elle prit le parti de n'entrer point en ville, mais plutôt de se chercher dans la banlieue une retraite économique où elle pût vivre de coquilles de noix : car les bourses communes diffèrent en ceci des simples particuliers ordinaires, qu'elles engraissent par les privations, et se refont au moyen d'une abstinence qui tuerait nos bien portants. La bourse commune trouva facilement où se priver et s'abstenir dans une de nos petites pensions bourgeoises; et rien qu'avec son régime de coquilles de noix, elle se mit à engraisser si bien et si régulièrement, que déjà en juin dernier elle avait pris l'air de ces grosses réjouies qui tiennent comptoir dans les cabarets de faubourg. Ravie de ce succès, elle se pesait trois fois le jour, en se promettant à chacune de ne plus entreprendre de ces tournées où l'on est exposé à semer sa graisse le long des grands chemins.

Mais, hélas! nos joies ne sont qu'illusion et nos projets que fumée... Voici qu'en août dernier, un jeudi matm, -

M. Tôpffer est averti qu'une dame hoiriblement essoufflée l'attend au salon Il y monte aussitôt : c'était la bourse commune en personne , qui , ayant persévéré dans son régime pendant tout le mois de juillet, se trouvait av ou' grossi au point d'en être étranglée dans son corsage et à l'étroit dans sa robe , dont quelques mailles faisaient mine de vouloir sauter prochainement.

Eff'rayée de son état et honteuse de son obésité, la bonne dame venait implorer l'assistance de M. Tôpffer. Celui-ci lui promit aussitôt de la guéi-ir au moyen de beaucoup d'exercice et de quelques saignées; et c'est pour accomplir cette bonne oeuvre qu'il a mis en train le voyage de 1840, où nous avons visité Ghamounix, l'Oberland et le

Righi. En effet, si d'une part les montagnes sont favorables à qui veut prendre de l'exercice, d'autre part, pour une bourse qui veut être saignée, il n'est rien tel qu'un petit pèlerinage en Suisse.

Notre caravane s'est composée, cette année, de vingt-trois personnes, non compris Maurice, qui nous accompagne jusqu'à Saint-Gervais ; et parmi ces vingt-trois personnes on compte deux dames, non compris la bourse commune. C'est madame T... d'abord, qui, retenue au logis durant nos deux dernières excursions, revient avec un plaisir tout nouveau prendre sa place parmi nous ; c'est ensuite une jeune dame, qui, chose singulière, vient nous y en demander une! qui, chose neuve, veut avec nous traverser les plaines et gravir les montagnes, éprouver s'il est bien vrai que la marche ait ses saveurs, que l'aventureuse indépendance d'une troupe d'écoliers en vacances ait son charme, et que le plaisir puisse être ressenti au milieu de privations nécessaires et de fatigues qu'on s'impose. Ce n'est pas à nous de prononcer sur le résultat de répreuve, mais c'est bien à nous de dire combien une tournée d'écoliers en vacances gagne en bon air et en vif agrément lorsque deux dames y animent la marche, y ornent les haltes, y président aux repas, et y sont l'objet d'attentions et d'égards que leur présence fait naître et que leur amabilité provoque.

André, Dumonl et Dumont {Adolphe), dit le Polonais à cause d'une blouse héroïque et d'une encolure uhlan, sont deux touristicules débutants. André, voyageur microscopique, ravi d'entreprendre son tour du monde, s'avance dans l'espace d'un pas réglé, en s'appuyant sur une canne trop longue. En revanche, Adolphe s'avance appuyé sur un court sauvageon. Quoique non moins microscopique, il a des vigueurs inattendues, des entreprises intimes, une vie à lui, son pas à lui, comme il le professe lui-même. « J'ai, dit-il, mon pas à moi. » Avec ce pas à lui, il est tantôt bien loin en avant, tantôt hors de vue en arrière, parfois tout proche, étabU sur le branchage d'un noisetier, où il fait ses affaires.

