‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 28 sur 52 · CINQUIEME ET SIXIEME JOURNEES · texte numérisé non relu

CINQUIEME ET SIXIEME JOURNEES

Ce matin, le temps paraît disposé à se mettre au beau. M. Tôpffer fait à la bourse commune une saignée copieuse pour solder notre dépense de deux journées; après quoi il lui offre son bras, et l'on part. La bourse commune, qui déteste les saignées, quand même elles lui font du bien, est maussade, renfrognée sur l'œil, et elle prend jusqu'aux passants pour des fraters qui veulent lui ouvrir la veine.

Le guide Michel et son Michelet nous mènent voir la grotte de l'Aveyron, sans s'inquiéter du mulet, qui demeure sous la garde de nos dames, restées en arrière. Heureusement qu'aucune des deux n'amazone dans ce moment, car la selle vienl à tourner. Nos dames se donnent mille peines pour la remettre en place, mais sans y parvenir, tandis que le mulet semble leur dire : « Trop bonnes dames, laissez-moi seulement brouter en paix ; cette pendeloque; ne me 1,'êne pas le moins du monde.» Et il se met à l'œuvre, gardé par les deux bergères.

:V Argentière, Edouard, qui est un peu ressuscité, s'administre un petit vei're de rouge trempé d'eau. Tout aussitôt le voilà qui s'affadit de nouveau, el, lugubre comme une urne lacrymale, il attend de pas en pas son enterremeni prochain. Ses jarrets déjà ne sont plus de ce monde; il en est réduit à profiter de ceux du mulet, dont la selle a été remise en place par la famille Michel. Cependant les cimes, les glaces brillent dans toute leur gloire, et les gazons rafraîchis étalent de toutes paris leurs riantes couleurs. Sans la pluie, en vérité, on ignorerait tous les charmes du beau temps.

Près (le Valorsine, on marche de bois en clairières, sur un tapis de mousse, en compagnie d'un petit ruisseau dont l'onde, transparente comme l'air, court en gazouillant sur des cailloux scintillants. Tout est calme, fleuri, plein de fraîcheur. Au delà les montagnes se resserrent, et l'on chemine dans une gorge sauvage sur un petit sentier en corniche. Rien de si varié, de si aimable que ce pas.sage, et nous ne saurions trop conseiller aux touristes de le préférer à celui du col de Bal me.

Du col de Balme on a une belle vue du mont Blanc; mais au sortir de Chamounix et de la mer de glace, c'est peu de chose qu'une vue du mont Blanc : encore bien mieux vaut ce contraste d'une nature agreste et paisible , succédant aux bouleversements des glaces et à la sauvage nudité des aiguilles.

11 y a au plus noir de la Tèie-Noire une maison isolée. C'est une petite auberge tenue par un Piémontais barbu et sa compagne mal peicnée. Il vaut

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presque mieux y arriver de jour que de nuit. Ces gen.s ont importé là le délabrement et la saleté. Ils nous servent, sur une table sans nappe, dins une

chambre sans meubles, quelques vivres misérables qui nous font le plus grand plaisir, pendant que deux hommes à figures de brigands tirent à la carabine tout auprès. La bourse commune, qui a tressailli en voyant un Piémontais, tressaille bien mieux en voyant une petite note où elle est saignée à blanc. Que serait-ce si, voyageant seule, elle venait à rencontrer dans un chemin creux ces deux gaillards à la carabine !

A Trient, nous atteignons l'avant-garde, qui nous attend pour y faire tout justement la bavette que nous venons d'accomplir. Par précaution pourtant, elle a déjà commandé des côtelettes et des fraises. La bourse commune refuse net de payer des côtelettes particulières; mais elle a affaire à huit gaillards très-habiles, qui, à force de douceur et de componction, lui extorquent un secours de quatre francs. Pour solder le reste, les huit gaillards exploitent l'innocence du voyageur Woodberry, qui reluque leur panier de fraises, et ils les lui vendent cher pour en racheter à vil prix. De cette façon, tout le monde est content, hormis Woodberry, qui jure, mais un peu tard...

En quittant Trient, on monte la Forclaz : c'est une pente pas très-longue, mais d'une roideur à faire sur un chariot. Du haut du col on découvre toute la vallée du Rhône, magnifiquement encaissée entre des montagnes couronnées de . neiges. De là, le sentier descend droit sur Martigny, et si on le quitte pour prendre par les prairies voisines, on se voit abrité par les plus beaux châtai-

gniers du monde. Ami-descente, nous croisons un vieillard oclogén:iire qui monte à grand'peine en s'appuyant contre un jeune homme; ce jeune lyjmme lui-même semble chanceler sous le poids. Nous sommes émus de compassion; Gustave tire sa bourse et leur porte une aumône... Et puis on nous apprend

que ce sont loin uniment gens qui ix-viennent d'un baptême, où ils n'ont pas baptisé leur vin. Quant à l'aumône, le jeune homme regarde, paraît surpris: puis, toute réflexion faite, il empoclie sans savoir ni pourquoi, ni d'où, ni comment, mais pour s'aller rafraîchir plus tard.

Près de Martigny, nous rencontrons deux ex-élèves, anciens camai-ades, qui, de Lavey, où ils sont en séjour, viennent nous voir à notre passage. L'on fraternise, et, à souper, un punch encore entre à leur suite dans la salle. C'est ici le voyage des rencontres et des punchs.

11 est de règle que nous ne fassions jamais à pied le long ruban qui sépare Martigny de Riddes. Ce sont trois lieues en droite ligne. En marche, deux choses sont à craindre : les rubans et la nuit, et pour la même raison. Toutes deux, en supprimant la distraction qui naît de la variété et de l'impression des aspects, rendent la marche ingrate et les lieues interniinables. M. Morand, aubergiste de la poste, nous loue donc son colo.ssal char à bancs; toute la caravane s'y ajuste, et, fouette cocher! nous partons en poste, au milieu de la population accourue au bruit des rires et des grelots. Four des révolutionnaires, qu'ils ont l'air bénin, les Valai.sans!

' Le temps est délicieux, et cette manière d'aller aussi. En face des campagnes, au grand air, sans péril aucun et toujours bon trot, l'on ne cesse pas d'être ensemble et de mettre en commun sa gaieté. Nos deux dames président nbrilées -sous leurs ombrelles, et le tout a un air de fête qui réjouit jusqu'aux

goitreux révolutionnaires, mendiant le long des fossés. Harrison, attaqué sur tous |les points, fait face à tous el à chacun. On lui coniesie qu'il ail un nez:

CHÂMOUNIX, L'UBEKLAND, LE RlGHl.

011 reprend l'ancienne affaire de sa jambe, on nie son lieu de naissance, plusieurs défendent la gentillesse des guêpes, aucuns parlent de l'esprit des hannetons ; alors la mêlée est à son comble, toutes les discussions s'entortillent, s'entremêlent, et demeurent encore plus pendantes cju'auparavant. Nous descendons àSion, chez madame Muston, pour y faire une collation qui se trouve être intermittente au plus haut point : un pain longtemps après l'autre; les uns repus, les autres affamés. Avant la révolution, ce n'était pas ainsi.

Il y a des bourses qui, n'ayant pas l'expérience de la bourse commune, grillent de s'amoindrir, et y arrivent n'importe comme. Celle de Sorbières le mène dans une boutique où on lui montre une paire de lunettes bleues. Sorbières adiète avec empressement cet ustensile quelconque, il se le pose sur le nez, et il rejoint ravi de la chose, et sans ccssci' de voir en rose toute la nature. On le félicite de son acquisition.

Nous quittons à regret notre char à bancs pour nous acheminer à pied sur Sierre. Mais voici que, pas bien loin, Edouard cloche, boite, s'assied et ne bouge plus. Heureusement M. Tupffer trouve à louer un chariot dans une ferme; on l'y couche sur de la paille. Le chariot part, nous devance, et s'arrête à la porte de Sierre, oii nous voyons de loin un iioninie qui décharge à grand effort un gros ballot. C'est Edouard que l'on pose sur ses quilles. » .le ne voulais pas, dit-il;

mon brave monsii

mais cet homme a voulu. — Bien sùi', mon brave monsii. El cncon', je suis

bien fâché que ça vous coule autant

quatre francs, c'est bien beaucoup '

Mais, que voulez-vous! c'esi iiol niai-

Ire qui a l'ail le priv. Il esl diIlKili

nol' maili-e! » Le |)aM\i(' ! diui ml

point accouliimé à la inaiTlii I n( un

noviciatpénible! Néanmoins, le tei me

de sa crise approche. Dès demain

sera mieux, et dès le jour suuanl

se placera sans nouvel effoi t pai mi

les bons marcheurs de la troupe Les

autres débutants se tirent d allaue a

merveille; et Woodberry trou\e sui

la route un billet de banque de cent

francs. Se ressouvenant alois qu'une

diligence vient de passer, il rebiousse

à sa poursuite et retrouve le pio-

priétaire du billet, qui ne s'était

encore douté de rien.