D'Eslraing et Sorbières débutent aussi. Ni l'un ni l'autre ne possède un pas à lui, comme Adolphe; mais ils possèdent en 'commun un pas à eux deux, ce qui explique pourquoi ils marchent toujours ensemble, à l'instar d'Oreste et Pylade, de leur vivant. D'Estraing, voyageur infatigable, babille, regarde, court, escalade tout à la fois, attrape tout ce qui se mange, abat tout ce qui se croque, ramasse tout ce qui reluit, et intente à M. Tôpffer trente-six questions de métallurgie fine excessivement embarrassantes pour le quart d'heure :

« Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiraient jamais! 'i

en même temps, porte secours à tout ce qui cloche, se charge de tout ce qui tombe, et trouve dans les incohérences fabuleuses de son Pylade un sujet toujours sous sa main de gaieté inextinguible et irrassasiée. Pendant que ces choses se passent, Sorbières, tantôt avale avec le plus grand sérieux tout un sac de coquemolles, tantôt galope avec fougue, tantôt se laisse mélancoliquement

attarder, tantôt met son pied dans la vase, s'habille de neuf, jette loin ses bas, perd ses cravates, achète une boussole, se procure des lunettes, et d'immenses crevasses apparaissent à son pantalon. Du reste, parfaitement dispos au milieu du plus affreux déniiment, ne sachant ni où l'on couche ni où l'on dîne, mais dînant ferme, dormant profond et gambadant en plein sommeil.

Constant cl'Arbehj, Murray, déjà décrits dans les relations précédentes.

Poletti, déjà décrit aussi, mais très-change, en ce que de mauvais marcheur il est devenu bon marcheur, et de piéton délabré piéton réglé et solide.

Georges, Edouard, Constantin, et Gustave, quatre débutants. Georges, bon jarret, qui a déjà pratiqué; genre serviable et risolet, tirant sur le frais blondin. Edouard, qui part du pied gauche, mais, pas bien loin, ses pieds et jambes lui refusent déjà tout service. Edouard s'en affecte et prend une mine grand deuil. On le charge sur un char de paille, puis sur un mulet, puis sur ses deux pieds, et le voilà qui grimpe la Gemmi des mieux, brûle ses crêpes et se fait jarret d'avant-garde, toujours fort et dispos. Constantin, genre discret et tempéré, propos court, esprit sérieux, quoique gai, admire, jouit, secourt, appelle , discute , le tout sans tumulte et sans bruit. Gustave , voyageur nomade, tantôt à l'avant, tantôt à l'arrière, zigzague, revient, retourne, fait double route, et ignore la fatigue. Sa manière est de dire : « Ose-t-on partir? ose-t-on dîner? » pour (c Part-on? dîne-t-on? » etc.

Auguste, Adolphe, Harrison, déjà décrits, ont un pas à eux trois, une discussion aussi, des chansons aussi, et aussi des tempêtes de rires éclatants et infinis. Ceci tient à la présence du voyageur Harrison, dont l'allégresse native est aussi imperturbable que le cours des saisons. Mais Harrison, qui ne connaît la tristesse, connaît la colère, l'effroi, la malédiction, le mépris; c'est j[uand les guêpes se permettent de le circonvoler, ou les. hannetons de lui irriver droit sur la joue. Alors il s'irrite, et il se donne toutes sortes de peines pour établir ce qui n'est plus contesté dès longtemps, à savoir, la stupidité profonde d'un insecte assez bête pour se jeter brutalement contre la physionomie d'un gentleman, quand il a des yeux pour voir, des ailes pour se diriger, et le haut des airs tout entier pour domaine. Harrison n'en revient pas; Harrison est intarissable en nausées, en dédains, en froids et hautains mépris à l'endroit des hannetons, des hannetonnes, et de tout ce qui a six pattes et deux ailes