A Sierre nous ti'ouvons sur la place un révolutionnaire aviné qui a tout l'ait, sonné le beffroi, commandé l'assaut, et mis en fuite le haut Valais, qui rourt encore. Ce bonhomme s'en va boire un coup, et de notre côté nous allons souper.

SEPTIEME ET IILITIEME JOLRNEES

Pluie encore. On déjeune loiijours. On dirait un égard ce que nous parlions à jeun.

Nous quittons Sierre pour

hauteurs de Warren, et dont d'autres vous mènent perdre

pour voir venir. Ce procédé si simple nous réussit de la part de Baromètre, qui ne consent point à

nous it'iidi f ;i l,ouescli-les-Bains, sous la conduite d'un tout petit bonhomme deguide (|ui ne jouit que d'un seul bouton à sa culotte. En revanche, il est écrasé sous un énorme chapeau.

Il C'est que nous sommes chapeliers, » dit-il. il parait que le jK-re de cet enfant a fait de lui un échantillon nomade de la beauté de ses produits; de là cette Babel destinée à donner dans l'œil des bons Valaisans. Du reste, ce i)etit chapelier nous guide fort bien au milieu de ce labyrinthe de sontiei-s ^^-. '"' C'^ qui rampent de Sierre jusqu'aux la plupart conduisent à des vignobles, tandis que dans des lorrenls ou des ravins. Ceci n'empêche

pas qu'on ne doive toujours choisir cette route de préférence à celle qui passe par Louesch-la-Ville, si l'on aime les beaux, les doux paysages, si l'on aime aussi les sauvages horreurs, les précipices affreux, coupés d'endroits riants où croissent solitaires les pins d'Italie.

La position de Warren, vue du sentier, est elle-même charmante, et italienne un peu. Nous en donnons le dessin. Dans ce moment. Baromètre, qui est le caprice en personne, nous menace de ses fureurs, et nous courons nous réfugier dans une grande et belle maison jaune qui nous paraît être l'hôtel de l'endroit. 11 se trouve que c'est une maison particulière; mais, plutôt que d'être inhospitaliers, les bonnes gens qui l'habitent nous servent à boire d'abord, et ensuite ils nous informent que nous nous sommes trompés. Dès hier nous ne buvons plus qu'un petit muscat du Valais qui doit nous accompagner jusque par delà la Gemmi. Harrison trouve ce vin fabuleux, et à chaque fois qu'il le goûte il déclare que ce n'est point là le jus de la vigne, mais le jus de quelque abomination. La chose est contestée, et c'est une vingtdeuxième discussion pendante encore à l'heure qu'il est.

C'est de Warren à Inden que la route est principalement pittoresque et variée. On se trouve d'abord dans la région des pins. Ces jolis arbres croissent par bouquets sur des pentes rocheuses d'où l'on domine la vallée du Rhône. Plus loin, ce sont tout à coup des précipices à donner le vertige, et, au bas, des forêts vigoureuses qui masquent d'autres abîmes. Puis on s'élève, la végétation fait place à des pâturages parsemés de cabanes, et bientôt l'œil s'arrête confre les gigantesques contre-forts de la Gemmi. C'est au milieu de l'enceinte qu'ils

forment que jaillit la source autour de laquelle sont groupés les maisons de bains, des auberges et le village de Louesch. On arrive dans cet endroit et l'on en sort par des chemins intéressants, à la vérité ; mais l'endroit lui-même est d'un ingrat séjour, clos de toutes parts, et n'offrant ni cette végétation si riche de Saint-Gervais, ni ces charmantes promenades qu'on y peut faire presque dans toutes les directions.

Quant aux bains eux-mêmes, et au mode qu'on y suit pour recouvrer la santé, il serait difficile de se représenter quelque chose de plus désagréablement inconvenant. Hommes et femmes, habillés de manteaux de flanelle et confondus ensemble, sont accroupis dans une vilaine eau sale et salie ; c'est à faire soulever le cœur. Au moindre mouvement on y invite à la décence, ce qui est parfaitement indécent; et des sortes de loustics, comme il s'en trouve toujours aux tables d'hôtes et aux bains, se chargent d'entretenir la gaieté au moyen des plus tristes plaisanteries du monde. Pour l'heure, c'est un gros colonel à face égrillarde qui est l'homme d'esprit du bain. Cet homme d'esprit lance de l'eau aux hommes, de façon qu'ils cherchent un abri auprès des dames, à qui ces manœuvres causent un embarras qui est le piquant de la chose. La paix se fait, et viennent les feintes récriminations, les propos graveleusement chevaleresques, non moins embarrassants pour ces dames. C'est encore le piquant de la chose. Vivent les hommes d'esprit ! pour les plates bêtises ils ont le coup bien mieux que les bêtes. Nous concevons, pour notre part , que , sans pruderie aucune , on puisse s'abstenir d'envoyer là son monde.

Les hommes d'esprit trouvent quelquefois à qui parler. 11 y a ici une pauvre Valaisane qui est occupée, dans la salle même du bain, à pomper pour la douche. Le colonel, pendant plusieurs jours, n'avait pas cessé de la tourmenter par ses plaisanteries et ses injures, sous le brutal prétexte qu'il ne pouvait supporter le spectacle d'une créature si laide à voir... A la fln, cette femme, hors d'elle-même, détache le bras de pompe et le lance avec fureur contre son ennemi, qui a tout juste le bonheur de l'éviter et le temps de s'enfuir. A partir de ce jour, la pauvre femme a pompé en paix. Dans ce monde, il faut railler le moins possible; surtout il ne faut jamais railler les simples : c'est lâche toujours, et dangereux quelquefois.

Ce fait nous est conté par un baigneur qui a assisté à la scène. Gros fabricant que ses affaires attendent, homme tranquille, il tremble encore en songeant à ce bras de pompe qui pouvait s'égarer en roule, lui arriver sur la tète et l'enlever à ses usines. Pendant qu'assis devant l'auberge nous conversons avec lui, un énorme Anglais, vrai John Bull de Pâques, ajuste ses valises sur un mulet, après quoi il enfourche et veut partir. « On paye d'avance, lui dit le maître du mulet. — Je ne voulé pas payé d'avance. — Mais c'est la règle. — Ui, est-ce? Appooté-moi la tarife... — Je vous dis que c'est la règle. — Taisévos. Appooté-moi la tarife, — Le voici, lisez. — Je voyé. C'étè iune bêle, voter tarif, et je ne voulè pas obéir cette. » Alors John Bull remet pied à terre,

reprend ses valises et rentre à l'hôtel, en disant à l'homme, de l'air le plus beafsteakement malin : « Adieu, mon ami, pootè-vos bien. »

Nous n'avons rien mangé depuis Sierre; la faim nous ronge. Notre ami le gi'os fabricant parle d'une boutique de brioches : on y court; mais à l'endroit désigné on ne trouve qu'une femme qui vous offre des bas de laine. Heureusement M'"^ T... découvre le coin, et elle embrioche toute la caravane. Harrison en particulier, qui en est à avaler son estomac. Enfin, enfin sonne la cloche du souper. Du salon, nous nous transvasons dans la salle à manger avec toute l'impétuosité des torrents les plus féroces. Notre gros fabricant, sa famille, le médecin, soupent avec nous. Ce bon monsieur est ravi de voir tant d'appétits généreux, ses dames aussi, et ils nous font les honneurs de la table, des plats surtout, avec une amicale politesse qui est d'excellent assaisonnement.

Pendant le souper, des guides marrons, c'est-à-dire qui n'ont pas le droit de s'engager ici, font toutes sortes d'évolutions pour approcher de M. TôpfTer sans être vus du sommelier. Ils avancent, ils reculent, ils font signe, et, chaque fois que le sommelier fait mine de se retourner, ils fuient effarés, ou se donnent l'apparence d'être là pour prendre l'air. Les guides sont le fléau du touriste, tout comme en Italie les cicérones, tout comme à Genève les commis voyageurs en vins, les colporteurs à domicile, les mendiants de souscriptions, et toute cette tourbe à qui la loi et la police permettent de s'introduire dans les maisons, d'y demander à voir le maître, et de lui faire essuyer, outre

le désagrément de perdre son temps, celui de congédier trente-six mécontents par jour.