Jellyot, Frankthal, Walter et Woodberry, déjà décrits. Les trois premiers, marcheurs d'avant-garde; le dernier, géographe de la troupe, en ce qu'il est muni d'une carte excellente, mais dont le mérite est constamment remis en question par les malins. Woodberry défend sa carte unguibus et rostro, et Harrison trouve que cette discussion est fastidieuse; ce qui l'entraîne dans une nouvelle discussion, interminée encore à l'heure qu'il est, contre ceux qui soutiennent que la discussion qu'il attaque est une question tout aussi discutable que ses dix-huit discussions toujours pendantes, auxquelles il faut ajou-

tej sa discussion sur les guêpes et sa discussion sur les hannetons; en tout, vingt et une discussions.

M. Topffer, déjà très-décrit. 11 donne le bras à la bourse commune, qui lui est un fardeau les premiers jours, à cause de son embonpoint, et un fardeau aussi les derniers jours, parce que, trop saignée, elle est devenue quinteuse en même temps que débile, et incapable de faire un pas de plus.

Enfin, David, majordome actif et entendu, qui part en courrier, arrête les logements, traite avec les hôtes, et nous prépare des débottés faciles et des soupers succulents.

■Tels sont les personnages dont se compose la caravane de cette année. Quant à l'itinéraire, le voici. 11 s'agit de visiter Chamounix, pour de là visiter rOberland, le Righi, pousser jusqu'à Zurich, et revenir par Arau, Soleure et Fribourg. Quelques personnes s'étonnent que nous puissons retourner plus d'une fois aux mêmes endroits. « Pourquoi, disent-elles, ne feriez-vous pas une excursion du côté de la France? Le Jura est beau aussi. Vous verriez Saint-Claude, où l'on fabrique des sidlets; vous passeriez au Parc, où l'on voit du bitume; vous mangeriez des grenouilles à Nantua, et vous vous embarqueriez à Seyssel... »

Dans nos excursions, dont le personnel se renouvelle tous les trois ans à peu près, c'est M. Tôplfer sciil qui retourne aux mêmes endroits. Or, M. TôpfTer s'est mis dans l'esprit que, même en ce qui le concerne, il aime mieux revoir Interlaken une douzième fois que de voir Saint-Claude une première, ou Lyon même une seconde. Affaire de goût. Il s'est persuadé que rien sur le globe ne vaut les cantons, pour la beauté, le nombre et la rapide succession des spectacles grands ou curieux; que nulle part on ne rencontre disséminées sur un aussi petit espace tant de peuplades intéressantes à connaître et tant de chemins charmants à parcourir; qu'en aucun pays on ne voyage aussi librement, sans vexations de police, sans ennuis de passe-ports, sans plus de gène que dans son propre jardin; qu'enfin, c'est en Suisse seulement que l'on peut à son gré fixer ses étapes, parce qu'il y a partout des auberges excellentes ou propres suffisamment, et parce que dans ces auberges on est aussi habitué à héberger des pensions que des touristes ou des commis voyageurs. Très-peu de commis voyageurs visitent la Suisse montagneuse, et c'est encore là une des beautés de cette contrée.

Le mercredi 12 août, nous partons à mi-journée, et en voiture, au milieu d'un grand concours d'amis et de parents qui nous accompagnent de leurs vœux. Le ciel est sombre pas mal ; mais dans les voitures tout est joie et beau temps : des tumultes folâtres, de gaies clameurs causent de la surprise aux passants. Pauvres passants! Ce sont des citadins vaquant à leurs affaires, ou qui, les mains derrière le dos, s'en vont faire avec eux-mêmes une mélancolique promenade autour des tranchées; comment donc ne paraîtraient-ils pas dignes de compassion à une bande d'oiseaux qui s'échappent de leur cage pour s'envoler aux montagnes?