Pluie encore et remède pareil. On déjeune pour voir venir. La pluie cesse, mais le soleil ne vient point, et Baromètre a l'air en train de faire des siennes. Toutefois nous parlons pour passer la Gemmi, après que le voyageur Gustave a rempli sa gourde d'eau de Louesch bien chaude. C'est pour se rafraîchir et faute de mieux : les fonds manquent.

Nous avons des guides qui ne sont pas marrons, mais qui n'en valent que moins. Un marron est intéressé à être complaisant, un non marron, payé d'avance, est le plus sot animal qui se puisse imaginer; il ne songe qu'à fumer sa pipe et à ménager son mulet. Nous le répétons, ce n'est guère qu'à Chamounix qu'on trouve encore des guides attentifs et d'agréable compagnie, encore le nombre en diminue-t-il tous les jours; et cette année nous avons eu dans le guide Michel un échantillon des médiocres.

Nous avons décrit ailleurs cette montée de la Gerami Nous nous contenterons de donner ici une vue du sentier prise vers le sommet. Le ciel est formidablement orageux, un vent impétueux balaye le col, le sommet présente un aspect inaccoutumé de désolation et de mort. Néanmoins on parle roman et littérature à l' arrière-garde comme en plein salon. C'est qu'on s'accoutume vite à tout, même à l'orage; c'est que la marche en moniagne vous dispose ainsi; c'est qu'après tout, si l'on peut bien parler montagne en plein salon, on peut tout aussi bien jaser roman en pleine Gemmi. Qel roman d'ailleurs... Clarisse !

Au delà de la sommité et sur le revers opposé, il y a une petite auberge dite le Ciialet de Sciiwarbach , où très-naturellement nous entrons, malgré les représentations de la bourse commune, qui se souvient d'y avoir prodigieusement souffert. Olié! ce sont les mêmes hôtes!... On s'attend alors à des catastrophes qui ne manquent pas d'arriver; la bourse se fâche; l'hôte se fâche aussi; la bourse paye, l'hôte empoche, et tout finit par là. Quand vous voulez être seulement plumé, allez dans les auberges de certains petits endroits; quand vous voulez être écorché jusqu'aux os, allez à Schwarbach, ou dans tel autre petit chalet écarté, tenu par des pâtres de l'âge d'or, sur le Wangern Alp (second chalet), par exemple, ou aux Mottels, dans l'allée Blanche; vous sortirez de là squelette à satisfaction. Ici nous renvoyons le mulet, qui porte, ou plutôt qui ne porte pas nos sacs, parce que nos marrons d'hier s'offrent à les porter pour cinq francs de France. Ces braves gens prétendront plus tard que ces francs de France-là sont de Suisse; mais d'un seul regard la bourse commune les fera rentrer sous terre, tout rougis de honte et tout ricanants de bassesse. Elle a de beaux moments, la bourse commune!

La descente sur ce revers est délicieuse, hormis qu'il ne faut pas, comme fait M. Tôpffer, s'asseoir sur des troncs d'arbres résineux. Au bout de deux heures, nous sommes à Kandersteg, où l'aubergiste voudrait infiniment nous pêcher à la ligne de son auberge; mais désireux de pousser jusqu'à Frûtigen.

nous voyons l'appât sans y mordre, et nous nous bornons à attendre là nos porteurs, demeurés en arrière. Toute la caravane barbote et canalise dans un petit ruisseau qui coule à deux pas, et Sorbières, en lunettes bleues, robinsonne poétiquement dans une île de trois pas de tour.

Le beau temps nous attend ici et tout le charme d'une belle soirée. Ce charme est doublé quand, en même temps, on retrouve au sortir de déserts sauvages une contrée riante et boisée; malheureusement, une poutre de soixante pieds de long au moins voyage avec nous. Tantôt cette poutre nous court sus, tantôt elle devance et nous barre le passage : c'est la plus importune compagnie qu'on puisse se choisir, après le colonel pourtant. Mais pendant que nous sommes sur nos gardes, voici sur la droite un grand craquement dans les rochers. Sauve qui peut! Madame T... court encore. C'est un grand arbre que les bûcherons inclinent contre terre après l'avoir entaillé à sa base. D'aventures en aventures et de rires en rires, après une marche de neuf jours, nous arrivons àFrùtigen sans pluie, sans malades et sans écloppés.

Les matelas, à Frùtigen, ressemblent trop au beau relief des Alpes par M. Senev.

IRBIÈRES ROBINSONNE

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