A propos, qui donc imagina le premier de suivre à pied le pourtour des glacis et des demi-lunes, sous prétexte de faire une promenade? et y a-t-il bien une autre ville que Genève où les bourgeois se plaisent à errer le long de murailles grises couronnées de bastions pelés? C'est à croire. Partout il y a des gens qui préfèrent à tout autre le paysage de banlieue, le champêtre municipal ; partout il y a des vieillards qui veulent respirer le grand air sans s'éloigner du logis; des affligés ou des inquiets à qui la solitude est chère, et qui se plaisent mieux dans la morne compagnie des bastions déserts que dans le voisinage des campagnes oîi va la foule chercher la joie et le plaisir. Quoi qu'il en soit, nous voici tout à l'heure à Annemasse, où la douane nous traite fort gracieusement, tandis qu'un très-joli carabinier royal vise et parafe notre passe-port, lequel rentre aussitôt dans le portefeuille, pour n'en plus sortir pendant tout le reste du voyage.

Bonneville est l'une des grandes villes de la Savoie. Cela se reconnaît tout de suite à la grande place, qui est plantée d'arbres sous lesquels se promènent des sous-lieutenants en petite tenue et des messieurs en paletot. Tous fument le cigare, plusieurs ont un lorgnon dont ils nous lorgnent pour nous voir passer. Le lorgnon, à lui tout seul, est un des signes les plus exquis de civilisation et de grande ville.

Au delà du pont, nos quatre voitures s'arrêtent et nous posent sur la route.

Voici le moment désiré, des débutants surtout. Voici, pour cette jeune dame qui débute, l'heure d'essayer ses forces. Rien, certes, ne Ressemble moins aux doux petits sentiers d'un parc ou d'une prairie que ce long ruban qui sépare Bonneville de Cluses, et qui nous sépare nous-mêmes d'un souper probable et quelconque. Mais notre compagne est bien pourvue d'entrain et de gaieté. Dès l'abord on voit que, bien décidée à prendre les choses par le même

côté que nous, elle entend se faire des contrariétés un jeu, des mécomptes sujet de rire, et des probabilités culinaires une sorte de loterie où tous les lots sont bons, sinon pour le palais, du moins pour l'amusement.

En attendant, la faim nous visite déjà, et plusieurs cherchent viwes, lorsque d'Estraing est vu sortant d'une cabane la bouche pleine; tous d'accourir... « 11 n'y en a plus! leur crie-t-il, c'est la joue roulée de Maurice que nous venons de manger. » Quel dommage, pense-t-on, que Maurice n'ait pas roulé son autre joue aussi !

Nous arrivons à Cluses d'assez bonne heure, par un temps charmant. Il y a là deux auberges qui se disputent l'honneur de nous posséder; nous inclinons pour la Parfaite-Union, hôtel très-borgne et propre à peine, mais dont l'enseigne est bien faite pour nous attirer invinciblement. Cluses est aussi une grande ville de la Savoie, mais ville d'horlogerie, de pignons, de roues de rencontre, et non pas ville de garnison et de haute société comme Bonneville. Ainsi que Genève, Cluses a abattu ses dômes, et, ainsi qu'à Genève, il y a des anciens de l'endroit qui en augurent mal pour l'avenir. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Cluses a perdu de cette façon ce qu'elle avait de plus remarquable.

A la Parfaile-Union, l'on soupe de pieds de veau principalement, et trois cierges y éclairent la table. C'est très-solennel. Ces cierges ont une mèche principalement, point de cire et peu de suif. C'est très-sépulcral. Cette mèche brûle comme un météore bleuâtre, qui ne jette ses douteuses clartés qu'autant qu'on le tient habituellement et constamment mouché. Ainsi nous mouchons d'une main, nous mangeons des pieds de veau de l'autre. C'est très-nourissant. -Après quoi nous allons dormir. On passe par des escaliers quelconques qui débouchent sur des chambres telles quelles, où l'on rencontre des lits conformes. A cette vue, le sommeil fait place à des accès d'hilarité, et minuit sonne que la chambrée d'Estraing, Sorbières et compagnie en est encore à d'immenses fous rires très-imparfaitement conipriuiés.

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